LA RIVALE
Au mois d'août dernier, je traversais Paris, dans cet isolement où nous tombons Tété, lorsque, entre deux séjours de vacances, nous rentrons dans la grande ville pour expédier quelques affaires. La journée avait été accablante. Je rôdais du côté de la gare Saint-Lazare avec le désir de me jeter dans le premier train venu pour aller dîner quelque part, sous les arbres, à la fraîche.
Sur les marches du wagon, je me heurtai à un camarade, perdu de vue depuis quinze ans. Nos deux noms jaillirent en même temps de nos mémoires et, joyeusement, s'entre-croisèrent. Déjà nous étions bras dessus, bras dessous :
— Où dînes-tu?
— Avec toi si tu veux.
— C'est cela I nous allons faire une surprise à ma femme.
— Tu es marié?
— Et père de famille. Mais tu sais attends-toi à l'hospitalité la plus modeste.
Nous sommes des petites gens... de toutes petites gens...
— Nigaud I...
Il me parut que ce « nigaud »-là le mettait définitivement à l'aise, car il
rayonnait en regardant par la fenêtre du wagon.
Le paysage de banlieue qui glissait dans le cadre de la vitre ressemblait comme deux gouttes d'eau à l'histoire qu'il me conta. Il avait cinq mille francs d'appointements dans un ministère, un abonnement sur le chemin de fer de rOuest. Il venait à Paris le matin ; il rentrait le soir.
Grâce à sa femme, qui était un miracle d'économie, « ils se tiraient d'affaire gentiment >. Même on avait le luxe d'un bateau pour se promener le dimanche sur la rivière :
— Enfin l'encroûtement, mon cher ami, l'encroûtement bourgeois !
II disait cela par mauvaise honte, car il
se frotta les mains, quand de nouveau, je le rabrouai.
Gomme nous descendions à une station quelconque où la seule grâce dii paysage sans arbres me parut beaucoup de femmes et d'enfants qui fleurissaient la barrière et guettaient le retour des maris ou des pères, il déclara :
— Autrefois ma femme venait, elle aussi, au devant de moi. Mais, comme je te l'ai dit, nous avons un tout petit... Et elle ne peut l'apporter sur ses bras... Ce sera pour quand l'enfant marchera par la main... Je demeure à dix minutes de la gare.
La maisonnette nous apparut de loin, car les lilas qui entouraient le cube de
briques neuves n'avaient pas encore eu le temps de grandir ; mais, à travers la palissade de lattes qui remplaçait le mur nous aperçûmes un potager bien vert où une jeune femme, protégée par un tablier bleu, arrosait un carré de choux à la lance.
Elle vint ouvrir, toute confuse. Déjà, le tablier avait disparu et la robe de percale sortait, tout fraîchement, d'un baquet qu'on apercevait au loin sur son trépied, avec le morceau de savon bleu encore posé au bord de la planchette.
Le visage de notre hôtesse avait le charme un peu las de ceux qui ont connu des jours tristes. Sa jeunesse reparaissait tout de suite quand elle souriait.
Elle me tint compagnie tandis que le
mari allait « se mettre à son aise », c'est-à-dire troquer sa redingote de bureau et son solennel tuyau de poôle contre une veste de campagnard et un chapeau paillasson.
Je regardais cette jeune femme avec plaisir, car il y avait sur elle une grâce tout à fait simple, un peu populaire, à sa place dans ce décor de jardinet où le potager s'encadrait de fleurs.
Elle nous quitta pour donner un coup d'œil au dîner :
— Nous n'avons, dit-elle, qu'une servante... une petite fille qni ne distingue pas la têle de mon bébé d'avec ses pieds...
Elle le cogne à tous les angles de meubles... Et elle joue encore avec les allumettes... Elle n'a pas, vous l'ima-
ginez bien, la permission de toucher à mes casseroles I... Votre ami est gourmand, et avec cette bonne figure-là, il me dirait toutes sortes de méchancetés si son dîner avait un coup de feu !
Il ne protestait pas, l'ancien camarade.
Il demanda avec un froncement de sourcil :
— Qu'est-ce que tu vas nous donner ce soir?
— Du veau à l'oseille.
Une moue de gourmet exprima que ce plat n'était peut-être point celui où les talents du cordon bleu trouvaient une occasion exceptionnelle de se faire valoir, mais que tout de même on pouvait s'en contenter.
Il avait besoin de dire du bien d'elle.
Elle n'avait pas le dos tourné qu'il commença :
— Comment la trouves-tu?... Gentille, n'est-ce pas?... Et si sage, mon ami!...
Telle que tu la vois, elle se charge de toutes les besognes qui ne lui abîment pas définitivement les mains. La vie avec elle me coûte moins que mon ancienne existence de garçon. Elle fait ses chapeaux, elle taille ses robes, elle les coud à la machine, elle repasse mon linge, elle arrose son jardin, elle surveille son enfant. Voilà quatre ans que nous vivons ainsi, je ne l'ai pas conduite trois fois au spectacle : elle va à Paris de loin en loin « pour voir les modes ». Quand on m'accorde une augmentation, elle est
contente; quand on me la refuse, elle me console. L'été, nous passons la soirée dans le jardin ou sur la rivière. En hiver, je lui lis le feuilleton après dîner. Dame, ce n'est pas une femme littéraire I
Telle qu'elle était, notre hôtesse me plut tant, que, avant de prendre congé, je lui demandai comme un remerciement :
— A l'arrière-saison , madame, vous me permettrez de vous rendre visite et, cette fois, je ne viendrai pas seul.
Je croyais lui faire plaisir. Pourtant elle se troubla et regarda son mari.
Il répondit avec un embarras visible:
— Sans doute... nous te remercions.
Puis, comme s'il était pressé de changer
la conversation, il ajouta :
— Ce n'est point pour te renvoyer.
mais tu as dit que tu voulais prendre
le train de dix heures... Il faut partir...
Sur la route de la gare, il m'avoua :
— Tu as vu, n'est-ce pas? comme Hélène s'est troublée tout à l'heure... La pauvre fille I... Ta gracieuse pensée m'oblige à te dire la vérité... Nous ne sommes pas mariés.
Je me récriai :
— Pourquoi ne l'épouses -tu pas puisque tu l'aimes?
Il répondit :
— Parce qu'elle-même a un mari...
un mauvais homme qui l'a abandonnée au bout d'un an de ménage et qui a disparu... Ahl mon ami! l'histoire que je te conte là, c'est celle de beaucoup de mes camarades, de la plupart des gens
heureux — en tout cas honnêtes et patients — qui habitent ces petites maisons de banlieue que tu regardais tout à l'heure par les fenêtres du wagon. Ce n'est pas le goût du désordre, je t'assure, mais au contraire l'instinct de la famille et des qualités d'honnêteté et de cœur qui nous conduisent presque tous à ces situations fausses. On est un garçon rangé, on a gardé de la maison paternelle un souvenir qui rend odieuses, après les premières années de jeunesse, ces filles à tout le monde que l'on trouve assises, le soir, à la terrasse des cafés.
On rêve d'une maison où l'on rentrera; d'une tendresse qui vous attendra, d'une lampe allumée, de quelqu'un qui sera le but de l'effort quotidien. Tu me diras :
« Pourquoi donc alors est-ce qu'on ne se marie pas? » Eh I mon Dieu, parce que cela est impossible ! Moi et ceux qui sont dans mon cas, nous ne doutons point qu^il n'existe dans la bourgeoisie française des filles charmantes, sérieusement élevées, qui se contenteraient de la vie toute simple que pourrait leur offrir un employé de ministère ou de commerce. Ces jeunes filles-là accepteraient volontiers de renoncer à quelques-unes des douceurs dont elles ont joui dans leur famille, si elles entraient avec amour dans la maison de leur mari. Mais, étant données nos mœurs, quelles occasions avons-nous de connaître de telles jeunes filles ? de nous approcher d'elles? de les aimer? de nous en faire aimer ? Ce n'est pas
dans les bals où j'allais autrefois que j'aurais pu développer à ma danseuse, entre une valse et un quadrille, le plan de la vie grave que je comptais lui offrir? Et, à supposer qu'une parole sérieuse m'eût encouragé, de quelle façon aurais-je été accueilli par les parents à qui je serais venu confesser avec mon amour les trois mille et quelques cents francs de traitement que je recevais alors ?
On m'aurait ri au nezl On m'aurait répondu avec mépris : « Nous n'avons pas donné à notre fille l'éducation qu'elle a reçue pour en faire votre servante et votre cuisinière. » Le pis, c'est qu'ils auraient eu raison ! Nos filles de bourgeoisie, les mieux élevées, ne sont pas prêtes à entrer dans un ménage tout
à fait pauvre. Elles songent : « Si mon « mari venait à manquer, pourtant ?...
« s'il me laissait dans le monde avec « un enfant sur les bras?... Je n'ai pas « d'état.. . qu'est-ce que je ferais? » A cela, il n'y a rien à répondre. Donc nous baissons la tête, ou plutôt nous nous écartons de celles qui ne sont pas faites pour nous et, comme j'en ai usé, nous allons à quelque pauvre fille dont une première faute, ou le destin, ont fait une irrégulière. Celle-là ne se rebute pas aisément; elle ne trouve pas que nous lui faisons dans la vie à deux une part au-dessous d'elle; le désir où elle est de nous fixer la rend ingénieuse à nous assister avec tendresse. Elle devient une femme comme la mienne, comme tant
d'autres que je connais qui, ainsi qu'un refuge, ouvrent leurs bras aux hommes courageux et modestes que les jeunes filles de bourgeoisie et leurs parents ont dédaignés parce que, dans le ménage, ils n'apportaient d'autre patrimoine que le travail et l'amour...
... De nouveau, je roulais à travers la banlieue, noire, étoilée de petites lampes qui brûlaient dans des maisonnettes isolées.
Je réfléchissais à ce que je venais d'entendre, je rapprochais l'aventure de ce brave garçon de tant d'autres, toutes semblables, que j'ai connues.
Je me disais :
— La vraie rivale de nos filles, celle qui, de plus en plus, prendra leur place
si nous n'y mettons bon ordre, c'est cette jeune ouvrière, cette abandonnée, cette enfant du peuple ou de la bourgeoisie infime, qui a une jolie figure, un corsage riche, beaucoup de courage, la science du ménage, la liberté de ses actes, et de la confiance, folle ou non, dans l'amour.
Je suis sûr que j'honore la « régularité », car, ayant vécu parmi ceux qui ne connaissent point la loi, je sais les bénéfices de son triomphe; mais tout de même, je ne l'aime pas plus que la vérité. Donc, rien ne m'empêchera de dire que devant les mœurs du mariage contemporain, je m'arrête à considérer certains faux ménages avec une nuance d'envie.