‹ Nos filles, qu'en ferons-nous?Chapitre 10 sur 23 · L INDEPENDANCE · texte numérisé non relu

L INDEPENDANCE

Toutes les fois qu'un désir passionné se déclare au cœur d'un siècle, un philosophe en fait une loi et lui donne l'hypocrite aulorilé d'un théorème scientifique. Schopenhauer avait bâti une maison de refuge pour les impuissants et les découragés ; Nietzsche, avant d'aller à l'asile des fous, a érigé en dogme la légitimité de l'égoïsme impitoyable.

Dans la pensée de cet aristocrate qui

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applique à l'humanité des lois de la sélection darwinienne, peu importe le sort du troupeau souffrant. Il faut qu'à ses dépens se produise l'individu supérieur, 1' « uebermensch », 1' « homme au-dessus de l'homme » , par qui l'espèce entière accroîtra sa combativité.

Voilà la thèse dont se nourrissent, à cette heure, nos filles et nos garçons.

A la rigueur , quand il s'agit d'un Napoléon, d'une Catherine de Russie, il peut être intéressant, sinon utile, qu'une génération serve de litière à un égoïsme génial. Où nous conduiront tous ces liliputiens, en qui, seul, 1 égoïsme est monstrueux ?

Le procédé pour devenir « un homme au-dessus de l'homme » ou « une femme

au-dessus de la femme » est tout justement le contre-pied de l'éducation chrétienne. Celle-ci conseillait de se sacrifier aux autres; celle-là ordonne d'immoler les autres à soi-même. L'une enseignait à combattre ses défauts par ses qualités. L'autre veut que l'on pousse tout son caractère au plus grand relief, et tant pis si, comme il arrive, c'est le mal qui domine ! L'une prêchait la modestie et la soumission, l'autre exaspère l'orgueil et la révolte. L'une aimait l'autorité comme un refuge. L'autre brandit l'indépendance comme une torche. L'une avait pour idéal de former un homme et une femme qui fussent des « êtres sociaux », heureux de donner pour limite à leur appétits les droits du prochain. L'autre

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mène tout droit à « l'anarchie » : elle détruit la famille, en attendant que la cité en croule.

Nous avons dans notre voisinage un petit pays qui est en train de faire l'application des doctrines de Nietzsche au problème de la vie conjugale avec la rigueur scientifique d'une expérience de laboratoire. Pour les jeunes Norvégiens et pour les jeunes Norvégiennes, le but de la vie est ce qu'ils nomment dans un argot pittoresque, la « conquête du moi tout rond » . Autant dire chaque individu , garçon ou fille, prétend faire de sa personne le centre du monde. Les relations, amoureuses ou sociales, ressemblent tout naturellement dans ce pays-là à une partie de billard : les boules ne se touchent que

pour s'éloigner avec plus de violence... Rappelez- vous l'histoire d'Hedda Gabier, les aventures de toutes ces jeunes femmes qu'Ibsen nous a coûtées. La jeune Norvège attendait de son grand homme que, une fois pour toutes, par la bouche de Solnessle-Constructeur , il imposât silence aux gênantes protestations de la conscience morale. A la dernière minute , le vieux poète n'a pas osé dire le mot qui affranchirait définitivement les générations de la contrainte du devoir. Il aura des fils moins timorés.

Je ne prétends pas que beaucoup de jeunes filles aient lu les divagations de Nietzche, voire qu'elles aient toutes bu le poison aux sources de la littérature norvégienne. Mais, dans leurs familles mêmes,

elles respirent à pleins [tournons un air chargé du redoutable bacille d'égoïsme.

La vie du père et celle de la mère sont séparées. Ce n'est pas seulement la faute du cercle, où les hommes dépensent la meilleure part du temps qui n'appartient pas aux affaires où au plaisir ; les relations, même, sont différentes. Quand on dîne hors de chez soi, c'est souvent chacun de son côté. On rirait de voir un mari et une femme, après la tournée obligatoire des visites de noces, entrer ensemble dans un salon. L'intimité dans le mariage est une grossièreté qui choque, une promiscuité de petites gens. Je connais des époux préoccupés de sacrifier jusqu'au bout à ces scrupules mondains:

ils rentrent de l'Opéra ou de soirée

chacun dans leur coupé. Si les embarras d'argent ne condamnaient pas de temps en temps ces époux à des tête-à-tête qui sont des bagarres, ils n'auraient pas d'occasion légitime de se haïr.

— On me parle, disait ingénument une mondaine, de ménages où l'on ne s'entend point !... Ces gens-là sont bien peu patients !... Ils ne se voient qu'aux repas. . . toujours devant des étrangers. . . Ne pourraient-ils se supporter une heure?...

Égoïsme du père, égoïsme de la mère, cynisme des jeunes frères qui tiennent plus ou moins la maison pour une auberge et leurs parents pour des banquiers, voilà le spectacle que nombre de jeunes filles ont au foyer paternel. Supposez qu'elles

ouvrent une revue : elles y trouveront,

découpée en tranches, la pièce où l'usage ne permet pas encore qu'on les conduise. Qu'y liront-elles ? La théorie de ce vertige d'indépendance qui est en elles, un plaidoyer, parfois brillant, toujours corrupteur, en faveur de l'instinct et de ses caprices. La nervosité elle-même est respectée comme une aspiration sacrée, par des romanciers et des dramaturges, conquis une fois pour toutes à ce qu'on appelle la « cause féministe », et qui se préoccupent peu de détruire l'institution de mariage avec ce qu'elle supporte, pourvu qu'une complaisance galante meuble agréablement leurs garçonnières.

La porte de cette indépendance à laquelle la jeune fille aspire était, il y a encore une douzaine d'années, le mariage.

Dans la société dont M. Paul Bourget a été l'exact et subtil historien, le mari ne compte pas. Il nous apparaît comme l'accordeur qui vient monter le piano au diapason atin que l'artiste en joue. Autrefois, le roman s'ouvrait à la minute où la jeune femme, rebutée par le mari, songeait à prendre un amant ; il commence, aujourd'hui, à l'instant où elle se détache du premier amant pour se donner à un second. Dans cette fiction, le premier amant apparaît avec la figure qu'aurait pu avoir le mari dans un mariage d'inclination. La femme lui donne un successeur en vertu de cette loi d'égalité des sexes qui est bien le plus sournois des pièges que la sensualité masculine ait tendu à la femme pour la faire retomber

• 1rs bailleurs où le mariage chrétien l'avait élevée dans les humiliations de la polygamie.

D'autre part, l'installation du divorce a eu cet effet inattendu : il a diminué la sécurité que le mariage offrait aux filles pour y abriter leur indépendance. La riche héritière passait par une union de convenance pour s'affranchir des dernières contraintes que l'usage latin impose à la jeune fille; elle s'est avisée qu'elle faisait un contrat de dupe à présent que le divorce permet au mari de se dérober, le jour où il y trouve son profit. Elle s'est dit, avec une apparence de raison : « La situation d'une jeune femme divorcée n'est pas sensiblement différente de celle d'une fille sans mari qui jouit de

l'indépendance de l'argent. Le mari n'est qu'un paravent ; il abritait contre les regards curieux. Avec le divorce, il ne donne même plus de sécurité durable dans cet emploi protecteur. Autant se passer de ses services et s'épargner ainsi le rebut de ces premières grossesses qui avaient pour but de donner une sanction au contrat et de fixer les héritages. »

Tout cela est logique : la femme ne désirant plus l'enfant (parce qu'elle considère la maternité comme une fatigue, un embarras, une limite à son indépendance, une servitude dont il n'est pas juste qu'elle ait la charge) n'a plus que faire d'entrer dans le mariage.

Quand il demandait aux époux des engagements aussi longs que la vie, il les priait

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de renoncer à leur égoïsme individuel au nom des êtres qui sortiraient d'eux. Il mettait sous la protection de leur amour les destinées de la race. En échange du renoncement aux caprices de route, il les associait dans un espoir d'éternelle durée. . .

Durée?... Sacrifice?... qui donc comprend encore le sens de ces mots-là dans le clan dont je dépeins les tendances lamentables, « voyantes », et dont les mœurs ont une importance néfaste d'exemple, car si ces aberrés ne sont pas les plus nombreux, ils sont les plus haut?

Un notaire de la finance et de la plus authentique aristocratie française, qui est un homme politique et un philosophe mondain très informé, m'a dit en propres termes :

— Je ne prétends pas que l'institution de mariage soit tout à fait ruinée dans l'estime de la classe moyenne, mais, par en bas et par en haut, il semble qu'elle a fait son temps. Vous savez comment on en use dans les petits ménages parisiens? Il arrive souvent que les deux conjoints sont mariés, mais... ce n'est pas ensemble ! Ceux d'en haut réclament la môme liberté. Je me trompe : ils n'attendent pas que la loi ou l'opinion publique leur mettent la bride sur le cou. Ils forgent silencieusement de nouvelles mœurs. De plus en plus, vous allez voir des jeunes filles riches se créer une vie indépendante. Les beaux-arts et le voyage serviront d'éventail. Pour excuser cette fantaisie de célibat, le monde dira : « C'est

une artiste... » ou encore: « Elle avail une vocation... » ou enfin : « Son humeur est si vagabonde !... » Après cela, chacun sait que l'atelier autorise des fréquentations que le salon interdit.

Le voyage aussi est bien commode pour éviter les curieux et dépister les médisants. Et quelles mœurs aurons-nous derrière ces licences ? Vous me permettrez de croire que les indépendantes dont je vous parle ne se réfugieront pas dans le célibat pour y abriter leur virginité parfaite. De tous les soupçons dont ces révoltées seront poursuivies, leur goût pour l'amour libre demeurera le plus obligeant.

Je laisse à son auteur la responsabilité d'une telle prophétie.

Ceci est de l'histoire :

Quand on vo}rage en Allemagne, on est surpris d'y rencontrer une élite de femmes qui, par la beauté et la culture, forment dans le monde germanique comme un îlot. Elles viennent de dépasser la quarantaine. Elles sont demeurées « demoiselles » et leur goût du célibat fait école. Jeunes filles, à vingt ans, elles ont refusé d'épouser les hommes qui rentraient de « la victoire française » plus brutaux qu'ils n'étaient partis, plus infatués d'eux-mêmes, plus voraces, plus grossiers. Elles ne se sentaient pas le courage de devenir les femmes -servantes de ces égoïstes. Elles ont préféré le renoncement.

Est-ce que nous allons vraiment voir ce goût de célibat s'acclimater de même

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chez les tilles de France? Apercevronsnous sur de beaux et rayonnants visages ri- mépris de l'homme qui s'écrit en quelques coups d'ongle autour des jeunes bouches que le dédain plisse?

Plus je réfléchis à ces problèmes, plus il me semble que ce qu'ils appellent la « question de la femme » n'existe pas. C'est la question de l'homme qu'il faut poser et résoudre. Quand la femme réclame son indépendance, c'est que l'homme est incapable ou indigne de la protéger.

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