LE MARIAGE EST UNE COMMUNAUTÉ
Au sujet de ces études j'ai reçu plusieurs lettres qui, différentes dans la forme, donnaient, dans le fond, la même note.
Elles disaient, ou à peu près :
« Vous signalez, monsieur, la faillite du mariage. Certes, au début de votre livre vous avez pris la précaution de dire que vous parliez du mariage à Paris, du mariage mondain, du mariage riche,
ITli NOS FILLES
du mariage dos snobs, du mariage des oisifs, du mariage des « fils à papa », qui, clans les provinces, sont un reflet des corruptions de la capitale. Vous ne nous donnez pas ces gens-là pour la France, pour l'âme de la France, pour la moisson d'aujourd'hui, pour l'espoir de demain? Tout de même, vous devriez répéter que vous peignez les mœurs d'une bande de jouisseurs, de dégénérés, d'inutiles (jui, n'étant pas adaptés aux conditions de la lutte moderne pour la vie, aiment mieux disparaître que se sou mettre à la loi du travail. »
Ceux qui s'imaginent qu'en France l'institution de mariage serait à cette heure condamnée par un plébiscite prouvent seulement qu'ils ignorent l'état
d'esprit des millions de paysans dont l'opinion, jetée dans la balance, ferait sauter les adversaires du mariage pardessus les toits.
Allez donc un peu demander aux fermières de France si elles trouvent qu'on leur mesure la considération, si leur place est sans honneur au foyer conjugal! Nous connaissons comme vous le vieux refrain de Pierre Dupont :
« J'aime bien Jeanne, ma femme, mais j aime mieux mes bœufs. » D'accord :
le paysan n'est pas sentimental, il est pratique ; mais c'est justement parce qu'il est pratique qu'il estime les qualités d'économie, d'administration, d'ordre de surveillance qu'une femme apporte dans sa maison. Il n'ignore pas, s'il veut
réussir, que son intendant doit, être son étroit associé. Dans cette certitude, le mariage lui apparaît encore comme la forme la plus parfaite des associations possibles, tandis qu'avec les différents accents de terroir d'un bout à l'autre de la France, il répète ce proverbe:
« Mieux vaut le feu chez soi qu'une servante-maîtresse. »
Il se peut que l'ouvrier, qui, lui, ne possède pas, qui vit du gain de chaque jour, soit moins attaché que le paysan à l'institution du mariage. Une liaison irrégulière lui suffit souvent : on se prend, on se quitte, on change de femme entre voisins. Qu'est-ce que cela prouve? Que le désir sans règle est inconstant, que l'éducation sociale de l'ouvrier est encore
à faire... Gela ne démontre point que l'union d'un homme et d'une femme, la monogamie avec la communauté des intérêts, des chagrins et des tendresses, ne soit pas la plus parfaite de toutes les formes de vie auxquelles l'humanité demande le bonheur. Ce n'est, en effet, que dans les très grandes villes, là où l'offre de la débauche est encombrante, que l'ouvrier vit en célibataire. Son instinct, c'est le Jbyer, avec une femme qui allume le feu et la lampe, avec ces enfants que l'homme du peuple aime comme un espoir de revanche, comme le billet qui gagnera à la loterie du destin. Élevez-vous un peu plus haut, jusqu'à la classe d'où la bourgeoisie est sortie: le monde des marchands. Demandez au petit
commerçant qui lient boutique ce qu'il pense de l'institution de mariage et de son utilité?
Il vous répondra :
— Les demoiselles, c'est-à-dire les femmes, sont, pour nous autres petits commerçants, des auxiliaires bien plus précieux que le commis. La clientèle les préfère et elles nous coûtent moins cher que l'homme. Voyez-vous un célibataire au milieu de toute cette jeunesse ? Si le mariage, si le respect que l'on doit à sa femme n'étaient pas là pour imposer un frein aux caprices, toutes ces ruches de travail que vous admirez seraient autant de sérails. Le mariage, monsieur, c'est la fortune et la moralité du commerce.
Additionnez ces suffrages des paysans,
des ouvriers et des petits bourgeois, et vous conclurez avec moi que le mariage n'est pas une institution aussi caduque qu'on le prétend au Théâtre-Libre et au Théâtre-Français, dans les romans sentimentaux et dans les romans pornographiques, dans certains salons de Paris et sur les plages de bains de mer. Ce qui demeure acquis, par exemple, avec une évidence d'axiome, c'est que le mariage est battu en brèche par une minorité où l'homme et la femme, ouvertement ennemis, n'associent que leurs égoïsmes, avec l'espoir de dominer leurs adversaires et de s'en faire un marchepied ; tandis qu'il est en faveur — aujourd'hui comme jadis — dans tous les milieux où l'homme et la femme s'entr'aidenl, se complètent,
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unissent leurs efforts en vue d'un In il commun .
Je dis un « but commun », car c'est une tendance périlleuse des partisans de l'émancipation de la femme que de lui donner un état qui, dans ses préoccupations, la sépare de son mari. J'ai suivi à cet égard plusieurs expériences dont j'ai vu des effets identiques.
Supposez que l'homme soit, par exemple, chef de bureau dans quelque administration privée et que, pour accroître le revenu, doter un jour les iillcs, la femme ait ouvert un magasin de modes. Qu'ai rivera-t-il, quand ces deux époux et leurs enfants se retrouveront réunis, deux fois par jour, dans « l'appartement », afin de prendre leurs repas en commun? Tout le
monde souffrira des négligences de service qu'entraînent l'absence régulière d'une maîtresse de maison et l'abandon aux serviteurs des initiatives utiles. Le soir, lorsque les enfants seront au lit, et que le père et la mère se trouveront en face l'un de l'autre, la diversité de leurs occupations créera entre eux d'innombrables malentendus. Lui, il apportera les difficultés de son bureau, les observations injustes des supérieurs hiérarchiques, l'énervement des passe-droits.
Elle, sera prisonnière d'un inventaire heureux ou malheureux, des tracas que lui donneront la concurrence et les mauvais payeurs. De la sorte, il y a bien des chances pour qu'ils ne soient jamais d'accord. Quand il apportera de la joie,
clic sera morose, au moins mal disposée; quand elle lui viendra satisfaite, avec cet épanouissement d'âme qui, tout de suite, chez la femme, se tourne en délicatesse de sentiment, elle sera froissée de constater qu'on ne répond point à ses avances affectueuses. Ainsi, le travail lui-même, s'il sépare les intérêts des époux, leurs préoccupations, leurs espoirs, devient pour le bonheur conjugal presque aussi dangereux que la différence des goûts dans le plaisir, voire que les égoïsmes tout à fait incompatibles.
Communauté, le mariage est une communauté, et plus on met de tendresses en commun dans cette communauté-là, plus il y a de chances d'y abriter le bonheur. Cela est si sûr que dans les
ménages qui marchent le plus mal, vous voyez les difficultés d'argent, les grandes crises qui bouleversent des vies, qui brusquement font tomber une famille de la prospérité dans la gêne, ranimer souvent l'amour, en tout cas être l'occasion d'un rapprochement entre deux êlres qui avaient désappris de se chérir. Regardez autour de vous : vous les verrez nombreux, ces enfants attardés qui viennent au monde au lendemain d'un chagrin, d'une ruine, pour témoigner que la souffrance est utile à l'homme, qu'elle est plus féconde que la prospérité, que son pain n'est pas si amer qu'on le prétend, puisque c'est un pain que l'on partage.
Quelles occasions les jeunes filles que j'ai eu particulièrement en vue en
écrivant ces pages ont-elles de se mêler un jour à la vie de leurs maris, non pas seulement à leur vie sentimentale, mais à leur vie active?
Nous avons constaté autrefois — à propos de l'éducation de nos fils — que ce qui distinguait le plus nettement le noble du bourgeois, c'était le mépris que l'un des deux avait pour le travail, et, au contraire, l'estime où le travail était tenu par l'autre.
La noblesse repousse la loi du travail pour l'homme aussi bien que pour la femme ; elle considère la « profession » comme une déchéance. La bourgeoisie aux tendances aristocratiques dont je peins ici les mœurs a retenu la moitié de ce préjugé. Elle admet la loi du travail
pour l'homme, à la condition que ce travail prenne la forme d'une profession libérale. Elle la repousse absolument en ce qui concerne la femme. Une mondaine que des revers de fortune obligeraient à demander le pain de chaque jour à un commerce verrait les portes des salons se fermer immédiatement devant elle, quelles que fussent sa culture et son éducation, et alors même que, par un effort industrieux, elle aurait rétabli sa fortune. La société bourgeoise est, en ces matières, aussi impitoyable dans ses arrêts que la pure noblesse. Elle considère qu'une femme déchoit en renonçant à l'oisiveté. 11 n'y a que le peuple qui accepte de voir l'homme et la femme également soumis à la loi du travail.
Je suis de ceux que ces préjugés archaïques blessent profondément. La Parisienne ne me semble pas ennoblie par les visites inutiles qu'elle rend dans des salons où souvent on a désappris môme de la nommer à la porte. Je n'ai pas remarqué que sa culture artistique avait été très afBnée par les apparitions qu'elle fait dans les galeries de peinture, les jours de vernissage, c'est-à-dire la seule fois où il est impossible de regarder les tableaux. Ainsi de suite.
D'autre part, j'estime à son prix la délicatesse qui refuse d'exposer une femme d'éducation supérieure au contact de gens plus ou moins mal élevés, qui, sous prétexte qu'elle est commerçante et qu'ils l'obligent trop en lui apportant
leur argent, se croiraient dispensés visà-vis d'elle des nuances d'égards dont la caresse donne aux femmes d'un certain milieu ce velouté qu'on aime à goûter sur les fruits frais.
Est-il impossible de concilier toutes ces nécessités de la vie moderne avec ce qu'il y a d'honorable dans les préjugés d'autrefois? Peut-on faire à la femme de bourgeoisie affinée dont nous parlons une place dans la vie active de son mari sans l'exposer à ces contacts qui la blessent et qui nous choquent ? Y a-t-il une forme de vie où la femme, sans cesser d'être maîtresse de maison (ce qui demeure, nous en sommes sur, le premier et le plus utile des devoirs), peut devenir,
dans une part très large, l'associée du
mari, la compagne de son effort, la confidente de ses préoccupations comme de ses espoirs ?
Autant de questions auxquelles il y a plus d'une réponse substantielle à fournir. J'en indiquerai l'esprit dans les rapides conclusions par où, momentanément, je clos cette enquête. Je voudrais, seulement, proposer en méditation aux jeunes filles, aux parents qui pourraient me lire, une leçon de sagesse que je leur apporte de loin, d'une civilisation toute différente de la nôtre et qui par des moyens très exactement appropriés aux conditions particulières de sa vie, a tenté de résoudre la question des rapports de l'homme avec la femme dans le mariage.
Je songe à une sorte de manuel que
les hommes du Désert mettent dans la mémoire de la jeune épousée avant qu'elle franchisse le seuil de la tente conjugale. « Ne t'imagine pas — dit à la jeune mariée ce catéchisme musulman — que, parce que tu es la plus jolie, le cœur de l'homme t'appartiendra tout entier. Il ne sera à toi que peu de minutes par jour: à l'instant du désir; pour le reste, l'homme sera dans la domination des vieilles épouses, car ce sont elles qui préparent ses plats favoris, ce sont elles qui peuvent lui dire : « Rappelle-toi comme tu as triomphé dans tes procès, comme tu as été brave à la guerre ! » Il faut que la jeune épouse courtise les vieilles épouses afin d'apprendre de leur bouche ce que le mari souhaite et ce
qu'il déteste, le nom de ses amis, et le nom de ses ennemis. Si elle néglige ces soins, si elle est arrogante et trop sûre de son sourire, la dernière venue sera répudiée. »
Traduisons cela, s'il vous plaît, en bon français. Quelle morale tirerons-nous de ces exhortations?
Celle-ci, mademoiselle :
Que votre mariage ait été béni par le marabout de Méllili ou par M. le curé de la Madeleine, que les vieilles épouses soient installées dans la lente ou qu'elles habitent au dehors, il faut vous attendre à ce que l'homme qui vous prend la main ait un passé. Vous pouvez être son avenir, mais à une condition, c'est que vous vous ferez la compagne de ses
espoirs, l'amie de ses déceptions, que vous vivrez avec lui en communauté de pensées et de cœur.
Si vous êtes capable de cet effort de tendresse, le bonheur de votre maison sera à l'abri des caprices de la fortune. Si vous voulez rester égoïste et oisive, un objet de pure distraction et de luxe à côté de l'homme travailleur, vous aurez le sort de cette petite épouse, « la dernière venue » qui comptait sur son sourire pour enchaîner le cœur du mari: vous serez répudiée.