‹ Nos filles, qu'en ferons-nous?Chapitre 19 sur 23 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Un aristocrate, c'est un être de choix que des privilèges ont héréditairement protégé contre les besognes qui déforment le corps et l'esprit.

On pourrait encadrer dans cette définition la femme de haute bourgeoisie qui a été l'objet de cette élude. Oui, un être d'élection que l'éducation et la fortune façonnent pour la beauté et pour les grâces de l'esprit, voilà bien ce que

nous avons tenté de faire avec notre fille. Elle est une aristocrate, puisqu'elle échappe à la loi du travail. Elle naît avec ce privilège : son père, puis son mari devront suffire à tous ses besoins. La charge de ce contrat, c'est que, dans le mariage, elle appartient à l'époux comme l'homme de noblesse appartenait à son roi; c'est sa personne, sa vie qu'elle donne.

Plus je m'attache à cette comparaison, plus elle me paraît exacte jusque dans ses nuances. Le mouvement môme que l'on désigne aujourd'hui sous la rubrique de « féministe » me semble établir cette aristocratique supériorité de naissance que notre femme de bourgeoisie a sur l'homme. Quand ces novateurs réclament

IfMi NOS FILLES

l'égal i lé des droits pour les sexes, ils estiment qu'en obtenant l'accès des professions viriles, la femme se hausse. Je reconnais avec eux que l'homme et la femme de bourgeoisie occupent dans la hiérarchie sociale des positions différentes; mais je suis certain que l'établissement de l'égalité serait, pour la femme, une déchéance.

Elle est une aristocrate. C'est le choix, l'élection qui ont fait d'elle la créature privilégiée qu'elle est devenue. Il y a des besognes auxquelles il lui est impossible de se plier sans déformer son corps et son esprit. Il y en a, au contraire, auxquelles elle se peut attacher, sans « dérogeance ». Et comme les préjugés qui s'imposent à l'opinion s'appuient

d'ordinaire sur la logique, il arrive que ces occupations auxquelles les femmes de bonne bourgeoisie pourraient se livrer, sans cesser d'être ce que nous aimons qu'elles soient, sont tout justement les initiatives dont, dans un autre temps, le Roi permit l'usage aux gens de naissance, en déclarant qu'elles ne faisaient point perdre la noblesse.

Ce fut toujours une nécessité sociale qui vint à propos corriger ce qu'il y avait d'excessif dans les privilèges des castes. On vit alors le préjugé entrer en accommodement avec les contemporains , sacrifier ce qu'il y avait d'abusif, sauver ce qu'il y avait d'essentiel dans sa résistance. Dieu sait que les gens du xvc siècle devaient se faire violence pour

considérer comme des gentilshommes les verriers qui, jamais, n'avaient fait campagne, qu'à la gueule d'un four. Cependant, il y avait urgente nécessité que la France ne restât pas tributaire des nations voisines pour la fourniture du verre. Et le souci du bien public fut plus fort que les répugnances. Ce n'étaient pas seulement des chefs d'usine, des Brysonale, des Jehan Hennezel, des Guillaume du Tyzon qui avaient droit aux lettres de noblesse, mais les plus modestes « ouvriers demeurant ez verrières et ouvrant le verre ».

A la fin du xvme siècle, quand il fut acquis que la bourse du roi n'était plus assez profonde pour entretenir toute sa noblesse, doter les filles et les cadets, on

ouvrit aux gentilshommes le commerce de la mer; on estima qu'ils demeuraient dans leur instinct, qu'ils trouvaient l'emploi de leurs dons de race dans la conquête pacifique du monde. On revint à la culture de la terre, à l'exploitation personnelle des domaines. On espéra, par une surveillance exacte, tirer du sol un revenu meilleur que n'avaient fait les intendants. Surtout, on donna satisfaction à une inquiétude d'esprit dont Rousseau était le père. On voulut fuir une civilisation dont la splendeur se lézardait, retrouver la paix de l'esprit et du cœur, l'estime de la vertu, l'énergie, dans le tète-à-tête avec la nature. Ce mouvement garda au Parc de Sceaux une allure théâtrale et mondaine. Il eut ailleurs une

sincérité qui aurait pu sauver la noblesse du total naufrage, si ces initiatives n'eussent été trop tardives.

Cet exemple historique nous sera-t-il de quelque profit?

Nous avons constaté plus d'une fois, au cours de ces rétlexions, que la situation de la haute bourgeoisie française à la fin du xi\e siècle a des rapports étroits avec les difficultés où se débattit la noblesse pendant tout le xvme. Peut-être en est-on autorisé à conclure qu'il faut appliquer aux mêmes maux les mêmes remèdes, avec cet avantage que l'exemple de nos prédécesseurs est là pour nous avertir, lorsque notre misère n'est pas encore incurable.

La noblesse s'était résolue à quitter la

Cour où elle ne pouvait se soutenir sans d'effroyables dépenses. Il nous faut de même renoncer à braquer sur Paris, sur les plaisirs de Paris, sur les chances que l'on a de faire fortune à Paris, tout l'effort de nos ambitions. Il convient de retourner à l'industrie, isolée dans les provinces, à la terre qui, alors même qu'elle n'enrichit pas, fait subsister. Et pour les âmes plus hardies, en qui survit une étincelle de ce bel enthousiasme qui jadis emporta les La Fayette, toute une génération vers l'inconnu du Nouveau Monde, le domaine colonial est ouvert.

Dans ces trois formes de l'activité, nos ii I les auraient près de nos fds un emploi à tenir. Mieux préparées par une instruction spéciale, surlout par une éducation

qui formerait leurs caractères, elles trouveraient aux côtés de l'homme l'usage de leur activité intellectuelle et sentimentale, pour le grand profit d'elles-mêmes, de la famille et de la société.

Je me propose d'étudier prochainement, dans le détail, les formes d'instruction et d'éducation qui pourraient former nos enfants à cette vie nouvelle1. Je ne veux point clore ce livre sans en esquisser le tableau dans ses traits essentiels.

Je suppose qu'une bonne éducation familiale et commerciale nous ait reconquis notre ancienne supériorité sur ies marchés du monde, que notre industrie soit réveillée de sa léthargie; je suppose

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