‹ Nos filsChapitre 32 sur 70 · MILLE ANS D'AMI-NATURE ET D'INHUMANITÉ · texte numérisé non relu

MILLE ANS D'AMI-NATURE ET D'INHUMANITÉ

qu'en ëreintant lun ou l'autre parti. Saint Louis y emploie des chaînettes de fer, battant l'âme à travers le corps, la réduisant comme un forçat. Le jeûne est bon aussi, mais Pascal, plus directement arrive au but avec des purgatifs violents de deux jours en deux jours.

Forte éducation de la mort, qui vaudrait mieux que les supplices, qui sur Fenfant manquerait peu son coup. Je jure que la tempête^ ainsi traitée, ne résisterait pas.

On nous conte doucereusement les réformes humaines du second Port-Royal qui eut si peu d'élèves, ou les éducations princières de Féne- Ion, etc. Mais rien n'était changé dans le grand courant général. Le Moyen âge poursuivait son chemin. Les hauts collèges des jésuites qui gâtaient tant leurs écoliers ne les battaient pas moins, et jusqu'à nous. M. de la Rochejaquelein, qui en était, me l'a dit à moi-même.

L'excellent de la Salle, le créateur des Frères de la Doctrine chrétienne, qui eut le bon esprit de bannir le latin des petites écoles, de faire lire en français, pour les punitions suit très-exactement la méthode du Moyen âge, de chasser la malice par la verge et le fouet (1 724, réimprimé encore en 1828). 11 le dit avec un détail fort cru et fort choquant.

ÉCOLES DES FitÈRES. 157

Les férules, frappées dans la main, plus décentes, plus cruelles peut-être, avaient un avantage. Elles aidaient le maître à se régler et à compter les coups. Ce bois dur, impassible, interposé froidement, le gardait de l'horrible ivresse qui trop souvent l'aveugle. On a supprimé les férules, et nominalement toute punition corporelle. Cela est-il possible dans ce système du vieil enseignement ? Les pénitences plus longues, moins simples, sont impraticables.

Hors de Paris et des écoles-modèles qu'on montre à Fétranger, entrez dans la première école, vous le verrez, le maître frappe, et il ne peut faire autrement.

Par ce faux'adoucissement, on l'a cruellement exposé. Dans ses pénibles fonctions, dans cette éternité des jours interminables, dans le bruit des marmots, dans sa dure vie de moine, isolé, sans consolation, il est aigre, irrité, ouvert à tout instinct mauvais. Est-il de bois ? de pierre ? S'il s'emporte, s'égare, et si de la victime le Démon passe à lui, se saisit du bourreau, peut-on s'en étonner?

Les lettres du supérieur Etienne (1854, 1860, 1861) et les innombrables procès qui ont suivi, n'ont que trop éclairé ce sujet lamentable. Nous n'ajouterons pas à la honte de ces malheureux.

158 MILLE Af^S D'ANTI-NATUBE ET D'INHUMANITÉ.

Leur vie est un enfer. Ils nous conservent ici Pimage douloureuse de ce qui (moins connu, mais non pas moins cruel et non pas moins souillé) a duré de longs siècles aux ténèbres du Moyen

âge.

L AGE HUMAIN. — LES DEUX TYPhS.

RABELAIS. — MONTAIGNE

RABELAIS. — MONTAIGNE

Un mot, un simple mot fit un effet immense, un grand coup de théâtre, quand on le retrouva après le Moyen âge, ce petit mot : Humanité.

Chose terrible I l'homme en ce funèbre songe, avait même oublié son nom. En sortant de la tombe, du long ensevelissement, il se tâta luimême, enfin poussa ce cri.

Ce mot Humanité, de divine douceur, de bonté, d'aimable culture, lltalie l'employa. La première, détournant les yeux des ténèbres barbares, elle revit le jour, et regarda vers l'aube, vers la grande, sereine et lumineuse antiquité.

Dès le treizième siècle, un berger, Giotlo, qui s'avisa de peindre, avait eu une idée bien étrangère au Moyen âge. Le premier, dit son biographe, il mit de la bonté dans Fart. Comment cela? En sortant des types inflexibles, insensibles, inhumains, de la tradition byzantine. Il osa peindre la nature.

La belle antiquité est son reflet fidèle. Pétrarque, pour Bible, prit Homère. C'est sur cette poésie de jeunesse éternelle qu'il passa ses vieux jours. Et il s'y endormit de son dernier sommeil. Il en fit son chevet. On lui trouva la tête sur l'Iliade et rOdyssée.

Le mot qui empêchait, défendait toute invention, qui dominait, fermait, stérilisait le Moyen âge, V Imitation a péri. Un caractère étrange, admirable, du temps nouveau, c'est qu'on veut imiter et qu'on ne le peut plus. Pétrarque voudrait être Latin, refaire du Cicéron, et il est Italien, il fait ses beaux sonnets. Le savant des savants, Rabelais, est de tous le plus neuf, le plus original.

Plusieurs croient imiter. Cette adorable enfant qui fit le salut de la France, Jeanne d'Arc, croit suivre le passé, la légende. Et elle est au contraire un idéal du peuple nouveau, de l'avenir. En mourant, elle oppose à l'Église la voix inté-

RABELMS. — MONTAIGNE. 165

Heure. Au bûcher de Rouen, je salue la Révolution.

Luther de même imite de son mieux, voudrait remonter, renouveler la primitive Église, née de la mort d'un monde. Et il en commence un. Il copie le couchant, et il fait une aurore. Plus fort que ses doctrines, son grand cœur se fait jour. Parmi ces dogmes sombres, l'esprit serein, vainqueur, de la Renaissance éclaire tout. Contre le mysticisme de tristesse passive qu'il croit ressusciter, il prêche la vertu la plus haute du héros : la Joie.

La joie éclate immense, avec un rire puissant, plus fort que le tonnerre,- du berceau de Gargantua.

Tous reculèrent saisis, s'écrièrent d'horreur ou de joie.

Chaque mot qui lui vient est un grand coup de foudre, lumière de l'avenir, anathème au passé.

D'abord soif et /atnine / Haine au temps famélique, où on n'avala que des motsi

164 LAGë humain — LES DEUX TYPES.

L'humanité réduite à n'être qu'un squelette, s'éveille, les dents longues, dans une horrible faim.

Le second mot n'est pas moins foudroyant.

C'est Farrét solennel, l'excommunication majeure, sous lequel le Passé s'en va la tète en bas, tambant comme une pierre pour ne remonter plus jamais, emportant son vrai nom qui le tue. C'est Y Anti-Nature.

Nul livre plus réimprimé. Il y en a soixante éditions, des traductions en toute langue. « Au début, en deux mois, il s'en est plus vendu que de Bibles en dix ans. »

Les sages en sentirent Fincroyable portée. Jean Du Bellay, d'un mot, sans plus, le désignait : le Livre.

Mais peu de gens comprirent que c'était un livre d'éducation. Peu devinèrent ce qui y est partout au fond : « Reviens à la nature. »

Rousseau a dit cela, et d'autres. Mais celui-ci ne part pas comme Emile d'un axiome abstrait. H part du réel de la vie, comme elle était, des mœurs du temps, de sa pensée grossière. La conception est celle même du peuple, celle de l'homme énormément, gigantesquement matériel, d'un géant, il s'agit de faire un bon géant. Un burlesque prologue nous introduit au livre, comme les farces

RABELAIS. — MONTAIGNE. 165

et les fêtes de Idne précédaient les chants de Noël-

L'homme d'alors est tel, de matérialité trèsbasse. Tel Ta pris Rabelais. L'enfant, dès le berceau, mal entouré, puis cultivé à contre-sens, offre un parfait miroir de ce qu'il faut éviter. A un mauvais commencement, l'éducation scolastique ajoute tout ce qu'elle peut de vices et de paresse, mauvaises mœurs et vaines sciences.

Yoilà le point de départ, et il le fallait tel. Cela donné au temps, la supériorité de Rabelais sur ses successeurs, Montaigne, Fénelon et Rousseau, est évidente. Son plan d'éducation reste le plus complet et le plus raisonnable. Il est fécond surtout et positif.

Il croit, contre le moyen âge^ que Phomme est bon, que, loin de mutiler sa nature, il faut la développer tout entière, le cœur, l'esprit, le corps.

Il croit, contre Vâge moderne^ contre les raisonneurs, les critiques, Montaigne et Rousseau, que l'éducation ne doit pas commencer par être raisonneuse et critique. Rousseau, Montaigne, tout d'abord, mettent leur élève au pain sec, de peur qu'il ne mange trop. Rabelais donne au sien toutes les bonnes nourritures de Dieu ; la nature et la science l'allaitent à pleines mamelles; il

166 L AGE HUMAIN. — LES DEUI TïPËS.

comble ce bienheureux berceau des dons du ciel et de la terre, le remplit de fruits et de fleurs.

On dira que cette éducation est trop riche, trop pleine, trop savante. Mais l'art et la nature y sont pour charmer la science. La musique, la botanique, rindustrie en toutes ses branches, tous les exercices du corps, en sont le délassement. La religion y naît du vrai et de la nature pour réchauffer et féconder le cœur. Le soir, après avoir ensemble, maître et disciple, résumé la journée, c( ils alloient, en pleine nuit, au lieu de leur logis le plus découvert, voir la fece du ciel, observer les aspects des astres. Ils prioient Dieu le créateur en Tadorant, et ratifiant leur foy envers lui, et le glorifiant de sa bonté immense. Et, lui rendant grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir. Cela fait, entroi^t en leur repos. »

Cette éducation porte fruit. Gargantua n'a pas été formé seulement pour la science. C'est un homme, un héros. Il sait défendre son père et son pays. Il est vainqueur, parce qu'il est juste, et courageux avec Tesprit de paix.

Un droit nouveau surgit contre les Charles- Quint, contre les conquérants : « Foi, loi, raison, humanité, Dieu, vous condamnent, et vous péri-

RABELAIS. — MONTAIGNE. M7

rez ; le temps n*est plus d'aller ainsi conquéter les royaumes. »

La yraie grandeur de Rabelais, c'est que tout en s'occupant d'un géant, d'un roi, d'un être exceptionnel, il élève l'homme même en toutes ses facultés, et au complet. Il le remue ce roi bravement et vigoureusement. 11 le fait travailler. Il lui impose toutes sortes d'activité, de gymnastiques que l'on eût jugées peu royales, battre en grange et fendre du bois. D le fait non-seulement travailleur, mais fabricateur, créateur.

L'enfant se crée son corps par une variété de mouvements bien combinée. On l'intéresse à toute création. On le mène chez les ouvriers pour les voir travailler. On le fait cultiver, planter, soigner des arbres. Enfin ce grand prophète, Rabelais, anticipant les temps qui ne sont pas encore, veut qu'il s'essaye à faire des engins, des machines qui remuent, travaillent elles-mêmes.

Dans le plan de Montaigne, au contraire, le défaut c'est de ne donner que F idéal de la vie noble, haute et philosophique. En cela il tient trop et de

sa propre caste, et de ses auteurs Xénophon, Piutarque, qui dans leurs essais d'éducation forment ce que le seizième siècle, les Âmyot et autres, appellent le gentilhomme grec. C'est le citoyen souverain des cités reines, Athènes ou Sparte. Beaucoup de gymnastique, d'exercice, peu de travail proprement dit, point d'œuvres, point de créations. Si je regardais dans la main du noble élève de Montaigne, j'y verrais la peau douce, unie, d'une main qui ne fait rien du tout. Mais chez celui de Rabelais, je trouverais les signes du vaillant f ra« vailleur, qui agit et produit, et je lui dirais : « Tu es homme. »

La tendance morale, au reste, est dans Montaigne plus haute qu'on ne l'attend de cet épicurien. « Dominer le plaisir et braver la douleur, apprendre le grand art de bien vivre et de bien mourir. » On reconnaît les sages, les austères de l'antiquité. Mais à ce propos même, on doit dire à Montaigne que cet étal de force et de sérénité, la vraie santé de l'âme, s'obtient bien moins encore par les raisonnements que par les habitudes du travail, par l'heureux alibi qu'il ménage à nos passions, par la diversion merveilleuse que donne au bas plaisir le haut plaisir :

Créer.

Pacifique Montaigne, savez-vous la terrible de

RABEUIS. — MONTAIGNE. i69

VOS leçons? C'est que « qui ne crée paSj détruit. » La force d'âme que vous donnez à votre noble élève, qu'en fera-t-il ? Comme ses pères, il la tournera vers la guerre. Le beau résultat pour un sage! vous aurez fait un tuetir d'hommes !

Dernière observation : Montaigne qui écrit auz temps où la foi barbarement intolérante noyait le monde de sang, Montaigne, dis-je, veut garder son élève de cette horrible maladie, et pour cela, il lui fait voir de bonne heure la diversité des mœurs et des opinions humaines. Il le fait voyager. Il le promène par le monde. Mais n'a-t-il pas à craindre que, par un défaut tout contraire, il ne reste flottant et trop impartial, que sais-je ? un douteur ? un Montaigne ? Fâcheux état de l'âme pour l'homme jeune, dans l'âge de Faction. L'action? mais son nerf, son ressort serait brisé. L'homme, en sa grande force, n'aboutirait à rien. Dès vingt ans, vingt-cinq ans, il aurait le malheur de ressembler à Tauteur des Essais ^ s'enfermerait déjà, pour songer, dans sa tibrairie.

S'il ne s'enferme [pas, son indécision, sa vie noble et oisive, qui à loisir observe tout, sa douceur tolérante qui aime et qui hait sans excès, « qui se conforme aux mœurs publiques et les contredit peu, » tout cela fera l'idéal aimable, mais un peu négatif de l honnête homme deMolière

et Voltaire, n'enfantera nullement le héros ni le citoyen.

Quelles que soient ces critiques, voilà déjà, au grand seizième siècle, les deux types d'éducation. Ils sont posés.

L'un avec une ampleur, une force, une richesse admirable, dans le Gargantua. Le petit monde, Thomme, a avalé le grand. L'a-t-il digéré ? Pas encore.

L'autre type d'éducation est finement tracé par la main de Montaigne, un peu maigre, un peu pauvre, par certains côtés négatifs, autant que Tautre fut surchargé et exubérant. Mais enfin, c'est déjà une belle esquisse, vive et forte, une tentative pour donner, non l objets le savoir, — mais le sujet : c'est l'homme.

ni

LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE. — œMÉNI. — LES JÉSUITES. PORT-ROYAL. - FÉNELON. — LOCKE.

LE DlX-SEPTlÊME SIÈCLE. - COMÉNL — LES JÉSUITES. PORT-ROYAL. - FÉNELON. - LOCKE.

Les types étaient posés, les deux éducations en face, toutes deux insuffisantes. Comment les associer ?

Science, conscience l qui vous accordera ? Par quels moyens pratiç «es pourrait-on vous concilier? C'est ce qu'il fallait| deviner. Le nerf de l'une, la richesse de Tautre, il fallait Tart nouveau de les mêler ensemble. La tâche du dix-septiéme siècle était de trouver les méthodes de simplicité lumineuse, qui concentrant, abrégeant tout, auraient donné à la science des ailes puissantes et légères pour Tenlever de terre, en supprimer le poids,

Page 1