‹ Nos fils, que feront-ils?Chapitre 14 sur 32 · Paris, chez Nony · texte numérisé non relu

Paris, chez Nony

technique forment une grande famille où l'esprit de corps est très vivace. Cette solidarité a été de tout temps dans les traditions de l'École et elle fait sa force. Un de ses premiers effets est de faciliter l'entrée de beaucoup de carrières aux jeunes polytechniciens qui renoncent au métier des armes. Ils trouvent protection et appui dans la plupart des grandes administrations dont le personnel supérieur comprend bon nombre d'anciens élèves de l'École. »

En d'autres termes, les polytechniciens sont dans le pays une franc-maçonnerie tout aussi solide que d'autres qu'on inquiète, dans cette pensée qu'elles font passer leurs intérêts privés avant ceux de l'État. Paul-Louis disait que l'on a coutume en

France de donner à des danseurs les places où un « calculateur » est nécessaire. La « camaraderie » des anciens élèves de l'École polytechnique a cet effet, fâcheux pour la collectivité, qu'elle installe des « calculateurs » dans bien des places où l'intérêt public exigerait que l'on mît un homme d'initiative qui aurait le sens de la réalité.

Le sens pratique, le sens de la vie.

Où voulez- vous qu'il l'ait acquis, ce jeune homme que la décision paternelle a voué dès l'enfance aux gloires du bicorne?

Dans le temps du collège ?

J'ai partagé pendant des années les tables des jeunes gens qui préparaient leur concours d'École. Certes, quelques-

uns d'entre eux étaient spécialement doués pour les mathématiques : c'était le nombre infime ; la masse n'était que d'exacts écoliers; ils marchaient, depuis l'enfance, avec des œillères, sur la route droite qui mène sûrement à l'École les jeunes gens doués pour les mathématiques d'une facilité moyenne, et qui, pendant trois ou quatre années, se soumettent à un entraînement spécial, combiné comme celui des boxeurs. Il s'agit de renoncer à tout repos, de se lever à quatre heures du matin, de veiller tard, d'oublier qu'il y a dans la semaine des jeudis et des dimanches. Effort méritoire, mais qui fait vivre le candidat pendant les années de sa jeunesse tout à fait en dehors du commun des hommes.

Après cela, pendant deux années, c'est le cloître de l'École, l'internat avec tous ses inconvénients, le rétrécissement de l'horizon, la vie entre gens spéciaux, la persistance d'enfantillage qui se développe dans les milieux clos, l'étroitesse de jugement qui en est la conséquence, toute une vie factice qui se continuera ensuite dans les écoles spéciales; plus que le reste, cette certitude que l'efTort est fait, une fois pour toutes, que l'on n'a plus à se préoccuper, que l'Etat vous nourrira toujours. L'inquiétude que peuvent causer les examens de sortie n'est pas sérieuse : il n'y a guère qu'un ou deux élèves par promotion qui ne réussissent pas à y satisfaire.

Je vous prie de remarquer que je ne

me donne point le ridicule de critiquer l'enseignement de l'École. Mais enfin, nous le savons pour nous en être informés de bonne source, l'éducation dans ces murs est surtout théorique. C'est l'esprit même dans lequel cette école a été créée. On voulait former des « savants » qui pousseraient leurs études à peu près jusqu'aux confins des sciences alors connues. Les progrès accomplis au cours du siècle dans l'ordre des connaissances mathématiques, physiques et chimiques ne permettent plus au polytechnicien ces vastes ambitions. Il faut, bon gré mal gré, qu'il se « spécialise » au sortir de l'École, si, dans une branche quelconque, il veut atteindre les limites du savoir contemporain.

Dans cette pensée, on s'efforce aujour-

d'hui de tourner plus particulièrement l'esprit des élèves vers les études de physique mathématique ; même, depuis 1893, on a ajouté la mécanique au programme d'admission. Malgré tout, l'École est demeurée fidèle à l'esprit de ses fondateurs : c'est une Maison de Théorie, où l'on acquiert sur toutes les sciences ces idées générales qui sont si chères à l'esprit français. C'est un moule merveilleux pour créer quelques savants et c'est aussi une vaste usine à former des esprits faux. Les premiers seront toutes leur vie redevables à l'École d'un enseignement unique qui les a empêchés de se spécialiser trop tôt, qui a élargi leur horizon. Les autres auront pris dans leur culture mathématique le goût des solutions abso-

t)4 NOS FILS

lues. Ils apporteront dans la conduite des affaires, qui ne sont que relativité, des habitudes d'esprit intransigeantes. Le « réel » leur échappera. Ils auront pour les gens que la pratique et l'expérience ont éduqués le mépris des Docteurs de la Faculté pour les «rebouteux» de village. C'est un terrain où l'opinion ne les suit plus. Le villageois que leurs remèdes n'ont pas guéri commence à les regarder de travers.

J'écris ces lignes dans un pays de grande industrie, où l'on lutte courageusement contre la crise économique. Un des principaux usiniers de la région me disait naguère :

— Battez nos fabriques : vous n'y trouverez pas d'ingénieurs polytechni-

Page 1