‹ Nos fils, que feront-ils?Chapitre 15 sur 32 · NOS FILS (K · texte numérisé non relu

NOS FILS (K

ciens. L'industrie privée ne les dispute pas à l'État ni à la politique, où leur entêtement de théoriciens nous a été néfaste ! L'École sent si bien que son enseignement général ne prépare directement à aucune carrière, qu'elle envoie ses artilleurs passer deux ans à l'Ecole d'application de Fontainebleau, ses ingénieurs des Mines, des Ponts et Chaussées et du Génie maritime étudier, les uns trois ans, les autres deux ans, dans des écoles spéciales. Les marins vont apprendre leur métier au Borda; les élèves ingénieurs, dans les manufactures ; les ingénieurs des Poudres et Salpêtres, au dépôt central de Paris; les télégraphistes, à l'École professionnelle supérieure des Postes et Télégraphes. Si l'on calcule

d'autre part que ces jeunes gens ont passé en moyenne au collège trois années de préparation sur les bancs de la classe de Mathématiques spéciales, on aboutit à ce résultat qui se passe de commentaires :

Cinq ans de théorie.

Deux ou trois ans d'études pratiques.

Cinq ans de polytechnie, sept ans en tout, pour former un artilleur malgré lui 1 Car ce serait une illusion de croire que c'est le goût tout pur de la carrière militaire qui fait l'attrait irrésistible de l'École polytechnique. Presque tous ceux qui s'y préparent ont rêvé les belles situations et les gros traitements que l'État assure dans l'avenir aux premiers sujets de chaque promotion. On sait que la liste des places vacantes est présentée

tout d'abord à l'élève qui a été classé le premier aux examens de sortie. Après lui le second fait son choix. Le nombre des postes offerts dans les « services civils », les lucratifs, varie en moyenne de quinze à vingt.

Voulez-vous savoir combien de polytechniciens choisissent l'artillerie parmi ces sujets d'élite?

En 1875, il a fallu descendre au trentième rang pour découvrir une vocation d'artilleur, en 1894 au trente-sixième rang, en 1893 au trente-deuxième, etc.

Les polytechniciens savent que l'industrie privée leur préfère des élèves de l'École centrale, voire des ingénieurs pratiques sans diplôme. On peut affirmer que sur les cent vingt-deux artilleurs de

l'avant-dernière promotion il y en a au moins un tiers qui, toute leur vie, porteront l'uniforme sans vocation spéciale.

Aujourd'hui que tout le monde est assuré de servir le pays, aujourd'hui que l'armée c'est nous-mêmes, on ne blesse personne quand on dit :

— Tâchons que l'armée ne devienne pas une grande chaudière à stériliser.

Elle est pour le pays une déperdition énorme de forces physiques. Il ne faut pas qu'elle absorbe encore les énergies morales et intellectuelles.

Nous considérons tous les jeunes gens qui travaillent sérieusement pour l'École polytechnique comme une élite. En vue d'un idéal, ils renoncent volontairement aux plaisirs de leur âge, à la liberté à

une heure de la vie où elle est si douce; nous apercevons en eux des énergies laborieuses, des esprits naturellement doués pour les sciences exactes qui soutiennent tout ce monde moderne. Et, songeant au besoin que la France — particulièrement la classe bourgeoise — a de ces sujets exceptionnels, nous nous désolons de penser qu'un préjugé de vanité les détourne des efforts individuels, des initiatives fécondes.

Page 1