‹ Nos fils, que feront-ils?Chapitre 16 sur 32 · SERONT-ILS SAINT-CYRIENS · texte numérisé non relu

SERONT-ILS SAINT-CYRIENS

« L'École spéciale militaire de Saint- Cyr, — dit l'Annuaire de M. Vuibert, auquel j'ai déjà renvoyé ceux qui voudraient étayer sur des programmes et des statistiques les réflexions que provoquent en eux ces causeries, — l'Ecole de Saint-Cyr est destinée à former des officiers pour l'infanterie, la cavalerie et l'infanterie de marine. L'Ecole est soumise au régime militaire, les élèves en sortent sous-lieu-

tenants après une période d'instruction de deux années. »

Voilà qui est sans équivoque : nous sommes en présence d'une École pratique qui poursuit un seul but, exactement déGni. Les jeunes gens qui entrent à Saint-Cyr savent quel enseignement ils y viennent chercher. On est en droit de supposer que la carrière des armes est l'objet de leur vocation.

Dans la pratique, l'organisation du service militaire de trois ans a rendu fréquente une « combinaison » où l'État ne trouve pas son compte. Un certain nombre de jeunes gens entrent à Saint- Cyr uniquement pour passer d'une façon agréable et intéressante les trois années du service militaire: après leurs vingt-

quatre mois d'école, ils servent une année avec un grade de sous-lieutenant. Ensuite, ils donnent leur démission et deviennent officiers de réserve.

L'Etat ne trouve pas dans ce court service une compensation aux sacriûces qu'il s'est imposés pour instruire ces jeunes gens. Il songe à faire contracter un engagement de dix ans par les élèves qui entreront à Saint-Cyr.

On ne peut qu'approuver cette précaution, mais, d'autre part, comme la tendance des parents qui, dans ces conditions, poussent leurs fils à préparer le programme de l'École est intéressante à constater ! Au lieu du but incertain des baccalauréats, on a enfermé les études dans des limites précises. A une minute

OÙ le corps et le caractère des jeunes gens se forment, TÉcole les plie à la discipline et à l'obéissance ; elle leur donne des notions exactes ; elle fait, par la culture de tous les exercices, les corps plus robustes et plus assouplis. Ils savent monter à cheval, se servir d'un fusil, nager, lire des cartes, dresser des plans. Ils ont des idées précises sur la législation et l'administration. Ils parlent et écrivent pratiquement au moins une langue.

Supposez l'École coloniale idéale, à laquelle songent beaucoup d'entre nous, elle pourrait emprunter à Saint-Cyr la bonne moitié de son programme. On remplacerait l'artillerie et la fortification par des notions commerciales et agronomiques. Pour le reste, a discipline qui

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forme un officier d'infanterie de marine serait un bon moule de colons.

Pourquoi donc ces jeunes gens qui ont passé par l'École ne persévèrent-ils pas au bout de trois années de service? Ce ne sont pas toujours les pères qui les découragent. Beaucoup de ces parents ont de la fortune. Ils tiennent avec sérénité ce raisonnement égoïste :

— Si mon fils entre dans l'armée, je serai tranquille sur son sort; il évitera les périls de la complète oisiveté et les risques des affaires. Il se mariera plus facilement, plus richement que s'il exerçait une industrie. Les pères qui ont des héritières à pourvoir n'aiment pas à risquer les dots dans des aventures de spéculation ou de commerce.

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Le jeune homme pouvait, à la rigueur, approuver ces calculs dans le temps où il était « cornichon », c'est-à-dire, en argot spécial, candidat à l'École. Du jour où il a tâté du métier des armes, il s'aperçoit que la vie militaire n est pas une spéculation, mais une vocation.

Riches ou pauvres, tous ceux qui portent l'uniforme doivent faire vœu d'abnégation. Ils entrent dans une corporation où il faut accepter l'injustice sans se plaindre, concevoir, une fois pour toutes, que l'individu est une quantité négligeable, que ses droits peuvent être méconnus, son mérite nié, pourvu que la discipline triomphe.

Les jeunes officiers sont intéressants à entendre sur ce chapitre. Pendant la

guerre de 1870, beaucoup d'hommes courageux, qui n'avaient nulle instruction théorique, souvent même aucun savoir général ou d'éducation, ont trouvé l'occasion de se distinguer. Ils se sont contentés des espérances que leur laissait après la paix la revision des grades.

Estimables et insuffisants, ils remplissent aujourd'hui des fonctions de commandants et de capitaines. Ils sont terribles dans la caserne. Leur autorité morale s'effondre le jour des manœuvres. Ils se sentent jugés par de jeunes officiers qui sortent des Écoles avec des connaissances qu'eux, les arrivés du rang, ne peuvent plus acquérir. Dans cette souffrance d'infériorité et d'envie, il est naturel qu'ils tracassent, énervent leurs subordonnés.

L'homme est l'homme partout. L'uniforme n*en peut faire un saint et il y a moins lieu de critiquer ces abus que d'admirer l'abnégation de ceux qui les souffrent en silence.

A ce vœu de renoncement que la patrie exige de tous ceux qui choisissent par vocation la carrière des armes, il faut encore ajouter, pour un grand nombre, le vœu de pauvreté. Je viens de prier un sous-lieutenant d'infanterie de me montrer ses comptes. Il faut les mettre au grand jour pour convaincre c^ux qui considèrent les misères du sabre comme un roman démodé.

Ceci est le budget des dépenses obligatoires d'un sous-lieutenant de l'armée française à la date des grandes manœuvres de i 896 :

Capote. .......... Fr. 130

Pèlerine * 50

Caoutchouc 30

Deux pantalons (exercice et tenue). 100

Deux tuniques 200

Culotte (pour les cours d'équita-

tion) 50

Bottes 60

Molletières 25

Deux paires de bottines ..... 50

Trois képis 60

Jumelle 25

Cantine 15

Sabre 40

Revolver , . . . 60

Total. . , Fr. 895

D'autre part, le sous-lieutenant doit payer chaque mois :

Pour sa pension Fr. 90

Pour sa chambre 40

Total. . . Fr. 130

Sous ce chiffre ne figurent ni le blanchissage — m le chauffage — ni la lumière — ni les « extra » (dopt un grand nombre sont obligatoires puisque la dépense est générale et répartie ensuite par tête d'officier) — ni le tabac — ni les gants — ni le café. Il est pourtant nécessaire que le sous-lieutenant s'y présente (juelquefois, s'il ne veut pas être accusé de faire « bande à part » et de vivre en dehors de ses camarades.

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Pour réaliser ces divers miracles, le sous-lieutenant dispose d'un budget de cent quatre-vingt-seize francs par mois, c'està-dire qu'au jour de la sortie de l'École il commence par s'endetter pour cinq ans.

Nous savons qu'il y a des bourses, des demi-bourses, que l'État alloue des trousseaux et des demi-trousseaux, qu'en 1894, par exemple, la promotion a été gratifiée de cent cinquante bourses avec trousseau, de cinquante et une bourses sans trousseau, de quatorze bourses avec demitrousseau, de six demi-bourses avec trousseau, de trois demi-bourses avec demi -trousseau, de dix-huit demi-bourses. Nous savons encore que ces élèves, boursiers ou demi-boursiers, peuvent obtenir à leur sortie de l'École une première

mise d'équipement. Qu'est-ce que tout cela prouve, sinon que la moitié à peu près des jeunes gens qui entrent à Saint- Cyr entendent par la suite vivre de leur solde ?

C'est pourquoi, avec le vœu d'abnégation et de pauvreté, il leur faut encore former le vœu de célibat.

Les quarante mille francs de dot en titres sur l'État qui sont exigés par les règlements militaires ne suffisent pas, si quelques enfants naissent dans le ménage, pour empêcher que la famille entière meure d'inanition. Le sous-lieutenant sans fortune envisage ces extrémités. Il a les oreilles rebattues des histoires mélancoliques de tant d'anciens, qui, au jour du début, ont mis dans

leur vie quelque fille du peuple, et puis l'épousent avec les enfants nés trop tôt, le jour où la paye et le grade leur donnent la possibilité de ne point manquer à des engagements d'honneur...

Et je n'ai parle là que de l'officier d'infanterie, de celui qui peut limiter ses dépenses à soi-même.

— Pour entrer dans la cavalerie, vous répètent les officiers supérieurs qui ont Tamour de l'armée et le sens de sa dignité, il faut un grand nom ou une grande fortune.

L'équipement, les tenues de fantaisie, le harnais, les chasses, le cheval, en un mot, sont une ruine.

Ou — qui pis est — un gagne-pain.

— Monsieur le ministre, disait à un

ministre de la guerre un officier général de l'armée, que se passe-t-il donc dans votre cavalerie? Vous savez que j'ai fait ma première campagne avec le sac sur le dos; cependant mon fils vit dans son régiment sur le pied de trente mille livres de rente?

L'année qui suivit, on ne vit pas d'officiers au Concours hippique. Le ministre avait supprimé tous les trafics qui se font autour des chevaux de course, de leur entraînement, et de leur monte... Puis passa au ministère un général de cavalerie qui songea philosophiquement :

— Le temps est passé où les mousquetaires pouvaient vivre du Roy et de leur maîtresse sans forfaire à l'honneur. Laissons-leur le cheval...

La situation est sans issue. Partout ailleurs un homme qui travaille, qui peine, finit par triompher des rigueurs de la fortune, mais que peut un officier pour sortir d'embarras.

S'il est de ceux qui renoncent à toutes les distractions permises pour s'enfermer dans sa chambre, pour préparer solitairement l'École de guerre, le jour où le succès fait de lui un officier d'état-major, sa solde demeure la même, et seules les dépenses ont augmenté. Il est tenu d'arborer une tenue plus coûteuse. Et l'or est cher, même en aiguillette. Si l'infortuné est obligé de traîner des uniformes que la pluie a transpercés, des galons que des manœuvres pluvieuses ont ternis, c'est fini de lui. On ne lui adresse pas de

reproches, mais il n'avance plus. Sa pauvreté de tenue est notée dans son dossier à la page redoutable dite « la cote d'amour ». On veut que la tenue de l'officier soit brillante.

Conclusions ?

Saint-Cyr est fait pour les fils de généraux, pour les fils de gendarmes et pour quelques vocations irrésistibles.

Les deux premières catégories considèrent tout naturellement l'armée comme le but unique offert à leur activité. Ils ont une défiance que leur éducation explique pour la vie commerciale. Pour le jeune Buonaparte, personne ne l'empêchera de passer par l'École de Brienne. Mais ce sont les petits garçons de bourgeoisie heureuse qui se croient la voca-

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don militaire parce qu'à dix ans ils jouaient avec des soldats de plomb, parce qu'à douze ils peignaient des pantalons rouges sur les marges de leurs de Viris, parce qu'à seize ils ont rêvé du shako à plumet pour toucher le cœur de leur cousine, ce sont ces candidats d'amourpropre et d'oisiveté brillante que je voudrais détourner d'une carrière pour laquelle ils ne sont pas nés.

Nous avons constaté que l'École polytechnique confisque des intelligences dont nous avons besoin. Saint-Cyr stérilise à sa façon des trésors d'activité et de richesse. Oui, stérilise, car il est antipatriotique notre raisonnement d'égoïsme bourgeois :

— Au moins mon fils n'exposera pas

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son patrimoine dans les hasards des affaires!...

Il semble une réédition de la légendaire parole : « Après nous le déluge! » Que feront en effet les fils de ces fils, à l'heure de leur établissement?

Continueront-ils à émietter entre eux l'héritage paternel?

Bon gré mal gré, il leur faudra retourner aux affaires. Mais le jour où les fils de bourgeoisie voudront revenir à la vie d'activité, ils se heurteront à des masses profondes.

Leur place sera prise.

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