‹ Nos fils, que feront-ils?Chapitre 17 sur 32 · SERONT-ILS INGÉNIEURS · texte numérisé non relu

SERONT-ILS INGÉNIEURS

Je ne pose pas cette question au grand industriel dont l'usine est prospère et qui, édifié sur les modernes difficultés de la concurrence, songe :

— Le meilleur moyen qu'une affaire créée par mon père, continuée par mon effort, se soutienne au moins pendant trois générations, c'est que je ne la confie point à des mains étrangères. Mon fils ira

à l'École centrale. Le jour venu il sera son propre ingénieur.

Il n'y a qu'à louer et à envier ces pères qui comprennent que nulle richesse héritée ne met aujourd'hui un homme audessus de la loi du travail ; mais combien sont-ils, les fortunés de ce monde qui peuvent tenir un tel raisonnement?

Je m'adresse donc au père qui pense :

— Le XIX® siècle est caractérisé par les progrès admirables de l'industrie. Voilà la source de richesse qui ne peut pas tarir. En faisant de mon fils un ingénieur, je lui assure, pour toute la durée de sa vie, un gagne-pain honorable et lucratif.

Notez que ce père est lui-même « dans les affaires ». C'est le dégoût de leur incertitude qui le pousse à taire de son fils

un fonctionnaire aux gages des autres.

Il s'arrête à mi-chemin de son raisonnement. 11 ne réfléchit pas que, d'une part, la crise dont il souffre atteint tout le monde avec lui. Que 1' « industrie » ne saurait être prospère quand les affaires « ne vont pas »; que la « demande » des ingénieurs doit diminuer dans ces conditions ; que 1' « offre » augmente, dans le même temps, du fait des ingénieurs qui sont sans place et du raisonnement de pères de famille (aussi imprévoyants que lui-même) qui décident d'envoyer leur fils, par exemple, à l'École centrale.

Le plus fâcheux inconvénient du manque d'initiative de notre bourgeoisie française, c'est que non contente de ne pas regarder devant soi, elle se retourne constamment

vers le passé. Elle se forge des espérances avec des regrets. Elle ne se sert de l'expérience acquise que pour flatter son volontaire aveuglement.

On raisonne comme si, après un demisiècle d'activité industrielle, on en était encore à la période où il a fallu tout organiser. On ne veut pas reconnaître que les grands travaux publics, indispensables à la vie moderne (chemins de fer, canaux, etc.), sont exécutés; que l'étranger en est, à cet égard, presque au même point que nous ; que le temps est passé où il lui fallait nécessairement recourir à la science et à l'expérience de nos ingénieurs civils; qu'il en produit lui-même pour sa consommation dans des écoles nationales ; qu'il envoie des sujets d'élite

s'instruire chez nous. On oublie que, pendant la tournée de vacances, vingt fois on a rencontré ce spectre : la cheminée de l'usine éteinte, la bâtisse neuve avec ses carreaux cassés, sa cour verdissante d'herbe...

Laissons de côté les inconvénients qui viennent de la crise économique. C'est l'ingénieur lui-même, celui de la génération précédente, qui a barré la route à l'ingénieur d'aujourd'hui. Il a encombré le marché de ses plans et de ses dessins. Nous en avons provision pour un bon quart de siècle.

Je suppose que je sois un colon. Au bas de ma ferme il me faut jeter un pont de fer par-dessus un torrent où mes chariots versent. Je viens en France

pour faire la commande à quelque fabricant.

Il me répond :

— Vous voulez que votre pont ait quelle largeur?... quelle longueur?... Série M. P. Z. n» 364.

Les choses se passent comme au service anthropométrique. On ouvre un tiroir, on feuillette une seconde : voilà le plan de mon pont, tout dessiné, tout calculé, tout prêt. La maison possède un ingénieur unique qui adapte ce type général de pont au cas particulier de mon torrent. C'est une besogne aisée. En matière d'industrie comme en matière de vêtements, nous vivons sous le régime du « complet » et du < tout fait ».

Quand les mœurs révèlent des ton-

dances si pratiques, la théorie est condamnée à mourir d'inanition. Nous avons vu qu'elle avait à l'École polytechnique sa citadelle favorite. Il semble qu'une école qui s'appelle Ecole centrale des arts et manu factures dewaàl \ui fermer sa porte, tout au moins l'accueillir avec défiance ? Mais ce n'est pas ainsi qu'il en retourne. L'encombrement de toutes les carrières libérales a fait monter si haut le niveau des concours, que l'on n'entre guère aujourd'hui à l'École centrale avant dixneuf, vingt ou vingt et un ans. Parmi les élèves, il y a nombre d'admissibles ou d'anciens candidats à l'École polytechnique. Tous arrivent à l'École avec une grande culture préparatoire. S'il faut dire la vérité entière, le fantôme de l'École

polytechnique empêche l'École centrale de dormir.

Dans le très solide discours que le directeur de l'École prononçait naguère, à l'occasion d'une distribution des prix, je relève ce passage :

« Nous avons été frappés depuis plusieurs années des observations qui nous venaient d'un grand nombre de nos camarades appartenant aux départements les plus industriels pour ainsi dire de la France. Il me suffira de citer le Nord, la Marne, les Vosges. On nous disait : « Il est vraiment regrettable y> que les filateurs, les tisseurs, ne puis- » sent pas trouver à l'École centrale » les éléments suffisamment préparés » pour constituer, de piano, le personnel

» qui leur est indispensable dans leurs » usines. »

Admettons que le tissage et la filature ont été abandonnés à l'École centrale « parce que la grande majorité des ingénieurs n'est pas destinée à s'occuper de filature et de tissage », l'observation des filateurs est, à cette heure, dans l'esprit, sinon sur les lèvres, de tous nos industriels. Ils reprochent à l'École centrale d'avoir négligé la « pratique » pour se conformer h cette idée, d'ailleurs fort noble, de ses fondateurs « que pour qu'une spécialisation reste utile et profitable il faut qu'elle soit basée sur la connaissance générale de toutes les sciences qui s'y rapportent de près ou de loin ». Ils affirment que de cette éducation trop

théorique beaucoup de jeunes gens conservent toute la vie une déformation professionnelle qu'ils nomment « l'esprit ingénieur ».

Ce serait une tendance à croire que l'industrie est son but à soi-môme, — à oublier, — à négliger, — voire à dédaigner sa fin toute pratique et commerciale. En un mot l'industriel est un marchand qui fabrique pour vendre. Il soupçonne le diplômé que lui fournit l'École d'être un ingénieur qui fabrique pour fabriquer. Et comme, au bout du compte, le commerçant agit raisonnablement en suivant les conseils de son intérêt, il oriente sa cx)nfîance vers l'homme pratique que sont en train de former les Écoles d'Arts et Métiers.

Ceux-ci ont commencé leur éducation professionnelle entre quinze et seize ans. Beaucoup l'ont terminé à dix-neuf. A vingt ans, ils sont libérés du service militaire. Sortis pour la plupart des milieux populaires, ils ont des goûts et des prétentions modestes. Au contraire, l'industrie privée trouve qu'à vingt-cinq ans uu ingénieur sorti de l'École centrale est trop âgé pour faire l'apprentissage d'une spécialité.

Ce courant d'opinion s'est dessiné nettement. En veut-on un exemple? Les industriels qui souhaitent faire de leurs fils des ingénieurs capables de conduire avec succès leurs propres affaires les envoient tout d'abord aux Écoles des arts et métiers, ensuite à l'École cen-

traie. Ils ont redécouvert cette vérité oubliée que la théorie profite à ceux-là seuls qui, dans la pratique, ont senti l'insuffisance de leur culture. Une éducation qui suit une marche inverse place la charrue devant les bœufs.

Pris entre les élèves de l'École polytechnique qui donnent leur démission pour entrer dans l'industrie privée, et les élèves d'Arts et Métiers qui sont plus adaptés qu'eux-mêmes à la vie pratique, les ingénieurs de l'Ecole centrale sont de moins en moins certains de trouver dans l'industrie privée l'emploi de leur savoir. Ceux à qui des relations de famille n'assurent pas tout d'abord des places, ont la douleur, à vingt-six ans, de se voir inoccupés.

On dira que j'exagère?

Un ancien élève de l'École centrale qui dirige une grande administration et qui occupe des centaines d'ouvriers, m'a fourni la preuve que pour ne pas rester tout à fait inoccupés de jeune camarades sortis de l'École qu'il aime, viennent le prier de leur donner du travail à trois franc cinquante par jour. Il ne peut suffire à toutes les demandes.

Dans ces conditions c'est faire acte honnête que braver l'inimitié de quelquesuns pour avertir tous.

Dira-t-on :

— C'est une crise passagère!

Le ministre du commerce qui présidait l'année dernière la distribution de prix de l'École centrale, lui a conseillé, en

termes excellents, de tourner son activité vers cet « Extrême-Orient dont la civilisation si longtemps endormie semble se réveiller ». On peut espérer que l'ouverture des chemins de fer de la Russie et de la Chine offrira à nos ingénieurs un champ où ils auront la joie d'agir. Mais ce serait folie d'espérer qu'après la crise dont nous souffrons, l'activité industrielle ressuscitera sous sa figure d'autrefois. Rien ne recommence, tout doit se transformer, même : « la constitution d'une école à laquelle par exception PERSONNE jusqu'ici nul rCa senti le besoin de toucher ».

Je ne suis pas ce présomptueux. Je suis un homme qui sonne une cloche.

Son tintement dit au père de famille :

Tu te saignes pour entretenir ton fils jusqu'à vingt-six ans? Tu rêves qu'en échange de tant de patience, de dévouement de ta part, d'efforts de cet enfant, la société lui doit l'aisance, au moins une rémunération honorable?

Elle lui donnera trois francs cinquante, mon pauvre camarade 1

Trois francs cinquante I

Page 1