FERONT-ILS LEUR DROIT
Le penchant que la bourgeoisie française a montré de tout temps pour l'étude du droit est un phénomène très particulier à notre race. Rien n'est moins représentatif du génie anglais, si pratique, si prompt à l'action, que cet amas informe de lois, d'usages surannés ou contradictoires qui, de l'autre côté de la mer, continuent de faire la loi. Au contraire, notre droit est la véritable philo-
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Sophie de notre race. Elle s'y contemple comme dans un miroir. Elle y aperçoit toutes les qualités, tous les défauts qu'elle aime.
Ajoutez à cet amour instinctif un sentiment naturel de reconnaissance. C'est la bourgeoisie française qui a fait le droit, mais c'est aussi le droit qui a fait de la bourgeoisie française ce qu'elle a été. Tout cela suffit à expliquer que le jeune Français considère l'étude du droit comme une espèce d'anoblissement.
C'est une sélection de jeunes gens fortunés, sinon une élite de travailleurs. Allez rôder au Quartier latin. Pour peu que vous soyez observateur, vous reconnaîtrez facilement l'étudiant en droit dans le flot des jeunes gens qui passent.
11 a un meilleur tailleur que l'étudiant en médecine, et que les sorbonniens. Il tient plus qu'eux à passer pour un « homme du monde ». Il préfère la « rive droite » à la « rive gauche ». Il y entretient des relations. Il est riche, au moins fort à l'aise ; autrement, quelles déceptions l'attendent dans la carrière qu'il a imprudemment choisie ?
Qu'il se propose de faire un magistrat, un avocat ou un basochien, il lui faut tout d'abord trois années pour préparer sa licence. Trois années pendant lesquelles il pèsera lourdement sur le budget paternel. Il n'a pas, comme l'étudiant qui prépare sa licence es sciences ou es lettres, la ressource de donner quelques leçons au rabais. Il ne trouve même pas
le crédit que tels gargotiers, tels tailleurs, font à l'étudiant en médecine. Celui-ci sera un jour établi quelque part. Son titre est une certitude de gagne-pain. Qui donc serait assez fou pour nourrir ou habiller un étudiant en droit, sur cet espoir:
— Il me payera quand il sera docteur.
Ce titre-là ne faisait pas sûrement subsister son homme quand j'habitais le boulevard Saint-Michel, et l'on m'assure que plus les années vont, plus il se démonétise, — j'entends, moins il rapporte à celui qui l'a conquis. Cette dépréciation a deux causes qui sautent tout d'abord aux yeux : le nombre des docteurs est bien plus considérable qu'autrefois, et le niveau de l'examen s'est sensiblement abaissé.
C'est l'effet de l'encombrement dont tout le monde souffre et d'une indulgence bien excusable des examinateurs. Le grade de licencié en droit ne dispense point des trois années de service militaire. Il faut être docteur pour bénéficier de cette exception. Or, on dépense trois ans à préparer la licence, deux ou trois années à préparer le doctorat. L'examinateur qui a devant lui un candidat de vingtquatre ou vingt-cinq ans dont la mémoire hésite et dont la langue bredouille est pris de pitié. Il se dit :
— ; Je ne peux pas envoyer ce garçon-là trois ans à la chambrée I
Et puisque la loi est inflexible, il faut bien que le doctorat plie.
Vous souvenez-vous qu'il fut un temps
OÙ l'on accusait les fils de paysans d'entrer dans les ordres pour ne pas servir ? Laissons de côté les docteurs en droit qui prennent leur grade, sans d'autre vocation certaine que l'inquiétude du « sac ». L'homme qui nous intéresse, c'est le docteur en droit, libéré à vingtcinq ou vingt-six ans de son service militaire, et qui aspire légitimement à se suffire.
Quel sera son destin ?
De ces deux carrières, le barreau ou la magistrature — on comprend pourquoi j'écarte la « basoche » — la seconde est en somme la plus sûre, encore que l'inamovibilité ait été supprimée. Le docteur qui ne se sent point l'instinct combatif se tournera naturellement de ce côté-là. S'il est
travailleur, il se présentera au Concours Dufaure. S'il est compris dans l'élite des lauréats, il sera attaché à un parquet de première instance, à un parquet de Cour d'appel ou à la chancellerie. Cela fait peut-être cent cinquante places pour la France entière. Et quel est le traitement qui récompense l'effort de ces élus?
11 n'y en a point ; les fonctions d'attaché sont honorifiques et gratuites. On y demeure deux ou quatre années. La trentaine est sonnée quand on arrive au premier grade rémunéré, celui de substitut (deux mille six cents francs de traitement dans une ville d'au moins vingt mille habitants).
Pour les jeunes gens qui ne se sont point présentés au Concours Dufaure ou
qui ont échoué, il faut que la protection politique leur mette le pied à Tétrier ; dans ce cas, ils avancent à peu près du même train que leurs anciens concurrents.
Après avoir végété sans rétribution et sans occupation comme suppléants dans des tribunaux de province, vers trente et un ans ils sont nommés substituts ou juges près d'un petit tribunal.
A cette période de leur vie, les uns et les autres se préoccupent d'un acte qui marquait autrefois une des principales étapes de la carrière du magistrat : « le beau mariage ».
Malheureusement, à l'heure présente, s'il est facile de rêver un « beau mariage » , il est malaisé de le conclure. D'abord les
héritières sont moins nombreuses qu'autrefois; ensuite celles qui restent appartiennent pour la plupart au camp des conservateurs. C'est un parti où l'on fait grise mine aux jeunes magistrats que le désir d'avancer met dans la clientèle des hommes politiques.
Donc les provinces sont pleines de juges qui végètent jusqu'à quarante ou cinquante ans dans des villes ignorées! Les philosophes dissimulent leur mélancolie. Ils vivent à l'hôtel, au cercle, comme de vieux étudiants. Ils citent et traduisent encore Horace. Ceux qui n'ont pas pu attendre si longtemps l'heure de se suffire sont partis pour quelque colonie. Ils sont juges de paix en Algérie.
Ceux qui ne se résignent point vivent
d'une seule idée, « l'avancement». Leur existence se passe à commenter le « mouvement judiciaire», comme celle des officiers aigris à feuilleter V Annuaire de V Armée. Nommés au hasard du territoire, ils n'ont plus comme autrefois d'attachement pour quelque ppovince où ceux de leur nom sont de souche ancienne. Tous, ils tournent les yeux vers Paris. On leur a dit que la politique est un des chemins qui y conduisent le plus sûrement. Ils en rêvent, et, il faut le dire à l'honneur des magistrats français : c'est la seule tentation qui ait prise sur leur intégrité.
Voilà le magistrat sur lequel il faut fixer les yeux, quand on se demande si à cette heure, la loi nourrit son juge.
Nous savons qu'un Premier Président à la Cour de cassation gagne trente mille francs, et aussi un Premier Président à la Cour des comptes. De même, on cite au barreau de Paris, une dizaine d'avocats à qui leurs plaidoiries rapportent plus de cent mille francs par an, une cinquantaine d'hommes arrivés dont les honoraires oscillent entre vingt mille et cinquante mille francs. On aurait vite dressé la liste de ces avocats doués et heureux. Ce n'est pas la légende de leur fortune, mais l'histoire de l'homme moyen qui doit servir de type.
Quand celui-ci, à vingt-cinq ans, est débarrassé de ses examens et libéré du service militaire, il s'aperçoit que si l'étude du droit a cultivé son esprit, elle
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ne l'a en rien préparé à la pratique des iafl'aires. S'il est dans la nécessité de gagner son pain, il maudit à cette heure l'illusion dont ses parents dans leur tendresse et lui-même ont été dupes. Ils s'étaient imaginé que la facilité de la parole, admirée chez leur fils, le ferait subsister dès qu'il aurait une robe sur les épaules. Il en faut rabattre. L'éloquence n'a d'autre débouché que la Cour d'assises, et le « criminel » se paye en applaudissements. Les succès qu'on y remporte peuvent devenir dangereux s'ils se répètent. Ils classent l'orateur entre le prédicateui et le ténor d'opéra. L'avocat qui veut vivre de sa parole doit nécessairement se tourner vers la carrière « civile » . Il est dans le cas du polytechnicien qui
après ses études de théorie doit passer par une école spéciale avant d'être versé dans la vie. Il lui reste à apprendre la pratique de son état.
Pour lui, cette « école spéciale » a deux noms : c'est l'étude de l'avoué ou le secrétariat. Il faudra qu'il soit « clerc sérieux » dans une étude pendant au moins trois années et, là encore, ses appointements ne le feront pas vivre. Que signifient à Paris des honoraires de soixante-quinze francs, cent francs, voire cent cinquante francs par mois ? Encore est-il que ces situations sont privilégiées et qu'on se les dispute. Le poste de secrétaire auprès d'un avocat arrivé ne rapporte rien. On se considère comme payé par les relations que cette situation aide à nouer dans le
Palais et au dehors, par les affaires (en petit nombre et d'importance médiocre) qu'elle procure. Les trente ans de l'avocat sont sonnés aussi bien que ceux du magistrat quand il entre enfin dans la vie active.
Dans la bataille.
Elle est rendue plus difficile sur ce terrain que sur bien d'autres par les statuts très précis de l'Ordre. Le souci qu'il a de la dignité de ses membres met mille obstacles à l'activité. On a contre soi les scrupules professionnels et la concurrence de confrères qui sont moins épris d'élégance morale.
Les aflaires vraiment lucratives sont accaparées par les avoués. C'est à eux que le plaideur a pris l'habitude de s'adresser
tout d'abord. L'avoué est comme un imprésario qui a dans sa troupe des sujets d'élite. fJe n'ignore pas que je force un peu la nuance.) Il remet tous les dossiers qu'on lui apporte à un petit nombre d'avocats, toujours les mêmes, auxquels vont son habitude, son amitié et sa confiance.
Au-dessous de l'avoué il y a un personnage, sans titre officiel, sans charge, mais tous les jours plus important, qui en use de même : c'est l'homme d'afifaires. Lui aussi a des avocats attachés à son cabinet. 11 n'est pas défendu de penser que sur les honoraires payés par le client à son avocat l'homme d'affaires réclame sa part. Et il y a des avocats besogneux et des hommes d'affaires rapaces...
D'ailleurs, sans prétendre que le nombre des procès est un signe certain de la prospérité commerciale, il est évident que leur fréquence est liée à celle des transactions. Dans ces conditions, on devine que les serviettes d'avocat sont moins gonflées qu'autrefois. L'adage : « un mauvais accommodement vaut mieux qu'un bon procès », a fait du chemin dans l'oreille du public. A cette heure, c'est une vérité presque aussi évidente que deux et deux font quatre. Et je ne suis pas de ceux qui s'attristent de son triomphe.
Comme le Parlement et le journalisme ne peuvent pas recueillir tous les avocats que le barreau a rebutés, on en voit plus d'un qui, aux approches de la quarantaine, sollicite une place de magistrat ou
de juge de paix. D'autres s'en vont dans le contentieux des banques, dans les agences d'affaires. Il y en a une foule qui souffrent dans la gêne avec une dignité, on pourrait dire une noblesse, qui attriste quand on songe que ces énergies fourvoyées sont perdues pour le pays.
Un seul mot de la basoche.
Nous sommes tombés d'accord que l'École militaire de Saint-Cyr était faite pour les fils de généraux et pour les fils de gendarmes. De même il est tout naturel que les iils de basochiens continuent à fréquenter l'École de droit. L'industriel qui menait sa fabrique a raison d'envoyer son fils dans une école d'ingénieurs. Nous aimons tous, en feuilletant l'Agenda du Palais, à trouver devant le nom d'un
notaire ou d'un avoué le petit signe qui veut dire « successeur de son père ». La noblesse avait pour base solide ce culte 'des traditions. La science moderne croit à l'hérédité et ne lui donne point tort. Mais combien sont-ils dans le monde les pères qui peuvent acheter à leur fils une charge de notaire, d'avoué, de greffier du tribunal de commerce ou du tribunal civil, — charges qui, à Paris, valent un million? L'objection : « En province les prix sont plus bas », ne vaut rien. Dès que le notaire peut se contenter des droits sur les actes, dès qu'il n'est pas obligé de recourir aux opérations de banque, au placement plus ou moins hasardeux des fonds qu'on lui confie, c'est qu'il a payé sa charge la grosse somme.
La basoche suppose l'argent et je m'adresse ici à ceux dont la jeunesse, l'activité et l'espoir sont le plus solide capital. Je voudrais leur persuader que quand ils montent la rue Soufflot, ils se trompent de chemin.