CHAPITRE X
SERONT-ILS iM^DECINS?
Il fut un temps — c'était au xvii'' siècle — où le Français qui voulait pousser très loin la culture de son esprit prétendait à la théologie. Les hommes de guerre s'en mêlaient, M. de Condé soutint une thèse sur ces matières spéciales. Il était capable d'en raisonner avec Bossuet.
Le doctorat en médecine a remplacé, dans l'estime de nos contemporains, l'étude de la théologie, et si jamais en-
NOS FlhS lo3
gouement a été facile à expliquer, c'est bien celui-là. La médecine d'aujourd'hui est le carrefour de toutes les sciences. Par l'hygiène, elle touche à la politique; par les dernières recherches biologiques, elle confine à la philosophie ; par la pitié qu'elle suppose pour la souffrance humaine, elle devient une religion. En voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer tant de vocations qui se déclarent aujourd'hui chez des gens du monde, jusque sur des trônes. Ce serait une besogne impie que de chercher à les décourager. Le rêve de soulager les hommes, de vivre en contact avec la douleur, est une des beautés morales qui resplendissent avec le plus d'éclat sur la face de cette génération. Mais c'est tout justement parce
que l'état de médecin est une vocation qu'il faut l'empêcher de tomber à la dégradation, à l'angoisse du métier dont on ne vit pas.
Je n'écris pas ces lignes pour les philanthropes qui songent à fonder des dispensaires, et qui étudient la médecine afin de payer de leur personne comme de leur argent. Je m'adresse à cette éhte de jeunes gens qui seront dans la nécessité, fort honorable, de gagner, pour eux et leur famdle, le pain de chaque jour. Je veux les avertir des difficultés qui les attendent dans une carrière encombrée entre toutes.
Voici ce qu'il en coûte, à cette date de l'année 1896, aux pères de famille qui veulent faire de leur fils un médecin,
NOS FILS lua
j'entends le premier médecin venu, le médecin de quartier ou de campagne, celui qui commence à exercer sa profession le lendemain du jour où il a conquis son diplôme.
Dix années d'études universitaires à dix-huit cents francs, soit dix-huit mille francs. Au moins cinq années d'études médicales à deux mille cinq cents francs, douze mille cinq cents francs. L'année de service militaire coûte deux mille francs. Les frais de thèse, d'inscriptions et d'examens montent à trois mille francs, soit au total : environ quarante mille francs.
Dans cette somme ne figure point l'achat des instruments. Je cite ici des chiffres exactement précis : ils coûtent deux mille francs. Si le médecin débute dans une
ville, l'achat du mobilier, le loyer, l'installation ont tôt fait d'atteindre six à sept mille francs. S'il s'exile à la campagne, les économies qu'il fera de ce chel seront compensées par la nécessité d'acheter une voiture, de l'atteler, de nourrir ses chevaux. Une lettre, entre bien d'autres qui m'ont servi à établir ces moyennes, conclut :
— « En somme, les frais de la profession oscillent entre quatre mille et sept mille francs de dépense annuelle avant qu'on ait commencé de subsister. »
Le plus redoutable des adversaires que le médecin rencontre aujourd'hui sur son chemin, c'est le client.
Interrogez le praticien de campagne, il vous dira :
NOS riLS 157
— Le refrain de Pierre Dupont :
« J'aime bien Jeanne ma femme, mais j'aime mieux mes bœufs » est une vérité éternelle. Le résultat de cette préférence, c'est que le vétérinaire est appelé au début des maladies, et nous à la fin.
Notre rôle se borne le plus souvent à constater l'agonie et à délivrer un permis d'inhumer. Aussi les gens superstitieux nous accusent d'avoir le mauvais œil. On évite de nous demander dans les occasions naturelles. Les femmes grosses travaillent jusqu'au dernier moment et font appeler la matrone. Si l'on se fâche, elles déclarent : « Vous ne seriez pas arrivé à temps. » Les gens qui se cassent un membre vont de préférence chez le rebouteux. Le maréchal ferrant est un autre savant qui