‹ Nos fils, que feront-ils?Chapitre 2 sur 32 · NOS FILS O · texte numérisé non relu

NOS FILS O

grand'clîose. Dans la vie, ceux qui « gagnent le prix » ne sont pas toujours les écoliers dociles que l'on a vus couronnés sur les estrades. Je le sais, on n'a pas dressé ces statistiques. Nul ne peut nous dire ce que sont devenus dans cette seconde moitié du siècle les élèves modèles de nos collèges. On rappelle que Claude Bernard avait écrit une tragédie, que M. Casimir Perier fut lauréat du Concours général, que M. Armand Sylvestre a passé par l'École polytechnique et M. Marcel Prévost par la régie des tabacs. Ce sout là des exceptions, qui, pour brillantes qu'elles soient, confirment les règles. Si chacun de nous descend en soi-même, contrôle ses souvenirs, il aboutira à cette conclusion assez inquiétante. :

— Ceux que mes parents et mes maîtres me proposèrent jadis pour modèles n'ont guère, comme on dit, « réussi » dans la vie. « Un Tel », l'abonné du prix d'Excellence, a fini fruit sec dans le corps enseignant. « Chose », qui devait entrer à l'École polytechnique, a eu une fièvre cérébrale ou typhoïde dont il est resté taré. « Machin », qui avait emporté un prix au Grand Concours, est mort à l'hôpital après avoir reçu les palmes académiques comme pianiste-accompagnateur du Chat-Noir... Au contraire, ce fantaisiste de X***, qui passait son temps à raccommoder nos montres et à construire des voitures à mouches, est devenu un ingénieur sans brevet. Il fait brillamment sa route. Y***, qui nous photographiait au

collodion humide et vivait avec des mains déshonorées par le nitrate d'argent, est aujourd'hui directeur des téléphones.

C'est « un homme de progrès ». -Z***, qui avait fondé une société secrète, la « Sainte Bohème », pour résister à la tyrannie des « pions », est devenu conseiller général : l'électeur lui fait 'les yeux doux. Enfin les douze frères W***, dont pas un n'a fini ses études, passé un examen, conquis un titre de peau d'âne, sont éparpillés sur la surface de la terre, en Algérie, en Sibérie, en Espagne, au Texas. Colons, industriels, ingénieurs ou mécaniciens, ils vivent librement des vies d'hommes.

Ceci est mon expérience.

Contrôlez par la vôtre.

Il ne s'agit pas de soutenir ce détestable paradoxe que le mauvais écolier a plus de chances que son camarade de se tirer d'affaire dans le monde. Le beau mot de Pope : « L'enfant est le père de l'homme », a été écrit pour les bons et pour les méchants. L'écolier qui, tout petit, aura eu le sens du devoir, surtout la faculté d'application et le goût de l'ordre, a des chances de devenir par la suite un citoyen utile. Le fainéant, dont la paresse est faite de mobilité simiesque, de vices précoces, de totale indifférence, sera, après comme pendant le collège, la plaie des siens. Je ne vous ai pas parlé, dans mon énumération , des dégoûtés, des apathiques, que rien n'émeut ni n'amuse. Je vous ai nommé des écoliers qui avaient un pcn-

chant, un goût, une décision propre, une

individualité, une initiative.

Voilà le grand mot lâché. A rencontre

du rêve des socialistes qui voudraient

noyer les unités personnelles dans le flot

des races, la philosophie, la science, la

raison démontrent que ceux-là seuls sont

vraiment adaptés à la vie qui trouvent

en eux - mômes le goût et les moyens

de développer leur individualité. 11 ne

faut pas dire « aux dépens » mais « en

dehors » de tous. 11 n'était pas besoin

qu'un Darwin, un Schopenhauer et un

Nietzche vinssent au monde pour donner

à cette sévérité d'expérience une formule

scientifique. Le Bonhomme en avait

trouvé l'expression heureuse dans le grand

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