‹ Nos fils, que feront-ils?Chapitre 25 sur 32 · QUE FERONT-ILS DONC · texte numérisé non relu

QUE FERONT-ILS DONC

S'il nous fallait passer par chacune des portes triomphales qui donnent accès dans des impasses, notre voyage à travers le Pays de Déception deviendrait tout justement le pèlerinage du Juif Errant.

J'ai là, sous les yeux, une liste de soixante-dix écoles françaises — plus ou moins supérieures et spéciales — où l'on acquiert la théorie de toutes les sciences et de tous les états. Il n'en est point

d'où Ton ne sorte avec un diplôme. Mais le miracle qui de cette peau d'âne fait un gagne-pain devient rare. Je fausserai donc compagnie à ceux qui attendaient qu'on leur dépeignît les inconvénients des carrières de la marine, du professorat, du journalisme, des beaux-arts, des belles-lettres... J'en oublie 1 Qu'importe? Nous sommes suffisamment édifiés sur une concurrence qui stérilise des intelligences d'élite, et qui pourrait bien finir par décapiter la France.

J'ai touché du doigt, au cours de ces pages, que l'inquiétude qu'elles dépeignent est en train de s'installer à beaucoup de foyers. Quel chef de famille se sent aujourd'hui assez solidement assis sur ses millions pour affirmer :

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— J'ai mis les miens, au moins pour une génération, à l'abri des vicissitudes du destin?

Donc, ces notes, éparpillées dans l'air, ont fait lever des têtes. On m'a écrit, on m'a interpellé, surtout on m'a demandé :

— Soit... Mais où allons-nous?... Les conclusions ?

J'écarte d'abord les correspondants qui écrivent :

— Alors vous ne voulez plus que nous ayons ni officiers, ni ingénieurs, ni magistrats, ni médecins?...

Il suffit d'avoir pratiqué la parole publique pour connaître qu'il y a, dans tout auditoire, une proportion de sourds à peu près aussi considérable que dans le salon d'attente d'un spécialiste auricu-

laire. On perd son temps quand on répète à ces distraits :

— Vous ne m'entendez point. Tout le monde a intérêt à ce que les vocations irrésistibles suivent leurs cours. Je m'adresse aux irrésolus, aux moutons de Panurge, à ceux qui, comme « dieux », n'auront jamais de niches, alors qu'ils pourraient faire d'excellentes et d'utiles « cuvettes »...

Ces « pires sourds » ont déjà le dos tourné quand on leur répond.

Je viens donc à ceux qui, après m'avoir, d'un chapitre à l'autre, soutenu de leur approbation, m'ont écrit un beau malin :

— Cette fois, vous vous trompez du tout au tout! On vous a mal informé!

Il y a évidemment en France beaucoui

d'hommes de mérite qui ont passé par l'École polytechnique, mais on peut soutenir qu'il y en a encore davantage qui n'ont pas frappé à cette porte. S'il arrive que, plus tard, leurs professions mettent ces hommes-là en concurrence avec d'anciens polytechniciens, ils s'aperçoivent que le titre est, dans notre société « égalitaire », un privilège vivant. Ils en conçoivent du dépit. Et le jour où un homme écrit que, peut-être, c'est exagérer l'estime que l'on doit à un excellent écolier, de lui faire, jusqu'au bout de la vie, un mérite exceptionnel de son application juvénile, ce jour-là, ils trempent leur meilleure plume, ils envoient à l'audacieux des félicitations chaleureuses :

— Dravo! vous osez dire la vérité!

L'opinion publique est avec vous.

Et ils signent « X » ou « Y », ingénieur de l'École centrale des Arts et Manufactures.

Malheureusement l'homme qui a écrit l'article ne s'est point du tout mis en campagne pour « éreinter » une Ecole au profit d'une autre. Dans l'occasion particulière, il croirait manquer de patriotisme et de bon sens. Il est seulement un observateur. Il se place à l'entrée et à la sortie des grandes maisons d'enseignement spécial. Il compte le nombre des jeunes gens qui poussent sur la porte. Il demande à ceux qui sortent contrôlés, couronnés, médaillés, estampillé, diplômés :

— Quel âge avez-vous?... Que savezvous? Que gagnez- vous?...

Et un matin cette enquête l'amène sur le seuil de l'École centrale. Il y trouve pour le moins autant de monde que dans le vestibule de l'École polytechnique.

Il s'écrie avec naïveté :

— Vraiment, il faut que notre industrie soit bien prospère pour réclamer la création de tant d'ingénieurs, de tant de mécaniciens!...

Il le croit et il s'en réjouit, mais sa satisfaction est courte. Des pessimistes l'attirent dans des coins; ils lui montrent des statistiques irréfutables :

— Alors, que deviennent ces jeunes gens que j'ai vus diplômés?... Comment vivent-ils?

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On vous répond des choses attristantes.

Vous les répétez, persuadé que vous allez servir la cause de la vérité. C'est bien de cela qu'on vous saura gré! Vous trouvez dans votre courrier des lettres sévères : « X » et « Y », anciens élèves de l'École centrale, etc., vous donnent une tournée de bois vert :

— « Nous avions cru, monsieur, que vous apportiez plus de bonne foi dans vos enquêtes. Votre article est superficiel et inexact. »

Vous demeurez étonné. D'une main découragée, vous ouvrez une troisième lettre. Elle est d'un monsieur « Z, ancien élève de l'École polytechnique ».

— a J'avais pensé, monsieur, déclare cette dernière epître, que vous aviez contre

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les hommes de science le parti pris qui est à la mode chez beaucoup de gens de lettres, mais l'article si judicieux que vous venez d'écrire sur l'École centrale des Arts et Manufactures me prouve, etc.. »

Là-dessus l'homme qui écrit reprend toute son assurance. Il jette au feu les lettres des médecins qui se réjouissent (le voir « bousculer » les magistrats, les lettres de magistrats qui sont contents de voir « stigmatiser » les médecins, les lettres de « cornichons » qui médisent des « X » et, pour se fortifier dans l'opinion que sa besogne est utile, il relit les billets des parents qui ne sont ni anciens polytechniciens, ni « chers camarades », ni basochiens, mais seulement des pères et des mères inquiets du destin de leurs fils.

Faut-il dire que c'est le nombre?

Le malaise est vif surtout chez les mères de famille de la bonne bourgeoisie.

L'homme est engagé dans les soucis de la bataille quotidienne. Il trouve qu'à chaque jour suffit sa peine. S'il est un père tendre, il forme le rêve de mettre son fils à l'abri des incertitudes, en le poussant tout justement vers les carrières libérales.

— ... Car, enfin, il faudra bien qu'il y en ait jusqu'à la fin des temps, en dépit de vos prédictions, des médecins, des ingénieurs, des avocats!...

S'il est philosophe, il déclare :

— J'ai travaillé et je me suis tiré d'affaire... mon fils fera comme moi...

La femme, si occupée qu'elle soit par les exigences domestiques ou mondaines.

a toujours plus de loisir pour le songe. Elle vit dans l'avenir autant que dans le présent. Il n'en est point qui n'ait souhaité reconstruire le monde sur le plan de ses rêves, afin que plus de bonté et plus de justice y régnent le jour où « son fils » débutera.

Confidentes des déboires du mari, spectatrices des inquiétudes de leurs amies, plus penchées que les pères sur les programmes d'enseignement et sur les devoirs de l'écolier, les mères se demandent avec une anxiété chaque jour plus vive:

— Où tout cela mènera-t-il mon fils?

Vous avez l'étonnement d'entendre une mondaine, votre voisme de table, qui a des diamants au cou, dont la robe vaut

mille francs, que son coupé et ses chevaux anglais ramèneront tout à l'heure à son hôtel, et qui vous dit avec un pli en travers du front :

— L'avenir des fils?... Quel souci I C'est que l'avenir des fils de la bourgeoisie, c'est l'avenir même de la France, et personne, par intérêt, sinon par tendresse, ne se désintéresse de cet avenir-là. De quelle façon allons-nous élever ces fils, qu'il faut former pour la bataille? Un tel sujet peut occuper une vie d'homme. Il dépasse l'effort d'une campagne d'articles. Je me bornerai à chercher dans une suite de courts mémoires comment on pourrait faire avec nos fils de bons commerçants, de bons agriculteurs

et de bons colons.

A celte heure, quand un enfant de bourgeoisie est mal né (j'entends avec quelque tare qui fait de lui un cheval vicieux que nul dressage n'assouplit), le père prend sa tête dans ses mains et gémit :

— Je ne peux pourtant pas l'envoyer dans une maison de correction !

Et on décide d'en faire un agriculteur. Quand, sur trois ou quatre fils, brillants sujets, on en a un qui ne réussit pas dans ses études, quand on constate que c'est paresse d'intelligence plutôt que défaillance de bonne volonté, les parents vous disent avec un soupir:

— Jacques ira à Polytechnique, Marcel au Borda; quant à ce pauvre Paul...

nous le mettrons dans le commerce...

Quand un fils de famille a commis

tant de sottises et que les siens songent à lui donner un conseil judiciaire, son avocat, un grand avocat (ne me demandez pas le nom), dit au tribunal :

— Messieurs, mon client est un charmant garçon. Laissez-le maître de sa fortune... Il s'amendera... je m'en porte garant... Il va essayer de se ranger... Je le ferai nommer quelque chose en Algérie...

Voilà les fils dont nous faisons présentement des agriculteurs, des commerçants et des colons, pendant que leurs frères tirent le canon, montent à cheval, calculent, jugent et purgent.

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