‹ Nos fils, que feront-ils?Chapitre 26 sur 32 · LE COMMERCE EST-IL UNE SCIENCE · texte numérisé non relu

LE COMMERCE EST-IL UNE SCIENCE

On nous conte que les vikings norvégiens poussèrent leurs barques jusqu'aux Amériques, longtemps avant la découverte de la boussole. Un homme se tenait debout au gouvenail qui, disent les sagas, « écoutait le vent souffler sur sa joue ». En ce temps-là, la navigation était un « art ». Aujourd'hui, dans le silence du cabinet, des ingénieurs calculent un modèle de transatlantique. Il filera tant de

« nœuds » en soixante minutes ; il mettra tant de jours, tant d'heures (on pourrait presque dire tant de secondes), à franchir la distance qui sépare Le Havre de New- York. La navigation est devenue une « science ».

Autrefois un soldat heureux qui tenait bien dans sa main quelques milliers d'hommes pouvaient gagner un royaume.

Rien ne résistait au courage individuel. Ce fut le beau temps de la « furie française ». Alors la bataille était un art. Nous nous y croyions grands artistes, lorsque les Allemands nous apprirent que la guerre est une science, que l'on y triomphe par la connaissance précise de la géographie, par la bonne organisation de chemins de fer, par des calculs exacts sur la portée des tirs.

De même, nous nous souvenons du temps où le commerce était un « art ».

Il avait ses pratiques occultes. Avec un peu d'initiative et d'activité elles permettaient au négociant de réaliser des bénéfices qui montaient jusqu'à des soixante pour cent. Le commerçant qui, vers la cinquantaine, se retirait des affaires pour vivre paisiblement entre sa maison de ville et sa ferme, n'avait jamais acquis aucune connaissance théorique. Ses amis disaient qu'il devait le succès à son * flair », les envieux l'imputaient à sa « chance ». Sûrement il avait a l'instinct », comme ces « rebouteux » qui, sans savoir anatomique, acquièrent parfois une habileté de main dont les médecins eux-mêmes demeurent

émerveillés. Ces négociants d'expérience gardaient au coin de la lèvre le demisourire des gens qui ont un « secret ». Ils prenaient un évident plaisir à voir leurs successeurs tâtonner à l'aveuglette. Derrière ces lignes j'aperçois mon propre grand-père qui fut, sous Louis- Philippe, un bon type d'armateur-négociant ^ Il s'était fait, en Amérique, en Chine, en Australie, des relations que ses fils entretenaient par des visites.

Déjà tous parlaient les langues étrangères: l'anglais, l'italien, l'allemand. Ses navires faisaient voile pour l'Extrême- Orient avec des pacotilles. De Shangaï, ils portaient, en Australie, dans les Amé-

Page 1