Voir 0 mon passé! (Calmann Lévy
riques, ces « coolies » chinois qui peuplaient les placers, les faubourgs des villes naissantes. Puis les trois-mâts revenaient en France avec des cargaisons de coton, ayant achevé leur tour du monde.
La concurrence n'était pas redoutable.
La difficulté des communications obligeait le négociant à choisir ses correspondants dans une élite d'hommes loyaux et probes. Une parole, échangée une fois pour toutes, entre gens d'honneur, valait de l'or à l'autre bout du monde. Une bonne affaire était celle qui laissait aux deux parties un juste bénéfice. Le commerce n'avait pas pris l'allure d'une lutte sans merci, où la partie adverse est un ennemi anon3^me.
J'ai vu finir ce règne de prud'homie
et commencer les temps nouveaux. Ce
furent d'abord les ports français qui se
vidèrent de ces beaux trois-mâts dont i
l'artimon avait fait flotter si haut les
couleurs tricolores. Des cargo-boats anglais venaient prendre leurs places, et vomir sur les quais leurs tonnes de charbon. On affectait de sourire devant cette invasion des steamers.
Les vieux disaient :
— La navigation à vapeur, voyez-vous, cela ne durera pas...
Puis ce fut le tour du télégraphe qui
apportait sur le marché des soubresauts
inconnus. Les nôtres s'en servirent avec
gaucherie. Ils étaient troublés dans des
traditions séculaires. Leur timidité se
doublait de rancune. Les uns après les autres, les armateurs-négociants durent amener leur pavillon. C'est pour un bon Français un mélancolique spectacle de voir s'effacer sur la porte des bureaux, le long des quais de la ville natale, les noms de ceux qui la fondèrent. A leur place régnent des étrangers, qui souvent disparaissent à la veille d'une faillite ou le lendemain d'un coup trop heureux.
Ceux-là sont les joueurs, les écumeurs du monde. Je ne me suis pas mis en campagne pour conseiller à nos fds d'aller, sur des places étrangères, prendre par des moyens pareils notre revanche de ces forbans. Ceux que je veux leur proposer en exemple, ce sont les honnêtes négociants, allemands, anglais ou
suisses, que j'ai vus à l'œuvre et qui viennent jouer chez nous, contre les commerçants du Nouveau Monde, la partie que nous abandonnons.
Déliennent-ils, ces étrangers, un secret qui nous est celé?
Possèdent-ils, de naissance, un don qui nous manque?
Ni l'un ni l'autre. Seulement, ils se sont résignés à vivre selon la formule de leur temps. Ils ne se sont pas demandé s'il était fâcheux que le commerce cessât d'être un « art ». Et, puisqu'il se faisait « science», ils se sont mis docilement à l'étude de cette science nouvelle.
Ils se sont familiarisés avec le maniement des outils qu'elle emploie : le télégraphe, le téléphone, cette cote des cours
de Bourse que les journaux publient plusieurs fois par jour avec leurs variations. Autrefois, il suffisait à un négociant de connaître ce que faisaient ses concurrents dans la même ville, sur un marché tout voisin. Aujourd'hui, on opère aussi facilement entre Le Havre, New- York, Amsterdam, Odessa, que jadis entre Paris, Bordeaux et Marseille. La concurrence a réduit les marges de bénéfice jusqu'à la limite où le travail et les risques sont à peine rémunérés. Il y a nécessité impérieuse d'opérer sur des chiffres énormes et de multiplier les affaires. (Qui donc à cette heure possède encore un monopole ?) Ces risques considérables exigent du négociant une prudence qui peut seulement s'éclairer par la connaissance des langues
étrangères, des usages, des lois, du droit de la contre-partie, de la géographie économique de l'univers.
Pour vastes que soient ces connaissances, le négociant étranger qui prend chez nous notre place a dû les acquérir. Comme les opérations toutes simples de nos grandsparents ne lui laisseraient aux mains aucun bénéfice, il s'est initié au mécanisme d'affaires plus compliquées. Il pratique les «arbitrages».
— Qu'est-ce à dire ? cet usage n'est pas nouveau 1 II consiste, n'est-ce pas, entre plusieurs moyens qui s'offrent pour l'exécuUon d'un projet commercial, à choisir le plus avantageux?
Soit, mais ce choix n'est plus un effet de divination, une inspiration du ciel,
comme dans le bon vieux temps. Le négociant qui se décide en connaissance de cause possède à cette heure une éducation théorique et pratique tout à fait complète. Il a étudié les usages de ventes des divers marchés ; il connaît les époques de livraisons, les taxes, les dons, les bonifications, les types. Il sait dans quelle manière on cote les marchandises sur les diverses places de commerce. Il est en état de comparer les prix en monnaie étrangère avec le prix équivalent de la place où lui-même opère (parités). Il n'ignore rien du rouage des transports, du jeu des assurances, de l'art de faire, dans la transmission des ordres et dans leur réception, des économies, qui déjà sont des bénéfices.
Enfin, il est initié à tous les secrets du change, à l'art difliciie de payer ou d'encaisser une somme de monnaie étrangère avec la plus petite dépense ou le plus grand profit possible.
Veut-on un exemple pour sortir de ces abstractions ?
Je suppose un négociant en cuir et peaux. Il achète mille cuirs de bœufs, immédiatement livrables à Rio-Janeiro.
Tout compte fait, son achat lui revient à quarante-cinq francs les cinquante kilos. Au moment de prendre livraison, on lui télégraphie du Mexique que la même marchandise se vend, couramment, cinquante-cinq francs, mais à condition que la livraison ait lieu à une date ultérieure. Le négociant ne songe plus à se faire
adresser ses mille cuirs. Il les dirige sur le Mexique, où ils arriveront juste a temps pour bénéficier de la prime. A ce moment, une autre dépêche annonce qu'à Montevideo les cuirs sont en baisse. Le négociant profite de cet avis. Il achète sur ce marché ce qui est nécessaire pour sa fabrication ; ainsi, il gagne : 4^ l'écart entre le prix actuel et le prix qu'il avait primitivement payé ; 2° la marge qui résulte de l'affaire intermédiaire.
L'opération semble simple quand on la réduit à ces lignes schématiques. Dans le fait elle a exigé du négociant une série de résolutions promptes et d'efforts ardus. Il a fallu que, sur l'heure, il convertît en francs le cours exprimé en « pesetos » . Il a dû tenir compte des délais de route,
de la perte d'intérêt, des frais de couverture (timbres des traites, escomptes, commissions, etc.), des droits de douane, des droits de port, des droits de stationnement.
Il a décidé s'il était momentanément de son intérêt de se faire payer en francs, en dollars, en marks, en livres sterling, d'opérer un versement, de s'acquitter à longue échéance, de régler en chèque...
Croyez-vous, oui ou non, que tout cela dépasse la compétence de nos bacheliers? que Jacques et Marcel — vous savez, les deux sujets d'élite que nous avons réservés pour l'École polytechnique — n'auraient pas trouvé dans cette lutte commerciale un bon emploi de leurs facultés ?
Lorsque vous conduisez vos enfants, le jeudi, à quelque matinée de la Comédie-
Française, et que vous entendez Molicre vous dire par la bouche d'un marquis : « Nous autres, gens de qualité, nous savons tout sans avoir rien appris, » vous riez et vous avez raison de vous réjouir, car le trait est plaisant. Mais vous devriez, après cela, faire un retour sur vous-même et vous douter que la bourgeoisie française donne au monde des affaires un spectacle tout aussi comique. Les disgrâces qu'elle essuie dans la mêlée ne prouvent point que la carrière commerciale n'est pas un champ de vastes et légitimes profits. Elles démontrent seulement que le négociant français la livre insuffisamment préparé. Il lui faut transformer son armement ou disparaître.