CHAPITRE XIII
l'enseignement commercial hors de france
L'affirmation que le commerce est une science que l'on étudie vient de me brouiller avec un de mes correspondants :
« — J'ai le regret — m'écrit ce père de famille qui, jusqu'ici, m'avait encouragé de ses sourires — de constater que, parti avec un bon vent, vous faites naufrage sur le premier écueil. Comment I vous vous mettez en campagne pour prêcher l'initiative dans l'éducation de la jeu-
nesse, pour réagir contre l'instruction théorique qu'on lui donne en excès ; vous faites le siège des innombrables écoles où nos jeunes gens viennent se mouler comme des gaufres dans la pelle à feu, et puis, quand arrive le moment de conclure, vous découvrez ce remède au mal qui nous dévore : l'ouverture d'écoles nouvelles, qui, sans doute, donneront d'autres diplômes, en échange des fonds de culottes que nos fils auront usés sur leurs bancs ! »
Supposons que ce correspondant irrité soit dans la nécessité d'acheter un cheval. Il a confiance dans le flair de son cocher qui propose un sujet. Mais la contre-partie demande une de ces sommes qui tout d'abord font pousser le « Ho!... ». Que
fera notre acheteur ? 11 ira chercher un vétérinaire. 11 estimera que le savoir théorique de l'élève d'Alfort, sa connaissance de Tanatomie valent beaucoup pour démasquer les roueries des maquignons.
Dans cette décision il donnera une marque de bons sens, car si la théorie ne vaut rien sans la pratique, la pratique que nulle théorie n'éclaire tâtonne dans la pénombre. Vérité de La Palisse ! me direzvous ? Cette vérité devient toute neuve quand on essaye de propager dans notre bourgeoisie l'opinion que la science du commerce est aussi indispensable au négociant moderne que la théorie militaire au soldat dont on veut faire un officier.
Usons donc du procédé qui décida les moutons de Panurge à sauter le pas.
Convainquons, s'il se peut, par l'exemple de leurs voisins, des gens d'esprit qui, dans l'occasion, ne permettent pas, que Ton s'adresse à leur raison toute pure.
Je recommande aux pères de famille qui voudraient s'éclairer eux-mêmes la lecture des livres où j'ai fortifié ma conviction. C'est tout d'abord la remarquable étude de MM. Ed. Jourdan et G. Dumont sur les Écoles de commerce en Europe^ m^ins la France; puis un bon livre de M. E. Léautey : l'Enseignement commercial en France et dans le monde entier; enfin, les trois comptes rendus de travaux des Congrès internationaux d'enseignement technique commercial et industriel. Ils verront là l'histoire d'un mouvement de pensée qui est pour le moins aussi intéressant que les
petites convulsions des écoles symbolistes ou les divers cas d'épilepsie littéraire dont M. Nordau s'est fait le chroniqueur. 11 est bien remarquable qu'un des pays qui sont entrés le plus tardivement dans la vie européenne, la Russie, ait senti, avant tous les autres, la nécessité de former par des études spéciales une élite de commerçants. Au congrès de Bordeaux de 1895, Son Excellence M. Grigoriew, conseiller d'État, inspecteur de l'enseignement du commerce et de l'industrie, délégué par le ministre des finances de Russie pour donner des renseignements aux congressistes sur l'organisation de l'enseignement commercial dans son pays, a conté que la Russie revendiquait l'honneur d'avoir fondé, vers le milieu du
xviii*^ siècle, la première École supérieure de Commerce. L'impératrice Marie Feodorowna l'avait prise sous son patronage. Elle a laissé sur ce sujet un rapport remarquable, écrit de sa main en langue française.
L'idée était bonne et elle a fait du chemin. Si l'on se reporte aux chiffres du rapport de M. Jourdan, malheureusement déjà un peu anciens (il est de notoriété publique que depuis dix ans l'enseignement commercial n'a fait que prospérer sur toute la surface du globe), on constate que, dès 1886, l'Allemagne possède dix-sept écoles de commerce, six gymnases ou Écoles Réaies (avec division spéciale pour le commerce) dont le diplôme donne droit au volontariat d'un an dans l'armée
allemande, neuf écoles de commerce avec ou sans division spéciale pour les apprentis de commerce, vingt - sept Principales Écoles et cours, spécialement destinés aux apprentis de commerce. Sept mille huit cents jeunes gens suivent annuellement l'ensemble de ces leçons.
L'Autriche-Hongrie n'est pas en retard.
Neuf de ses académies de commerce délivrent un diplôme qui donne droit au volontariat d'un an. Le chiffre total des écoles et des cours de commerce est de soixante-deux. Un maître français qui enseigne notre langue à l'académie de Prague attribue le succès de ses élèves allemands au sérieux avec lequel ils apprennent tout justement les langues commerciales.
« — Tous ces jeunes gens, dit-il (j'en ai fait cent fois l'épreuve), parlent le français et l'anglais ; s'ils sont destinés aux colonies espagnoles, ils parlent espagnol; vont-ils en Hongrie ? ils parlent hongrois ; en Russie ? ils parlent russe. Je causais -dernièrement avec un haut employé de la douane internationale de Pékin ; c'est un bohème qui gagne par an ses trente mille francs parce qu'il parle fort bien le chinois. Faites connaître à nos compatriotes le danger croissant pour eux d'un tel effort d'instruction des nations voisines. »
L'Italie arrive dans un bon rang avec son École supérieure de Commerce de Venise, qui jouit en Europe d'une réputation méritée, avec ses Écoles spéciales
de Gênes, de Bari, de Brescia et de Turin. La Belgique a son Institut commercial supérieur d'Anvers auquel le gouvernement attribue chaque année quarantecinq mille francs de bourses de voyage. Le Danemark a l'Académie de Griiner; la Hollande, les Écoles d'Amsterdam, de Twentsche et d'Harlem; la Suisse, ses innombrables « divisions commerciales »
où l'enseignement est si pratique que « ce pays peut fournir chaque année une armée d'employés qui, ne trouvant point dans leur propre pays des débouchés suffisants, viennent s'établir dans les pays voisins et notamment en France ».
Enfin la Russie, après avoir réorganisé son instruction publique sur le modèle de l'Allemagne et pourvu toutes ses
écoles « réaies » de « divisions commerciales » , a fondé des Écoles commerciales supérieures à Moscou, à Odessa, à Saint- Pétersbourg, à Riga et à Varsovie.
Voilà pour l'Europe.
Je ne promènerai point mon correspondant, et à sa suite mes lecteurs, à travers les différentes écoles commerciales du monde ; mais tout de même, comment ne pas apprendre à ceux qui l'ignorent que les jeunes Américains, oui les Américains eux-mêmes, les fds des fameux self-mademen, considèrent aujourd'hui comme un grand avantage de compléter leur instruction commerciale avant de se jeter dans la bataille de la vie? Garçons et filles, au sortir des écoles publiques, vont passer une année,
au moins quelques mois, dans ces innombrables business Collèges (collèges d'affaires) ou Commercial Collèges (collèges commerciaux) dont l'Amérique s'est peuplée.
Ils y apprennent la tenue des livres, le droit commercial, la correspondance, les opérations de banque, l'économie politique, les mathématiques, les assurances, le dessin, l'arpentage, que sais-je? N'estce pas Condorcet qui a écrit ces sages paroles :
« C'est en raison de l'éducation qu'il se donne qu'un peuple est capable de se gouverner et de prouver ainsi qu'il est digne d'être libre ; — c'est également en raison de cette éducation qu'un peuple est condamné à manquer cV initiative, à n'avoir d'autre souci que le choix des
intrigants qui se disputent l'honneur de penser et d'agir pour lui. »
La formule est belle. C'est un Français qui l'a fixée, mais ce sont les Américains qui la mettent en pratique.
On a remarqué que dans cette revue des écoles où nos concurrents du monde étudient scientifiquement l'art du négoce, je n'ai pas nommé l'Angleterre.
Qu'est-ce à dire?
Le peuple le plus commerçant du monde serait-il arrivé par la seule « pratique» à cette prospérité extraordinaire qui décourageait jadis la concurrence et faisait que, nous autres Français, nous nous etiacions devant son génie du négoce, comme devant un privilège de naissance?
Les détracteurs de l'enseignement com-
mercial n'ont que trop exploité en faveur de l'ignorance ce dédain que témoignait pour les écoles de négoce la nation la plus commerçante du monde. Vous pesez, n'est-ce pas ? le poids de cet argument :
— Quels sont les maîtres du négoce?
— Les Anglais.
— L'ont-ils appris dans des écoles de commerce ?
— Ils n'en ont aucune.
Ceci fut, il y a vingt ans, parole d'Évangile ; mais, en vingt années, l'histoire se modifie.
Si vous lui demandez à cette date de 1897 :
— Quels sont les maîtres du négoce?
Elle déclarera :
— Les Allemands.
— Et où l'ont-ils appris ?
— A l'école.
Que dis-je l'histoire? Ce sont les Anglais eux-mêmes qui font cet aveu.
Il y a quelques semaines, lord Rosebery était invité par la ville de Colchescer à inaugurer la première École de Hautes Études commerciales qui ait été ouverte en Angleterre. A cette occasion, il a prononcé un important discours où il a dit en substance :
« L'absence d'un enseignement commercial a été très préjudiciable à l'Angleterre. C'est le motif pour lequel les « étrangers » sont en train de suppléer les Anglais dans beaucoup d'emplois en Angleterre et dans les contrées lointaines. »
Le lord a félicité la ville de Colchester de son initiative patriotique, lia dit:
« Vous sonnez une cloche d'alarme. »
Ces « étrangers », que lord Rosebery ne désignait pas plus clairement, ont été nommés, quelques jours plus tard, dans un meeting tenu par M. Stanley M. P.
L'orateur a déclaré que si l'activité commerciale ne renouvelait pas la vie de la métropole anglaise, elle serait bientôt une ville « aussi morte et silencieuse que Pompéi». Il a montré le commerce des Allemands s'accroissant dans la proportion de quatorze cents pour cent, tandis que celui de l'Angleterre ne s'est accru que dans la proportion de vingt-cinq pour cent.
Il a conclu ;
« — Il y a des gens qui affectent l'indifférence devant ces résultats. Laissons-les à leur quiétude. Nous estimons que c'est pour l'Angleterre une question vitale de réformer son système d'éducation commerciale. »
En lisant ces lignes j'avais devant les yeux le souvenir d'un spectacle que nous ont offert, au printemps dernier, les Jeux Olympiques d'Athènes.
L'épreuve de lutte avait mis en présence un Anglais et un Allemand. L'Anglais était envoyé par quelque collège aristocratique. Il avait haute mine et, vraiment, la taille, la beauté d'un Apollon. L'Allemand était un garçon tort commun, petit et chauve, bâti comme un ours. Ils se saisirent, et, contre l'at-
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tente générale, dès la première passe, l'Anglais toucha l'arène des deux épaules à la fois. Sous les yeux de cinq cent mille spectateurs, il se releva, sans un mouvement nerveux dans sa figure ; il se retira avec un flegme, une tranquillité qui valaient une victoire,
Il se disait évidemment *
— Ce garçon m'a enseigné une « prise » que je ne connaissais pas. Je vais l'étudier pour le battre.