NOTRE ARMÉE COMMERCIALE
J'ai SOUS les yeux le dernier volume des « Résultats statistiques du dénombrement de 1891 pour la ville de Paris», publié par M. le docteur Jacques Bertillon. On y lit qu'en 1881 nous avions à Paris une proportion de treize Allemands et de huit Suisses par mille habitants. En 1886, le chiffre s'abaisse à douze Allemands et s'élève à neuf Suisses. En 1891, il était de dix Allemands et de
neuf Suisses ; soit une population totale de vingt-sept mille Allemands et de vingt-cinq mille Suisses.
Ces étrangers fournissent le plus fort contingent du personnel de nos employés de commerce parisiens. La méthode qu'ils emploient pour conquérir les places commerciales et détrôner les nôtres chez nous-mêmes fonctionne avec une précision scientifique.
On m'a initié, à Hambourg, aux mœurs ingénieuses d'une Société de placement pour les employés de Commerce, qui a été fondée en 1858. Elle compte aujourd'hui près de quarante-sept mille membres ; elle possède un capital de cent quarante mille marks ; elle se vante de placer au moins mille employés en
cent jours ; elle étend' ses relations dans le monde entier, par la voie de cent quatre-vingt-quatre groupes régionaux, dont soixante sont installés en pays étranger; elle est en relations d'aide mutuelle avec soixante-huit sociétés similaires. Installée dans un local qui lui appartient, elle occupe elle-même un directeur, quatorze chefs de bureau et soixante-dix employés. C'est un véritable ministère.
Lorsqu'un négociant parisien s'adresse à la Société de Hambourg, ou à sa succursale, pour lui demander un employé qui parle les langues et qui ait la connaissance technique de sa partie, on lui fournit dix sujets, représentés par autant de notes. Le bureau de placement mdi-
que si les candidats ont voyuj^jé, combien de temps ils ont séjourné à l'étranger, s'ils ont des dons spéciaux pour la correspondance, s'ils sont vendeurs en gros, au détail, ou «étalagistes»; s'ils possèdent la pratique de la machine à écrire, celle de la sténographie et, dans ce cas, de quelle méthode ils se servent, le nombre de mots qu'ils enregistrent à la minute, etc., etc.
« Ces étrangers — dit M. Jourdan dans une étude sur les employés de commerce, en France — se soutiennent avec une énergie qu'on ne peut vraiment pas leur reprocher. Ils ne songent qu'à s'entourer de leurs compatriotes, et, peu à peu, patiemmont, évitant de faire de l'ombre sur les imperfections que peu-
vent présenter les employés français, ils finissent par les éliminer sans bruit et aussi, le plus souvent, sans retour. Avec de la patience et de la volonté, quelques années suffisent à un chef de service pour transformer presque en entier son personnel. On est tout étonné de trouver trente employés étrangers là où il y avait autrefois trente employés français. »
Imaginez-vous quel a pu être l'état d'esprit de cet employé français le jour où on lui a donné son congé, — où il a vu un étranger, un ennemi, s'asseoir dans sa place toute chaude?
Il s'est écrié :
— Alors mon pays ne me nourrit plus?...
11 a rêvé d'une loi qui interdirait au
patron d'employer des étrangers dans son négoce ; puis la colère est tombée, la contrition est venue ; l'employé de commerce s'est dit :
— Ce n'est pas parce que cet homme est étranger qu'on lui donne la préférence ; c*est parce qu'il parle les langues ; c'est parce qu'il a appris ce que je ne sais pas. Ah ! si je pouvais encx)re aller à l'école !
Le besoin crée l'organe. Le jour oîi l'employé de commerce français a sérieusement demandé qu'on lui donnât l'instruction dont il manquait, de tous côtés on est venu à son secours.
Ce mouvement a commencé de se dessiner au lendemain de la guerre, mais c'est depuis sept ou huit ans seulement
qu'il se précipite. On a de la joie à citer ici des chiffres. Ils témoignent que l'instinct de solidarité survit en France aux épreuves que la politique nous impose.
Il ne restait plus à l'homme courageux qui voulait achever son instruction en continuant de gagner son pain que la liberté du soir. Nous ne sommes pas en Allemagne où les négociants sentent si bien la nécessité de se former des employés instruits, que, dans nombre de villes, au cours de la journée, ils donnent des heures de congé à eurs apprentis de commerce, afin qu'ils puissent suivre des leçons techniques.
Tout de même, en France, le nombre a été formidable de ceux qui, après une journée de travail, sont venus profiter
avec reconnaissance de l'instruction que des philanthropes leur oiïraient. C'a été ce beau mouvement des Associations polytechniques (les plus anciennes de toutes), des Associations philotechniques, reconnues d'utilité publique depuis 1879. Ici les professeurs sortent des lycées, des collèges, des écoles municipales supérieures; ce sont des instituteurs, des commis de commerce qui ont un savoir technique; parfois, en province, des négociants philanthropes. Nous sommes bien en face d'un élan d'affectueuse solidarité, car tout est gratuit. Les professeurs ne demandent rien ; les élèves ne payent rien. Les mairies, les lycées, les collèges, les écoles primaires fournissent des locaux, et tous les jours, de huit heures
à dix heures du soir, du haut en bas de la France, on travaille.
Le bon exemple a été contagieux :
l'Union française de la Jeunesse est entrée en ligne. Il y a trois ans qu'un décret l'a reconnue d'utilité publique. Ici ce sont les jeunes avocats qui ont voulu mettre à profit leur habitude de la parole pour instruire des camarades moins fortunés qu'eux.
La provmce s'est associée à cet effort. La Société d'enseignement professionnel du Rhône et la Société philomathique de Bordeaux sont d'admirables exemples de ce que peut faire l'initiative privée. Tous ces cours du soir ont un caractère nettement technique. On y enseigne la comptabilité (tenue de livres), la banque et les
arbitrages, les langues vivantes ; les villes ajoutent à ces utilités générales des leçons dont l'intérêt est spécial à la région. Lyon a un cours de tissage ; Bordeaux un cours d'armement. Et tout cela vit, non pas seulement dans des comptes rendus et sur des affiches, mais dans la réalité d'un vaillant effort. La Philomathique de Bordeaux a vingt-cinq cours d'enseignement commercial, seize professeurs techniques, mille quarante-quatre auditeurs. La Société d'enseignement professionnel du Rhône est aussi prospère : trente-deux cours , dix-huit professeurs , quatorze cent six auditeurs. Le département de la Seine tient, bien entendu, la tête. La Société commerciale pour l'étude des langues
étrangères, fondée en d879 par M. Roy,
président de la Chambre de commerce de Paris, a huit cent quatre-vingts auditeurs ; elle vient d'inaugurer des bourses de voyage (mille à douze cents francs) , poui' ses élèves les plus méritants. L'Association philotechnique a cent quarante-neuf cours différents d'enseignement commercial et deux mille quatre cent quatre-vingt-dix auditeurs. La Polytechnique, cent soixantesept cours commerciaux et quatre mille -«ix cent vingt-six auditeurs. L'Union française de la Jeunesse, cent quarantehuit cours commerciaux et quatre mille quatre cent soixante-seize auditeurs.
Je ne puis nommer tout le monde : je ne veux qu'indiquer, à ceux qui l'ignorent, un mouvement qui part d'en bas, et qui, s'il est encouragé et dirigé, don-
nera demain des résultats dont notre patriotisme aura lieu de se réjouir.
il était naturel, dans le temps même où un courant d'opinion entraînait les employés de commerce vers les leçons du soir, que l'on songeât à mieux instruire les cadets immédiats d'une génération sacrifiée. Le résultat de cette heureuse inquiétude a été la création d'écoles commerciales dont les types sont, à Paris, les Écoles Turgot, Chaptal, Jean-Baptisto Say, Arago, Colbert, Lavoisier.
Au début de ma vie littéraire, j'ai enseigné, pendant deux années, l'espagnol dans une de ces Écoles, à Arago. Je puis donc parler en connaissance de cause de l'enseignement qu'on y donne et de la clientèle qui y fréquente. Nous avions
devant nous beaucoup d'enfants qui sortaient des écoles communales. Le Conseil municipal leur accordait généreusement des bourses. A côté d'eux, s'asseyaient de jeunes bourgeois dont les pères étaient des employés, de petits commerçants.
J'ai gardé un très vivant souvenir de la physionomie de ces écoliers, de leur caractère, des aptitudes qu'un enseignement pratique développait chez eux. Ils seront une pépinière d'excellents sousofficiers de commerce, si la politique ne les écarte pas de leur but, si on ne détourne pas de leur voie les sujets d'élite qui se révèlent dans ces maisons d'instruction, pour en faire — une fois encore — des élèves d'École centrale et des polytechniciens.
L'ignorance de ces ambitions malsaines donne un caractère tout particulier à une école commerciale fondée par la Chambre de commerce de Paris, avenue Trudaine.
Elle apparaît comme le modèle des maisons d'instruction où l'enfant qui sort des écoles primaires peut achever promptcment son instruction d'employé et se mettre en état d'aborder avec avantage la lutte de la vie. Encore qu'il y ait ici nombre de boursiers, l'enseignement n'y est pas tout à fait gratuit (vingt-deux francs par mois). C'est le type des écoles qu'il faudrait multiplier en France, à l'imitation de l'Allemagne, de l'Autriche et de la Russie. Les fils des petits commis de commerce, des petits boutiquiers, des garçons de bureaux et des garçons de
banque, des employés de commerce, des employés de chemins de fer, etc., y trouveraient l'instruction dont ils ont besoin pcmr lutter avec avantage contre leurs concurrents étrangers.
Personne n'a le droit d'imposer à un patron des employés incapables de le servir ; mais, à qui fera-t-on croire que, le jour où le commis français et le commis allemand, également instruits, viendront apporter leurs offres au patron français, celui-ci choisira le fils de l'étranger ?
Je voudrais que cette revue — nécessairement si rapide — d'un mouvement considérable, dont les effets commencent seulement de se faire sentir, frappât l'imagination des pessimistes qui vont répétant :
— Nous sommes battus sur le terrain
commercial. Il fiiut nous résigner à notre défaite.
Au lendemain de 1870, la France a refait son armée. C'est aussi au lendemain de la guerre qu'elle a senti la nécessité de recréer son organisation commerciale. Nos soldats de commerce étaient détestables : ils seront bons. Le corps des sous-ofliciers n'existait pas : il devient excellent. Mais deux forces manquent à ces jeunes gens d'origine populaire ou de bourgeoisie infime : ils n'ont pas de capitaux, ils manquent même des ressources modestes qui leur permettraient, quand ils ont commencé d'apprendre les langues, de s'expatrier. Nous sommes en face d'une armée qui réclame de l'argent, ce nerf de la guerre, et des chefs.
C'est ici que commence le rôle de la bourgeoisie heureuse. Jusqu'à ce jour elle a rêvé pour ses fils la gloire des parchemins, les commandements militaires; elle ne connaît que trop le chemin des écoles où l'on prend du galon. Je vais lui indiquer les adresses des maisons où ses enfants deviendront capables de commander à celte armée innombrable, qui, sans effusion de sang, gagnera pour la France les victoires vraiment profitables.