LES ÉCOLES SUPÉRIEURES DE COMMERCE
A la première page d'une juste histoire des Écoles de commerce en France, il faut écrire les noms de MM. Jules et Jacques Siegfried.
Sans doute, l'idée qu'ils conçurent et dont ils ont continué de surveiller le développement dans des rédactions de rapports, dans des organisations ou des présidences de congrès internationaux, a éveillé des bonnes volontés puissantes,
fait surgir des collaborations indépendantes et créatrices. Mais il leur reste l'honneur d'avoir, dès l'année 1865, signalé la nécessité de réformer, en France, l'enseignement commercial, et, par un don généreux, facilité la fondation de la première École de commerce.
Ils revenaient d'un voyage d'affaires autour du monde. Ils avaient eu la vision nette des transformations qui allaient bouleverser les mœurs commerciales. Ils résumèrent leurs impressions et leurs prédictions dans un mémoire, présenté à la Société industrielle de Mulhouse. Ils concluaient à l'urgence de fonder dans cette ville une École de commerce :
« Nous prions, disaient-ils, la Société industrielle de bien vouloir accepter, à
titre de don de notre part, une somme de cent mille francs destinée à couvrir les frais d'un premier établissement. »
C'était là une initiative généreuse ; elle a sûrement porté bonheur à l'idée nouvelle. En effet, à cette minute, nous avons à Paris une École des Hautes Études commerciales, une École supérieure de Commerce, un Institut commercial. En province, les Écoles supérieures de Commerce de Bordeaux, de Marseille, de Lyon, de Lille, du Havre. Rouen vient d'en fonder une ; Nancy est à la veille d'imiter cet exemple.
Bien que toutes ces Écoles aient été mises sur le même pied par un décret qui leur donne le droit de conférer, après un examen de sortie, des diplômes qui valent
pour le privilège du service militaire d'un an, le niveau des études est, ici et là, fort inégal. Seul, le programme d'entrée est, pour toute la France, uniforme. Après cette épreuve, chaque École est libre de donner à son enseignement la forme qu'il lui plaît et de se préoccuper, autant qu'il convient, des nécessités du commerce régional.
Les détracteurs de l'enseignement commercial n'ont pas manqué d'attribuer à la seule loi militaire de 1889 la prospérité presque subite des Écoles de commerce.
— On aurait tort, ont-ils dit, de voir dans l'affluence des candidats au seuil de ces établissements un retour de goût de notre bourgeoisie pour la carrière du négoce. Ce n'est pas la science commerciale
que ces jeunes gens demandent ; c'est une chance d'échapper au service militaire de trois ans.
Il est injuste d'adresser un pareil reproche aux seules Écoles de commerce.
Nous avons constaté que si tant de bacheliers se découvrent la passion du droit et préparent leur doctorat avec acharnement, il faut attribuer ces vocations moins à l'amour de la toge qu'à l'aversion du métier des armes. De même, à qui fera-t-on croire que tous les jeunes gens qui frappent aux portes des Écoles d'agriculture se proposent, par la suite, de mettre la main à la charrue? Et le minisire de la guerre n'a pas tort quand il regarde un peu de travers les candidats à l'École des Langues orientales, dont quelques-uns
se proposent d^étudier seulement le grec moderne.
Le désir de raccourcir la durée du service militaire ne permet plus à la jeunesse française de s'endormir sur les lauriers du baccalauréat. Quel que soit le motif qui l'oblige à secouer sa paresse pour acquérir un savoir technique, ce motif est bienfaisant.
Le service d'un an est un privilège.
L'Allemagne (toute militaire qu'elle est, par nécessité et par instinct) considère la première qu'il est utile à l'État de former, à côté de ses soldats, une armée commerciale instruite et bien encadrée.
Cette utilité est, pour le moins, aussi urgente chez nous; et, à supposer que nous soyons en présence de jeunes gens
indépendants qui, plus tard, se contenteront de gérer leurs fortunes, ou qui, du côté de la politique, chercheront l'emploi de leur influence et de leur activité, à qui fera-t-on croire qu'un peu de science commerciale ne sera pas plus utile à eux-m^mes et au public que de la poussière de droit?
D'ailleurs, je viens de consulter les statistiques qui montrent ce que sont devenus, par la suite, les élèves de nos Écoles de commerce. Ces « amateurs »
sont en minorité. Les jeunes gens qui, depuis une dizaine d'années, ont passé par les Ecoles commerciales avaient le n%oce pour but. Ils s'y sont appliqués de toute leur énergie : le succès leur vient.
Je ne puis exposer ici les différents
programmes de toutes ces Écoles ; j'en choisis une qui, par l'organisation de son enseignement, la qualité technique de ses maîtres, la sélection d'élèves qui suivent ses cours, apparaît comme l'École modèle que nos fils devraient viser autant qu'une École centrale» normale ou polytechnique : je songe à l'École des Hautes Études commerciales de Paris.
Je rencontre ici le nom d'un des hommes pour qui les amis de l'enseignement commercial ont le plus de considération. M. Edouard Jourdan, ingénieur des arts et manufactures. Il en est à sa vingtcinquième année de direction, ayant passé par l'École de l'avenue Trudaine avant d'être mis à la tête de l'École des Hautes Études. Ceux qui accusent les
partisans de l'enseignement commercial de substituer la science à l'expérience auraient profit à causer, programme en main, avec un homme qui, dans ces matières, a tant d'autorité. Ils lui entendraient dire que la seule expérience peut donner la connaissance pratique de la « marchandise » ; que jamais l'on n'a cru dispenser les futurs négociants, les futurs employés de la nécessité des études pratiques. Une École de commerce qui a pour le seul enseignement des langues vivantes un budget de plus de trentecinq mille francs entend bien que ses élèves iront, une foi libérés du service militaire, étudier à l'étranger la pratique de leur état. Elle prétend seulement qu'alors toutes les difficultés seront sim-
plifiées et que le profit de l'expérience, assis sur une science solide, sera immédiat et sûr.
Nous constations hier que la rénovation des études commerciales avait commencé à se dessiner par en bas. En feuilletant l'Annuaire de l'Association des anciens élèves des Hautes Études, nous voyons que la profession de négociant est en train de rentrer en faveur auprès de la bourgeoisie d'en haut.
Comme toujours, ce sont ceux que les Anglais désignent par un mot si commode, la « classe du milieu », qui semblent les plus lents à s'émouvoir. Ils n'apprendront pas sans surprise que la clientèle d'une École de Hautes Éludes commerciales est presque exclusivement
composée de bacheliers es sciences et es lettres; que des jeunes gens qui ont préparé les Écoles centrale, Saint-Cyr, Polytechnique, qui, même, se sont présentés à leurs concours, changent la direction de leur vie et viennent volontiers chercher l'enseignement de cette École qui les destine à la bataille du négoce. Ce sont les enfants des grandes familles industrielles ou commerciales, des fils de ministres, d'ingénieurs du gouvernement, d'agents de change, de financiers, de généraux.
— Un de mes fils, vous dit un grand industriel, est allé à l'École centrale ou à Polytechnique. Il sera mon ingénieur ; je veux que mon cadet apprenne la science du commerce, car nous n'avons
pas intérêt à produire, si nous ne vendons plus.
Un officier supérieur vous conte que sa femme lui avait apporté en dot une affaire qui servait de belles rentes. Entre des mains étrangères, ce commerce a périclité; il entend que son fils le relève.
Nous sommes ici en face d'une bourgeoisie d'élite qui, sans récriminations vaines, accepte la formule de la vie moderne. Il n'est plus question de vivre en oisif des revenus que le père ou le grandpère ont préparés ; on accepte la loi du travail pour tous ; on ne considère plus la richesse que comme un outil supérieur qui vous assure l'avantage sur des concurrents moins favorisés du sort.
J'entends bien qu'on me demandera :
— Si le fils de l'homme riche entre dans la lice avec une pareille avance et (le telles armes, que deviendra mon enfant, à moi, qui, lui, pour tout capital, aura la science commerciale que je lui aurai fait acquérir? Si, toute sa vie, il doit croupir employé chez son ancien camarade, autant que je fasse de lui un fonctionnaire d'État. La carrière est plus sûre et il y a la retraite...
La situation particulièrement intéressante des jeunes gens de bourgeoisie, tous les jours plus nombreux, qui ont de l'éducation, de l'instruction et point de capital, nous apparaît très semblable a celle des cadets de noblesse de l'ancien régime. La nécessité de s'expatrier est aussi urgente pour ceux-ci qu'elle le fut
jadis pour ceux-là; ce sont eux qui, pacifiquement, pourront reconquérir à la France sa prépondérance commerciale sur les marchés du monde.
J'étudierai un peu plus tard par quels moyens ce but peut être atteint, quels efibrts ont déjà réussi dans cette voie. Pour clore la première partie de cette campagne, il me reste à préciser dans des conclusions les vérités sur lesquelles nous nous sommes mis d'accord, — à indiquer devant le mouvement qui se dessine dans l'opinion publique, quel est le devoir de l'État.