CONCLUSIONS
L'examen de nos mœurs commerciales aboutit à la nécessité de l'expansion, sinon de l'émigration de notre jeunesse. Une étude de la vie de négoce s'achève fatalement dans l'examen du mouvement colonial. Ce sont deux affluents qui s'unissent pour former un seul fleuve d'activité. Le point de leur jonction est précisément cette seconde où le jeune commerçant reconnaît l'utilité de quitter son pays
pour entrer dans la vie du monde. Nous verrons par la suite dans quelles conditions doit s'accomplir cet exode qui semble tant nous coûter, afm qu'il soit profitable à la France.
Le directeur d'une des premières Écoles commerciales de Paris me racontait, naguère, un fait qui est typique comme un exemple.
Un élève distingué de son établissement, qui a passé ses examens dans un bon rang, enfin, un sujet supérieur, l'avait prié de lui trouver un emploi.
A la même minute, un grand négociant s'adressait au directeur de l'École. 11 voulait tenir de ses mains un jeune homme instruit, qui consentirait à visiter la clientèle des États-Unis et à fonder,
là-bas, un comptoir. On offrait de beaux avantages.
Le directeur, enchanté, mit les deux parties en présence. Il eut la stupéfaction d'entendre son candidat refuser la fortune inespérée qu'on lui offrait :
— Je n'accepterai, dit-il, qu'un emploi à Paris ou dans sa banlieue provinciale.
— Mais vous ne trouverez rien ?
— C'est la volonté de ma mère...
11 est bien fâcheux qu'à cette heure-ci, notre jeunesse française semble divisée en deux classes : des jeunes « struggles » , délestés de tous sentiments de respect, et des enfants timorés, affadis, trop respectueux. Devant ces exemples on en vient à se demander si la mère française fait vraiment son devoir; si elle n'est pas
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trop égoïste dans sa tendresse; trop pusillanime dans ses inquiétudes. Il est sûr qu'elle ne nous forme pas les fils qu'il nous faut, la génération qui répandra au dehors le nom et l'activité de la France. Nous n'avons que faire de réformer l'instruction de nos enfants, si, le jour où il est question de prendre un bateau, la mère française surgit sur le quai, se jette dans les bras du voyageur et lui crie :
— Je te défends de partir !
Je pousse tout au noir et au dramatique. La scène n'a pas lieu sur le quai d'embarquement, on la fait dans la maison.
C'est en songeant à cette mère imprévoyante que je m'arrête au milieu de ma campagne. Je n'ose pas lui parler de vie
coloniale, de la nécessité de s'expatrier, avant d'avoir causé un peu avec elle, avant de l'avoir rassurée sur mon culte pour cette image maternelle qui est une des dernières formes de l'esprit religieux dans le monde latin.
Après l'éducation familiale, le plus insurmontable obstacle qui s'oppose à l'expansion de notre jeunesse vient des obligations actuelles du service militaire.
Nous l'avons constaté, la loi militaire qui oblige tous les jeunes Français à une présence de trois ans sous les drapeaux, — sans tenir compte des services qu'une instruction et des ressources supérieures leur permettraient de rendre au pays dans d'autres formes d'activité, — a eu pour premier résultat de créer un mouvement
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irréfléchi et passionné vers les Écoles spéciales, vers les carrières dites « libérales », qui assurent encore le bénéfice du service d'un an.
La bourgeoisie aisée a déserté en masse la carrière du négoce, qui est la so'urce principale de la richesse publique.
Au lendemain de 1870, le péril était militaire. Toutes les bonnes volontés se sont tournées de ce côté-là ; tous les sacrifices ont été acceptés par la nation. Aujourd'hui, le danger est commercial. Les victoires que l'Allemagne a gagnées sur des champs de bataille ont un pendant sur le terrain du négoce. Lentement, méthodiquement, elle nous déloge des places où nous étions séculairement installés.
Ses ambitions militaires ne lui masquent
pas la nécessité de conquérir pacifiquement pour son industrie et pour son commerce les marchés du monde. Elle a compris que sa prospérité commerciale était le meilleur soutien de sa gloire, la fin logique de tous ses efforts.
Voilà ce qu'on voudrait faire entendre à nos législateurs. Il faut leur mettre dans l'esprit que le même mouvement de patriotisme qui les a poussés à voter pour tous les Français le principe du service militaire de trois ans, les oblige aujourd'hui à augmenter, non point au profit d'une catégorie, mais dans l'intérêt urgent de la nation, le nombre des dispenses qui limitent ce service à une année.
La proposition leur en sera faite, un jour prochain. J'ai sous les yeux un rap-
port de la Chambre de commerce de Paris, qui recommande aux ministres du commerce et des colonies une pétition de l'Union coloniale française, au sujet du service militaire. On demande au législateur d'accorder une exemption conditionnelle de deux ans de service et l'autorisation de devancer l'appel pour les jeunes gens de dix-huit ans qui prendront l'un des deux engagements suivants :
1° « Faire, avant l'âge de vingt-six ans révolus, un séjour de trois ans au minimum dans les colonies.
2" « Faire dix voyages d'affaires (cinq aller et retour répartis au moins sur trois ans), soit entre la métropole, et une ou plusieurs colonies; soit entre deux ou plusieurs colonies; soit enfin entre les
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colonies et les pays étrangers extraeuropéens. »
Bien entendu, on prendrait ici des précautions pour empêcher qu'une exemption accordée dans l'intérêt de tous servît à des oisifs fortunés pour éluder les charges militaires. Au retour dans la mère patrie, on voudrait que ces jeunes gens, que la nouvelle loi assimilerait aux élèves diplômés des Écoles commerciales, « satisfissent à un examen spécial très étendu de langues parlées, et de correspondance commerciale, portant au moins sur deux langues étrangères ».
Le rapport estime :
« Que cette réforme supprimerait le plus sérieux obstacle qui s'oppose actuellement à rémigration vers nos colonies.
et qu'elle serait de nature à déterminer un mouvement puissant, une nouvelle direction d'idées dans la jeunesse française. »
Au fil de ces pages, je n'ai pas seulement essayé de préciser les causes de notre défaite commerciale, j'ai signalé le mouvement d'opinion publique qui pousse toute une classe de citoyens à s'instruire, à se dépenser dans des efforts méritoires, pour livrer, dans des conditions moins défavorables, les prochaines batailles.
L'initiative privée, si longtemps assoupie, s'est réveillée. Tout ce qu'elle pouvait exécuter par ses propres forces, elle l'a tenté. Mais cette jeunesse studieuse, énergique, mi-bourgeoise mi-populaire,