CHAPITRE II
LES FILS DE l'aLLEMAND
Il est aussi vain d'exalter systématiquement les étrangers à nos dépens, que de refuser l'admiration, — par préjugé de chauvinisme, — à ce qui est grand hors de chez nous. Dans cette discipline lorsque l'on considère l'éducation allemande, il faut tout d'abord reconnaître que nos voisins, autant, peut-être plus que nous, ont été des dévots de l'idéal et de la culture classique.
Cela lient à un état politique dont tout le monde a des notions.
En Allemagne, la bourgeoisie est une classe nouveau-née. Elle plonge ses racines immédiates dans la catégorie des « marchands », dans la boutique de détail.
D'autre part, l'orgueil aristocratique de la classe militaire empêche que, comme chez nous, elle tienne le haut du pavé. Elle s'est donc tournée vers les professions libérales ainsi que vers un moyen d'anoblissement. En France nous avons connu un temps où le paysan souhaitait faire de son fils un curé afin qu'un des siens s'assît à la table du château. Le lustre de cet honneur rayonnait sur la famille entière. L'épicier allemand, le marchand de « Conditorei » ou de « Délicatessen »,
qui a dû faire de son fils aîné un marchand, comme lui-même, envoie son cadet à l'Université. Si la famille arrive à posséder un « docteur », il lui semble que, tout entière, elle a gravi quelques échelons de la fameuse « échelle sociale » . De même, en Chine, quand un candidat reçoit le bouton de mandarin, tous ses aïeux sont, dans sa personne, officiellement anoblis.
La prospérité qui a suivi la guerre avait encouragé cette manie. Le nombre des candidats, pourvus d'un titre et sans moyens d'existence est, à cette heure, si formidable, que l'idéal de l'éducation classique semble en Allemagne à la veille de faire banqueroute pour avoir eu trop d'adorateurs.
J'ai recueilli là-dessus les confidences d'un illustre professeur de philologie qui avait bien voulu m'introduire dans les réunions privées de ses élèves. Il y avait là des jeunes gens qui étudiaient notre argot, des patois provinciaux dont nous nous contentons de sourire ; on distinguait dans cette assemblée le bas-normaml du cauchois.
— Que ferons-nous de tous ces philologues? me disait le maître. Nous n'avons pas de chaires à leur donner, et, s'ils enseignent comme privat-docents, on no leur trouvera pas d'élèves !
J'ai pu constater d'autre part l'exactitude de ce propos désolé :
— En Allemagne, nous n'avons guère de famille bourgeoise qui, à chaque gêné-
ration ne nous donne un docteur en médecine.
Conclusion d'un sceptique qui, après une honorable beuverie, me ramenait au logis, sous les étoiles :
— En Allemagne la manie classique fait plus de victimes que la diphtérie unie à l'influenza.
Heureusement pour le marchand de « Conditorei » dont je parlais tout à l'heure, le désir, le moyen de coiffer un de ses enfants d'une casquette d'étudiant, lui sont venus après que déjà les aînés de la famille avaient passé par le moule des écoles où l'enseignement pratique, la culture commerciale les ont façonnés aux luttes de la vie « réelle ». Les petits boui^eois français qui ver-
raient comment vit ce père de famille, le bien-être qu'il se donne, la dépense qu'il se permet, le dimanche, dans les parties de campagne, seraient scandalisés de son insouciance de l'avenir. Ils diraient :
— Ce père n'économise pas pour ses enfants !
Non, il ne songe pas aies soutenir plus tard. Il dépense largement pour eux pendant les années où il peut les entretenir à l'école. Ensuite il trouve juste qu'ils volent de leurs propres ailes et qu'ils se tirent d'affaire.
D'autre part quel est l'état d'esprit de ce jeune Allemand à cette minute où, les portes de l'école étant fermées derrière son dos, le champ de l'activité lui est ouvert?
Comme il n'a point passé les examens
qui donnent droit au volontariat, il sent que les trois années du service militaire pèseront lourdement sur ses épaules. C'est un obstacle à ces voyages qui, au début de la vie commerciale, achèvent l'éducation, donnent à l'employé une valeur individuelle. On voit donc, en Allemagne, une multitude de tout jeunes gens, déjà entrés dans les affaires, qui prennent sur leurs jours de congé, sur leurs nuits, pour préparer, seuls, avec des livres, cet examen difficile. On sait que les jurys sont rigoureux, que la proportion des admissions est très faible. Cela ne décourage pas. Dans son patient labeur l'étudiant volontaire est soutenu par trois motifs très forts chez lui : son respect du savoir, le désir de voyager, le
rêve de conquérir, par la suite, un grade dans la landwehr.
Comme il est persévérant, le jeune homme finit par réussir. Il sert. Le voilà quitte de ses devoirs envers la patrie; il peut songer à soi-même.
Que « vaut-il »? à cette minute*, pour se servir d'une expression que les Anglais sont en train d'emprunter aux Américains, et qui met l'homme dans une balance comme un sac dor?
— L'Anglais, me disait un professeur de droit teuton, lequel est bon philosophe, sort de chez lui avec un capital et l'esprit d'entreprise; l'Allemand, avec une vraie richesse de savoir. Le premier conquiert le monde par V orgueil; le second, par la, modestie»
Cette formule est excellente, il la faut développer.
Ce n'est pas l'initiative qui est la qualité caractéristique de l'Allemand. Il est bien plutôt obéissant et soumis à la règle. Cette docilité est un effet de la longue misère politique où il à vécu, sous la domination de tyrans féodaux qui, rois, ducs, ou princes-évèques, confondaient l'exercice légitime de l'autorité avec le pur caprice. La prédominance de l'élément militaire, la rigueur de la discipline (elle est admirable même dans les partis politiques d'opposition, chez les socialistes, etc.), entretiennent dans les masses cette vertu qui fait les peuples forts. D'autre part, si l'Allemand n'invente guère, il est merveilleusement imi-
tateur. Son esprit pratique démêle vite ce qui est profitable dans les initiatives de ses voisins. 11 se dit en soi-même :
— Là ou un autre homme a entrepris avec succès, je puis réussir par la patience. Un jour, je serai son concurrent, et, ce jour-là, on me préférera à lui, car j'offrirai mon travail, le produit de mon travail à meilleur marché, étant modeste et capable de limiter mes besoins à mes ressources.
J'ai eu l'occasion — dans une industrie bien particulière, celle des « artistes de cirque » et des « numéros exceptionnels », — de constater le triomphe de cette persévérance et de cette méthode d'imitation. Autrefois j'ai passé plusieurs années à étudier cette tribu d'hommes,
remarquables par la sélection de qualités physiques et morales qu'ils accumulent, (la sobriété, la patience, l'énergie, la persévérance quotidienne), par les acquisitions qu'ils ont faites dans le perpétuel voyage (facilité à parler les langues, instincts d'observation et d'orientation) . Comme ici les gains sont considérables, (beaucoup de ces artistes cosmopolites sont payés mille, deux mille, quelques-uns jusqu'à quinze mille francs par mois), la concurrence est formidable. Toute invention est guettée, contrefaite. On ne peut prendre un brevet pour une nouvelle « passe » de barre fixe, pour un « boniment» de clown. Dans ce double ordre d'idées de la paraile et de l'exercice de force, l'Allemand n'invente pas, mais dès
qu'une nouveauté brillante se produit dans un cirque, par l'initiative d'un acrobate français, anglais ou italien, on est assuré que, l'année suivante, un Allemand lui fera faire, à moitié prix, le tour du monde. Je choisis à dessein cet exemple emprunté à la concurrence des aptitudes physiques, parce que, en dehors de la culture accidentelle du savoir, il met en lumière le caractère même de la race.
A ces qualités naturelles d'observation et de persévérance, qui sont natives chez lui, le jeune homme allemand ajoute un réel savoir et le respect du savoir. Rappelez-vous la cuisinière allemande que vous avez eue à votre service. Dans son buffet d'oifice elle cachait une grammaire de Noël et Ghapsal. Elle l'ouvrait à côté
de sa casserole. Il ne lui suffisait pas de bien orthographier le français : elle ne voulait pas commettre des fautes contre la syntaxe. Si, au hasard d'une tournée de vacances, descendant le Rhin, vous débarquez à Bonn ou h Heidelberg, vous ne pourrez vous faire une idée de la vie universitaire allemande, de la piété de respect dont les maîtres sont entourés par ces étudiants, un peu bruyants, trop enclins à vider des brocs et à s'estafiler le visage avec des sabres inoffensifs. î\ïais entrez dans les cimetières. Vous aurez la stupéfaction de retrouver, en bronze, en marbre, en médaillons, en statues, sur les tombes, tous les maîtres de philologie, de minéralogie, etc., qui consumèrent leur vie à instruire ces jeunes
gens. La gloire de beaucoup d'entre eux n'a point franchi le Rhin. Ce n'est donc pas le génie que l'on honore en leurs personnes : c'est le savoir. L'Allemagne élève des statues à ses vieux professeurs, comme la Grèce antique en dressa pour ses athlètes.
Ce que le jeune Allemand, le fils du marchand de « Gonditorei », sait, quand il débute dans la vie d'affaires, lui ouvre tout de suite les grandes routes du monde. La géographie commerciale et la connaissance pratique des langues vivantes (l'anglais d'abord, et en seconde ligne le français), lui permettent de s'orienter, selon son aptitude et ses désirs. Étant modeste et respectueux du savoir, il ne s'imagine pas qu'il est bon à tout. Au
contraire, il est intimement persuadé qu'il lui faut tout apprendre, et que l'école n'a été qu'une préparation, très générale, à l'étude d'une connaissance particulière. Dans cette pensée, il quitte son pays. Il n'a pas décidé d'avance s'il y reviendrait ou si, pour toujours, il se fixerait à l'étranger. Son rêve n'est pas de devenir riche, mais seulement de sulisister. Il sait qu'il y réussira. Le reste est dans la main de la fortune.
Ceci a fait, même chez nous, le succès de l'employé de commerce allemand : ses prétentions sont infiniment modestes, sa docilité commode, son assiduité unique.
11 comprend et il écrit les langues. S'il n'a aucune connaissance technique de l'industrie ou du commerce que son pa-
tron exerce, il accepte, souvent pendant des mois, même pendant une ou deux années, de travailler sans gain. Toujours l'estime du savoir. L'Allemand se considère comme un apprenti tant qu'il n'est pas sûr de soi-même.
Cependant il faut vivre. C'est donc le père, le marchand de « Conditorei », voire l'ancien patron de l'employé, qui fait les frais de cette avance. Plus tard nous verrons quels torts cette pratique a causés aux négociants français ; mais elle est merveilleusement profitable à l'extension du commerce allemand. L'employé qui, après ce stage, retourne au pays, emporte une partie de la clientèle de ses anciens patrons. Celui qui reste à l'étranger finit par devenir, dans la
maison de son patron, un homme indispensable. On lui donne une part dans les bénéfices, à la fin on l'associe.
C'est ce qui se passe dans, les colonies, dans les États d'outre-mer, où l'Anglais et l'Allemand se trouvent en contact.
L'Anglais a quitté son île pour fonder au loin un comptoir. Il est né patron. Il a l'audace et les ressources. Il ne s'assimile pas les idées des autres et n'apprend pas facilement les langues. L'Allemand a été créé et mis au monde pour lui servir d'employé. Les qualités de l'un complètent celles de l'autre, leurs défauts font la balance. Associés, ils sont actuellement invincibles.
Je viens de crayonner ici, en quelques traits, l'histoire de l'Allemand qui sort
de son pays, qui est en train de conquérir le monde par l'absence totale d'amour-propre, par la sobriété, le savoir pratique, sans génie, sans audace, sans argent. Son exemple me semble admirable. Je ne l'ignore pas, il existe un autre Allemand qui a réussi à devenir officier de réserve, qui est d'une vanité bouffonne, qui dépense par jactance tout ce qu'il gagne, et qui boit comme un vainqueur. Je ne m'occupe pas de ce type qui a été suffisamment décrit. L'employé de commerce allemand travaille pour la grandeur de l'Allemagne. Je voudrais voir grandir chez les miens les mérites qui reluisent dans sa personne modeste.