‹ Nos fils, que feront-ils?Chapitre 5 sur 32 · CHAPITRE TU · texte numérisé non relu

CHAPITRE TU

LES FILS DE l'ANGLAIS

La lecture des Noies sur l'Angleterre de Taine et de quelques livres qui, chez nous, ont été très commentés, comme Saint Winifred et le Monde des écoliers, ou encore, la Vie de collège en Angleterre, par M. Laurie, ont familiarisé tout le monde avec les mœurs scolaires d'outre-Manche. Je rappelle, seulement pour mémoire, qu'au sortir de la « nursery », c'est-à-dire au lendemain du jour où il est capable de

s'habiller seul et de se laver proprement, le jeune Anglais quitte sa famille. Il n'y rentrera plus que pour les vacances de Noël et de la Saint-Jean. Dans quelque collège de campagne, en plein champ, en plein bois, il va chercher l'éducation , nationale, donnée en commun, qui forme le sujet anglais pour un but défini : la conquête commerciale du monde, par des méthodes qui appliquent à l'humanité les procédés d'élevage des entraîneurs de chevaux de pur sang.

Des statistiques récemment publiées ont prouvé en quelle défaveur l'internat des maisons universitaires est tombé chez nous. Les seuls parents qui se résignent à mettre leurs fils dans ces casernes (on pourrait dire dans ces prisons), cèdent à

la nécessité. Ce sont les fonctionnaires qui partent pour de lointains pays, les personnes qu'une industrie ou un commerce — qui ne peuvent être déplacés — retiennent dans une solitude de campagne. S'il s'agit d'une bourgeoisie qui estime l'éducation autant que l'instruction, l'enfant est placé de préférence entre les mains des éducateurs religieux. On redoute pour lui l'étiolement des grandes villes où l'air est mesuré à la vie, l'espace aux jeux. On a constamment devant les yeux ce type classique du potache interne, qui a grandi déjeté, avec un dos en lutrin, la tare manifeste de ses vices précoces.

Les Anglais sont d'avis que les jeunes garçons, comme les poulains, doivent être élevés librement dans la campagne. Ce

n'est pas seulement matériellement, mais moralement que le milieu des villes est corrupteur pour l'enfance. Nous avons aujourd'hui une ligue contre la licence des rues. Sa tâche est belle sans qu'il lui faille tomber dans les excès du puritanisme pour expliquer l'utilité de son existence. Mais enfin, on ne peut exiger que les hommes qui écrivent, qui dessinent ou qui s'amusent aient toujours cette pensée présente à l'esprit :

— Gare à nous I les enfants nous regardent I

11 est plus juste et plus pratique d'éloigner l'enfant des grandes agglomérations, de le faire élever dans de saines solitudes où il n'y a ni affiches sur les murs, ni journaux pour rire accrochés aux volets

des kiosques, ni boutiques de libraires qui enveloppent négligemment dans le même paquet Faublas et le Discours sur le style.

A cette fièvre cérébrale et sensuelle que développent chez nos écoliers l'apothéose, partout visible, de la femme, et les rivalités pour sa conquête, l'éducation anglaise substitue la concurrence des jeunes gens dans les exercices de force.

Nous avons cru imiter leurs jeux. Certes, l'cfTort en est bon, mais combien inhabile I L'Université a fait comme ces anciens féodaux qui, à des jours déterminés, exigeaient que le peuple se réjouît. Elle ne pouvait installer le jeu dans les cours de ses casernes, ni lui laisser ce qui est tout son attrait, la spontanéité et la liberté. Il

fallait aller le chercher loin, à certains

jours, à certaines heures indiqués par le règlement. Ce n'était qu'une classe de gymnastique, sous le contrôle des maîtres. On admettait à la rigueur que l'on changeât le rudiment pour le foot-ball, mais non la discipline pour l'initiative.

Cette initiative, l'éducation anglaise l'abandonne à l'écolier. Le règlement de l'école est celui du gymnase antique. La journée est également partagée entre la gymnastique et la musique (entendez, tous les arts et toutes les sciences des Muses). Les classes ont lieu le matin, l'après-midi est réservé aux jeux. Le jeune Anglais ignore ce que nous appelons l'a étude », c'est-à-dire la classe silencieuse où, sous la surveillance d'un maître muet, on écrit les devoirs, on apprend par cœur

les vers et les proses. Il doit arriver au professeu': avec des leçons sues, des devoirs nets. Mais il est libre d'accomplir ce travail quand et où il veut. S'il lui plaît d'étudier son Homère couché dans le foin et sa géométrie sur un arbre, nul ne s'y oppose. Son temps esl à lui comme son argent. 11 l'administre à son gré. On le rend responsable de l'emploi de ce trésor. On le juge seulement sur le résultat.

De bonnes gens diront :

— Mais que deviennent avec cette lib<:rté les études classiques?

11 est sûr que la majorité des jeunes Anglo-Saxons jouissent d'une culture générale médiocre. Ils sont tout à fait incapables, quand ils visitent un musée,

de vous dire, sans consulter le livret des tableaux :

— Cette toile représente l'empereur Alexandre le Grand à la bataille d'Arbelles.

Ils continuent, après le collège, à développer leur personnalité librement, dans le sens de leurs goûts. Vous rencontrez un grand fabricant de savon qui lit Homère pour son agrément et qui est membre d'une association de recherches microscopiques. Il se désintéresse complètement de la culture latine et ne prend aucun intérêt dans les découvertes de la photographie. Il ne se préoccupe nullement de savoir si ses voisins le trouveront baroque. Il n'est pas Français et condamné à tout faire comme tout le monde, sous

peine d'être traité d' « original » . Il est Anglais, il suit sa pente.

Ce système d'éducation a donné de si bons résultats que l'Anglais, quand il fait le tour du monde, l'emporte dans ses malles. Sa Majesté l'Impératrice Eugénie m'a conté cette anecdote caractéristique. Il s'agit cette fois de l'éducation des filles.

L'Impératrice accomplissait en Zoulouland ce douloureux pèlerinage qu'elle fit dans l'intérieur du pays jusqu'à cette place où son fils était tombé sous les lances. Aux étapes de la route elle recevait l'hospitalité des rares colons. Dans une ferme-fort elle avait été accueillie, fort respectueusement, par des Anglais, qui, gens indépendants et pratiques, demandèrent au retour :

— Nous avons une petite fille de douze ans. Elle est née sur la ferme. Le moment est venu pour elle d'aller achever son éducation en Angleterre. Il y a longtemps que nous cherchons une occasion. Voulezvous vous charger d'elle ?

Quelle que fût la mélancolie du voyage, l'impératrice ne voulut pas refuser le service qu'on lui demandait.

— Et cette enfant, disait-elle, fut la seule distraction que pouvait accepter ma douleur. Quand nous arrivâmes à la côte, la mer qu'elle n'avait jamais vue, les lumières du port qu'on apercevait de loin, lui causèrent un étonnement extraordinaire. Elle demandait : « Se peut-il que Londres soit plus grand que ce que nous voyons là? » Cependant, je l'avais

trouvée dans sa ferme du Zoulouland en petits tabliers Greenaway. Elle jouait au tennis, elle prenait son lunch et son thé, ses parents avaient fait venir pour elle, dans des boîtes, toutes les habitudes de la patrie.

C'est cela qui est la force de cette race. L'Anglais est élevé pour emporter l'Angleterre à la semelle de ses souliers.

Sa femme se tient prête à le suivre au bout du monde. Elle est surtout destinée à faire une compagne à l'homme. L'expérience a prouvé aux Anglais que les seules colonies qui prospèrent sont celles où l'on ne campe pas entre hommes, mais où la femme a suivi le mari pour créer un foyer. Dans cette maison où le mobilier, la nourriture, les habitudes, la

langue qu'il parle, rappellent à l'homme la mère patrie, il ne souffre pas de l'exil. Viennent les enfants que l'on ne peut élever en pays chaud, pas même aux Indes, sans les exiler dans la montagne, la femme anglaise ne quittera pas son mari, le jour où la séparation sera devenue nécessaire. Ce sont les enfants qui partiront ; elle demeurera. Elle ne s'est pas mariée pour élever une couvée, mais pour faire compagnie, pendant toute la vie, à un homme librement choisi.

C'est une mère Spartiate. Elle met des fils au monde non pour elle-même, mais pour perpétuer la grandeur de la race anglosaxonne. Je sais bien que beaucoup de ces nombreux enfants ne seront pas élevés. Le « tub » d'eau froide est un autre « céadas »

OÙ s'engloutissent lessujetsdélicals, — mais ceux qui résistent sont trempés pour la vie. L'éducation anglaise n'a pas voulu que la mère donnât à ses enfants en bas âge ces premiers soins qui amollissent le cœur et doublent l'instinct maternel d'une tendresse de nourrice. Elle a créé pour ce ministère un rouage qui nous manque, la « nurse ». Ce n'est pas une institutrice, et ce n'est pas « une bonne » : c'est une éducatrice qui préside au lavage et inculque à l'enfant les habitudes d'un gentleman. Elle lui enseigne à manger comme un homme bien élevé, à saluer, à prier, à lire et à écrire. Elle se lève, elle prend ses repas avec lui, elle le promène par tous les temps. Elle accomplit toutes ces besognes du dégros-

sissement de l'enfance où les parents de chez nous usent parfois toute leur autorité, au moins une partie de leur patience.

Et la mère anglaise, qui a vu son enfant une fois par jour quand il était petit, trois fois par an quand il était écolier, accepte facilement, quand le fils est fait homme, les séparations où les nôtres se refusent.

Je prie ceux qui lisent ces lignes, et qui peut-être en sont froissés, de songer que je suis moi-même un père infiniment tendre. Je connais, comme les meilleures, ces joies de la vie de famille, où parents et enfants se réunissent, aux heures douces et dans les tourmentes du chagrin, pour mettre en commun leurs cœurs.

Mais je voudrais m'élever, et d'autres

avec moi, jusqu'à ce point où l'on aime sans égoïsme. Nous avons, nous bourgeois, mission de former une génération d'hommes qui résistera à la poussée des autres races, et, par la supériorité de son action légitimera les privilèges indispensables de notre caste. Il ne semble pas que ces soldats de la bataille moderne puissent continuer d'être élevés d'après l'idéal et les traditions d'autrefois. La vie de famille, la chère vie du ibjer, avec tout ce qu'elle comporte de pusillanimité affectueuse, ne convient plus à des hommes qu'il faut créer indépendants et forts. Eh ! oui, indépendants, — je le dis d'un cœur qui saigne, — même de nos tendresses.

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