CEUX D OUTRE-MER
On conçoit que, dans le cadre d'un si petit livre, il ne soit pas possible, d'analyser les différentes méthodes d'éducation qu'emploient ceux du Nouveau Monde pour former un homme, exactement adapté au milieu si particulier où il lui faudra vivre. Ici l'absence de tradition laisse la place à toutes les initiatives, et les Américains ont le goût des essais.
J'aime mieux, selon un procédé que
Taine a recommandé à ses disciples, résumer ces tendances dans la monographie d'un sujet qui me paraît un reprétant typique des tendances de sa race.
On remarquera que je choisis non un Américain né aux États-Unis de parents déjà installés sur le sol, mais un Anglo- Saxon qui passa la mer parce que les usages de son pays mettaient des entraves à la libre expansion de sa personnalité. Ces Américains-là sont pour nous les plus intéressants de tous ; car c'est un acte de choix et non un accident de hasard qui fait d'eux des citoyens du Nouveau Monde.
Le contemporain dont je veux esquisser ici la biographie, — pour le moins aussi romanesque que la vie de Dickens, — est connu en France du public des lettrés.
La Revue des Deux Mondes a publié un roman de M. Franck Harris. V Idylle moderne. Pour ceux qui ne connaissent point ce petit chef-d'œuvre, je rappelle que Frank Harris est, à cette heure, en Angleterre, un écrivain dont le nom se lève comme un drapeau autour duquel on se bat.
[1 sort d'une famille de marins où l'on vivait du péril de la mer et du respect de la Bible. Tout petit, un jour de tempête, comme Franck naviguait à bord du navire paternel, un jeune officier, qui faisait le quart sur le pont, descendit au rapport, dans la cabine du capitaine :
— Comment est la mer ? demanda le vieux marin.
— Mon commandant, dit l'officier, elle ne peut pas être pire !
NOS FILS ol
Le père de Frank Harris haussa les épaules, puis, se tournant vers son Qls, il prononça :
— Mon enfant souviens-toi que tu viens de voir un homme si fou, qu'il croit qu'il y a une limite à la puissance de Dieu !
Frank Harris devait retrouver au collège les mêmes excès de piétisme. Il était proposé pour une bourse de grec à l'Université ; mais, dans sa composition d'instruction religieuse, ayant eu à conter l'histoire de Jacob, il traita le patriarche de « filou ».
Le directeur du collège le fit monter dans son bureau.
— Vous repentez-vous? demanda-t-iL
— Non, répondit l'enfant.
— Alors je vais vous battre.
Après les coups de canne obligatoires, qui furent supportés avec stoïcisme, le directeur dit encore :
— Maintenant, vous allez vous mettre à genoux avec moi et demander pardon à Dieu.
— Je veux bien prier, répondit Frank Harris, mais je ne demanderai pas pardon, parce que j'ai dit la vérité.
Le même soir, il s'enfuit de l'école, sans argent, sans bagages. Il se cacha à bord d'un steamer qui partait pour les États-Unis et il attendit qu'on fût au large pour sortir de sa cachette. Il charmait les loisirs de la traversée en récitant aux passagers de troisième classe des vers de Shakespeare, qu'il déclame, encore aujourd'hui, d'une façon admirable. Les