NOS FILS Î
voyageurs des secondes entendirent parler de ce drôle de petit garçon. Ils firent une collecte pour payer sa place et l'empruntèrent à leurs voisins. Par cette voie, la réputation du jeune récitateur arriva jusqu'aux oreilles des ennuyés de la première classe. Leur curiosité était piquée : ils enlevèrent Ilarris aux petites gens des deuxièmes. Ainsi l'enfant finit sa traversée sur le divan d'une cabine de luxe où un gros négociant de New-York lui offrit l'hospitalité.
— Je vois, dit cet homme pratique, que vous êtes un garçon intelligent.
Voulez-vous que je vous donne une place dans mon bureau?
Frank Harris remercia. Mais il n'avait pas quitté le collège pour subir tout de
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suite un autre maître. Il voulait — le mot est de lui — « faire sa vie lui-même » . Au débarquement il s'arrangea pour glisser entre les mains de son nouvel ami.
Le matin même de son arrivée, comme il battait les rues de New- York avec quelques scbellings en poche, il s'arrêta pour causer avec un petit décrotteur qui cirait des bottes au bas d'un pont.
— Pourquoi, demanda Harris, vousmettez-vous-là? La place est meilleure au pied du réverbère.
— C'est vrai, répondit l'enfant, mais il y a un nègre de vingt ans qui s'installe là tous les jours. Si je prenais sa place, il me battrait.
— Laissez-moi vos brosses pour une matinée, dit Frank Harris.
NOS FUS Oo
Et il s'installa à la place qu'il jugeait la meilleure.
Le Dègre arriva, une heure après, et, tout d'abord, il empoigna, par son grand col, ce petit garçon bien mis.
— Voulez- vous boxer? dit Frank; si vous me battez je vous cède la place.
Une « couronne » de passants s'était formée autour des deux champions, et un grand gars d'Irlandais dit à l'oreille d'IIarris :
— €royez-vous que vous tiendrez?
— Oui. Il est plus grand que moi, mais je suis mieux nourri.
— C'est bon ; je vais parier pour vous et pour moi. Nous partagerons la somme.
Au bout d'un quart d'heure, le nègre était battu et l'Irlandais remettait à Har-
ris une soixantaine de schellings pour sa part.
Après qu'il eut aidé l'enfant à laver ses blessures, il lui demanda:
— Vous savez bien calculer ?
— Sans doute.
— Eh bien ! voici ce que je vous propose. Je suis intendant d'un grand hôtel, et approvisionneur. Ça m'ennuie de faire les comptes. Vous vous en chargerez. Je vous donnerai tant par mois.
Harris attendit une vingtaine de semaines pour acquérir la preuve que l'Irlandais volait abominablement ses patrons. Alors, preuves en main, il alla les trouver :
— Votre intendant, leur dit-il, se grise tous les soirs et il vous pille. Donnez-
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moi son emploi. Je le remplis depuis des mois. Je demande aussi un intérêt dans les économies dont je vous ferai profiter. Les patrons acceptèrent. Harris resta dans cette place jusqu'au jour où il eut économisé assez d'argent pour faire son rêve vivant. Il partit pour l'Ouest, acheta dans un placer un champ qui semblait riche. Mais ce tut un voisin qui, à côté de lui, trouva le filon d'or, d'où la fortune. Il faut espérer que les contes, sobres comme du Maupassant, où Harris a décrit cette vie de l'Ouest seront quelque jour traduits en français. On y verra non plus le mineur seiilimental que d'autres ont pc-iiil, mais la bêle de « struggle » avec sa proie entre les ongles. Ce sont là des pages qui méritent de vivre.
Le jeune homme allait alors sur ses vingt ans. Ruiné par cet échec, il se lit cow-boy, gardeur de vaches, dans l'État de Kansas. Le seul lien qu'il eut conservé avec le passé était un traité d'Herbert Spencer. Toujours il le portait sur lui ; il avait fini par le posséder par cœur.
Plus d'une année s'était écoulée depuis que l'ancien lauréat de grec veillait sur les troupeaux dans la solitude, quand le hasard le fit assister à un meeting en plein air. Un orateur de Boston, accompagné d'un avocat du pays, y prenait la parole sur une question qui intéressait les éleveurs. On écoutait dans le silence, lorsqu'une voix cria :
— Tout cela, 'ie sont des bêtises !