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On se retournait pour voir qui avait parlé, et, au nez de ce jeune gardien de vaches, tout brûlé du soleil, coiffé de son grand chapeau, qui se permettait de critiquer en ces termes un orateur de Boston, les rires éclatèrent. Mais Harris était nourri de la logique de Spencer ; il apportait dans la discussion Ténergie qui, autrefois, l'avait fait triompher du décrotteur nègre, il escalada la tribune et lança :
— Je vous reconnais bien là, hommes libres. Américains, qui jugez les gens sur leur habit et sur leur chapeau I
On écouta en silence. L'orateur de Boston fut hué, et l'avocat qui lui avait servi de conseil demanda au cow-boy :
— Mon ami, laissez donc là vos vaches
et associez vous avec moi. Je suis très fort en droit, vous avez une parole qui s'impose. A nous deux nous serons irrésistibles.
L'affaire fut conclue le jour même, et, pendant plusieurs années, l'avocat prépara les dossiers des procès que plaidait Frank Harris. La réputation des deux amis s'étendait dans toute la région.
L'argent affluait dans leurs mains. Il semblait que Frank Harris fût pour toujours fixé dans le Kansas.
Un hasard le remit en route.
Un jour qu'il était entré chez un libraire, il ouvrit un livre français, de critique moderne ou d'esthétique. Il en lut plusieurs pages avec une émotion grandissante. Les mots lui étaient toujours intel-
ligibles; mais c'étaient les idées qu'il ne comprenait plus, ces pensées où, dans des formules de prescience et de beauté, le Vieux Monde condense sa philosophie des évolutions futures. Les larmes vinrent aux yeux du jeune orateur Quand il sortit (le chez le libraire, sa résolution était prise Malgré les supplications de son associé, il se fit rendre sa part de bénéfices et il partit pour l'Europe, pour Paris. 11 avait fait deux tas de son argent liquide : il voulait dépenser la première part dans le plaisir, parce qu'il avait de l'entrain de jeunesse et cette conviction que c'était là un moyen rapide de se mettre au diapason d'une civilisation inconnue.
Quand ce premier appétit de divertissement fut passé, Frank Ilarris décida
d'essayer du travail. Il ne sortit plus de la Sorbonne ni du Collège de France. Mais, avec cette bonne foi que toujours il a eue en face de soi-même, il reconnut vite que cet enseignement lui échappait.
La vie d'action qu'il avait menée l'avait trop éloigné de ces spéculations de la pensée pure, de ces résumés, de ces idées générales qui sont un fruit facile de la culture française. Donc il quitta Paris à regi-et, pour une Université allemande, où l'enseignement plus particulier était borné par un horizon défini. II y prit son doctorat de grec, et, par cette porte, rentra dans la pensée du Vieux Monde, dont il s'était volontairement exilé.
Quelle sera la forme dernière que prendra l'activité de cet homme complet,
qui est également doué pour la vie d'affaires, poui' Ja vie politique et pour la vie de lettres, qui déjà a commencé de réformer dans son pays l'écriture de prose? On ne peut le prévoir. La dernière fois que je l'ai vu, il m'avait in vile à venir ramer avec lui sur la Tamise. La dernière fois que j'ai entendu parler de lui, il venait de partir pour le Transvaal. Sa dévorante activité n'est pas encore lasse de batailler, d'ameuter des haines, de créer des mouvements. A supposer que, après tant d'aventures, il finisse dans la peau d'un homme de lettres, jamais il ne concevra une forme d'art où le rêve et l'action seraient séparés.
Il est bien entendu que je ne propose pas cette existence un peu tumultueuse
comme un exemple que je voudrais voir suivre par nos bacheliers. Nous sommes ici devant l'éruption, presque volcanique, de cet instinct d'initiative qui est si refroidi chez nous. Mais il me semble qu'il éclaire l'horizon de ces solitudes, oui ceux qui veulent être « leurs pères à euxmêmes » vont essayer la vie libre.