CHAP. V. CE QUI CHANTE, ETC
des Bayle, des Rousseau et des Voltaire! Mais peut-être un soir, comme la nuit sereine montait au ciel dans une clarté diaphane, et donnait aux hommes, avec les visions et les songes d'or, l'espoir d'un lendemain radieux, peut-être à cette heure, un rêveur s'en alla-t-il par les campagnes, aux lieux obscurs et mystérieux ovi le siècle avait balayé la poussière des vieilles ruines ; peutêtre, voyant à ses pieds les débris d'un monde d'airain où pourtant des hommes avaient vécu, des cœurs battu, des femmes aimé, des poètes soupiré, et, reconnaissant parmi ces formes rigides et confuses que l'oubli ronge chaque jour davantage, les ossements de ses aïeux, peut-être pleura-t-il, se souvenant des foyers détruits, des amours anéanties, des cœurs dormant pour l'éternité. Peut-être aussi cette larme qui tomba de ses yeux sur la poussière des morts, réveillant du sein de la mort même les âmes qui l'avaient jadis animée, comme aux cimetières le souvenir des vivants fait tressaillir la cendre de ceux qui y dorment, peut-être fit-elle chanter, en cette destruction des choses, quelque vieille et tendre illusion, quelque beau rêve mêlé à tout ce grand chaos, quelque légende expirée aux cordes des lyres et murmurée tout à coup, en cette nuit mélancolique et claire, par des couples de fiancés bercés au vent du soir. Et moi aussi, descendant en ces siècles au tombeau, j'ai vu, aux clartés des lampes sépulcrales, de pâles fantômes saignants d'amour qui emportaient dans leur vol leurs cœurs percés de glaives, et, souriant, en leur éternel sommeil, d'un doux et pur sourire, se chuchotaient, parmi l'immuable silence des ruines, des paroles d'amour que ne répétaient pas même les échos.