VI. M.ARGUERITES DE TROTTOIRS 8( ChIMÈNES DE BOUDOIRS
Des siècles évanouis, si j'admire tant de mines, si ma fierté s'éveille à tant de revendications éclatantes, je déplore une chose, c'est l'amour expiré, c'est la hauteur de l'âme disparue, c'est l'honnêteté des tendresses anéantie parmi nous. Il est aisé de railler sur ce chapitre les âmes indignées qui évoquent l'antique pureté. La bassesse même a de l'esprit contre les mouvements de la conscience froissée. C'est, du reste, par ces temps de vice enjoué et badin, un travers à la mode que de jeter le ridicule sur la femme et l'amour. L'amour, cette grande chose sacrée, principe de l'être, source éternelle de félicité et de vie, est devenu l'aimable objet des railleries du monde. Ce que la femme peut donner de plus pur, de plus grand, de plus sévère, ses entrailles et son cœur, exposé aux ris publics, ne semble plus être aujourd'hui qu'une fonction toute naturelle et d'une vertu à peu près égale dans le concubinage et le mariage. Et, chose inexplicable ! ces contempteurs de la vertu des femmes sont les premiers à réclamer pour elles l'émancipation dans la société ; ainsi, les réputant incapables de fierté et d'amour, ils les jugent capables d'intelligence et d'esprit, et, s'ils en médisent comme femmes, ils sont prêts à les révérer comme bas-bleus.
Pour celui qui la connaît, l'aime et l'estime, la supériorité de la femme sera toujours de rester femme dans le monde charmant de l'âme et de la grâce; dans cette sphère douce et fortunée pour laquelle elle paraît naturellement faite et dont sa sensibilité, sa délicatesse, l'exquise fraîcheur de son cœur et la vivacité de son imagination la font reine sans rivale, nul ne peut la surpasser en séductions, en attraits touchants, en émotions profondes. Partout ailleurs, en lutte avec l'homme, comme énergie, comme acharnement aux affaires, comme génie presque toujours, soit qu'il faille la robuste résistance du corps ou la trempe puissante de l'esprit, elle trouvera un maître, un vainqueur, un ennemi. Mais je veux qu'elles s'y hasardent : rebutées de leur rôle naturel qu'elles jugeront avilissant, femelles et nourrices, diront-elles, alors qu'elles pourraient prétendre aux travaux et aux honneurs des hommes, elles abandonneront à des mains mercenaires les berceaux des enfants ; leur poitrine qu'elles garderont forte pour le labeur, se refusera aux lèvres des nourrissons ; peut-être même épuisée, écrasée, étouffée en ses lobes divins et ses sources précieuses, s'offrira-t-elle vainement à apaiser lem^ soif avide. Le foyer, déserté pour la rue, n'aura plus pour hôte que le grillon ; la nuit à peine rassemblera dans un sommeil bourrelé, sans caresse et sans amour, des époux envieux. La femme, jalouse des libertés de l'homme, les revendiquera pour les convertir au profit de ses plaisirs. La raison lui prouvera la vanité d'un lien que la société maintient quand l'amour l'a dissous, et, fidèle à la raison, elle cherchera dans la promiscuité des consolations et des changements. Concevez que, si vous voulez pour la femme la virilité de l'éducation, il faut l'admettre dans toutes ses conséquences. Le siècle, du reste, est en bonne voie : la femme s'affranchit. Aidée
par l'homme, elle rejette lentement de ses épaules le manteau de la matrone; la robe elle-même se détache de ses flancs ; la nudité, jadis entourée de pudeur et d'innocence comme d'un voile ou d'une auréole, apparaît déjà, mystère connu de plusieurs. Tout ce monde est épris de désir, d'amour, de plaisir; mais l'idéal a fui, rien ne s'agite plus dans ces orgies de l'esprit et du cœur que la passion des chairs. 0 séductions de la femme! Au lieu de nous apprendre à les chercher dans une âme fière et amoureuse, elles les ont mises dans les plis de leurs jupes et les contours de leurs corsages. La voix héroïque qui parlait de courage et d'éternité dans les yeux et sur les lèvres des femmes n'a plus, pour se faire comprendre, que le badinage pimpant et musqué de la bouche et les agaceries chatouilleuses des prunelles. Des filles de seize ans se voient par le monde, rouées et fines comme les Manon et les Ninon : jolies et fraîches, habillées, du reste, avec un art d'indiscrétion infiniment savoureux, elles ne se donnent plus la peine d'avoir de l'esprit et du cœur. Ce sont simplement des modèles de salon, savants dans la ruse des poses, dont les grâces piquantes, éveillées précocement, disent, en accord plastiques, les choses qu'elles ne sauraient exprimer autrement. Jolis petits poèmes ambrés trottinant légèrement, pied leste et jupon court, qui laissent égrener au vent leurs strophes coquettes, elles plaisent, séduisent pour un temps, se font marier, aimer jamais. Le temps est perdu des amantes et des épouses qui mettaient leurs trésors dans l'affection d'un homme et la sainteté d'un foyer. La prêtresse des orgies ténébreuses a chassé du temple l'ancienne Egérie, épouse et mère. Une idole souillée remplace sur nos autels l'ange des pures contemplations. Ainsi ce siècle achève dans le bruit des coupes et des baisers la
journée commencée dans les sueurs et le sang ....
0 vents, dites-moi, vous qui passez sur la face du monde et voyez se dérouler sous votre vol éternel les solitudes des déserts et les vivants tourbillons des villes, où donc est-il, le pays que la contagion n'a pas atteint, qui ne porte point la gangrène en ses flancs, qui n'a point vu passer à sa frontière, avec un rire éclatant et bête, la face fardée de la pâle lorette? Quel navire, emportant sur des rives inconnues les destinées d'un peuple de colons, ne cacha parmi ses ballots, à côté de la valise d'un banquier amoureux et dupé, le lavabo de quelque fdlc quittant Paris, ses créanciers, la vogue perdue, et s'en allant au loin, sous les tentes des pasteurs, implanter, avec les modes françaises, le patchouli, le Champagne et les nuits de la Maison d'Or? Où sont les Marguerite de l'Allemagne? Où donc est le rouet qui, ronflant en cadence, berçait sm' le soir la rêverie des jeunes amoureuses, alors que les Faust, passant au détour de la rue, cachaient sous leur manteau les mandolines encore vibrantes de leurs soupirs et de leurs chants? Où donc sont-elles, les Clara des anciennes Flandres? Où donc sont-elles, les chères maîtresses éprises des d'Egmont, si belles, .si naïves, si chastes, dont les amours s'ouvraient dans l'ombre comme des calices embaumés? Ombres désolées, venez-vous quelquefois, quittant les nimbes de la fantaisie où vous rayonnez immortellement, venez-vous, par les nuits d'amour, comme celle où tu reçus le baiser de Faust, ô Marguerite, aux mansardes de vos pauvres sœurs restées sur terre? La fleur que tu arrosais de tes larmes sur la marge de ta fenêtre et qui était pour toi le symbole vivant de l'amour de Faust, la vois-tu toujours, ô Gretchen , palpiter au souffle des pâles
fiancées cachées clans l'ombre des rideaux et attendant éternellement un amant qui ne reviendra plus ? Et la marguerite, que tu effeuillais avec un divin effroi, comme un oracle pieux et infaillible oii te parlait la grande mère nature, dis-moi, ô Gretchen de Goethe, la vois-tu encore trembler aux mains des humbles amantes, tandis que la rougeur, comme un flot pur et matinal, envahit leurs joues frissonnantes et que Faust, enivré d'extase et de désir, sourit et pleure à la fois d'amour et de respect? Non, Marguerite est morte. Marguerite est ensevelie pour l'éternité en son suaire étroit. Elle dort dans la poésie de Goethe, baignée des larmes du cœur par tous ceux qui ont connu l'amour ou qui l'ont rêvé. Laissons-y dormir avec elle les songes qu'elle fait en son sommeil, tandis que Faust se prélasse au sein des anges, dans l'éblouissante contemplation de la beauté divine.
Aujourd'hui, quand Faust passe au bout de la rue, Marguerite qui entend sonner sa canne, accourt et calcule ce qu'il porte à la ceinture. Faust n'a plus besoin de Méphistophélés. Pends-toi, vieux diable! L'amour se traite maintenant de la main à la main. Faust, caché dans la petite chambre de Marguerite et entendant Marguerite qui monte, ne fuit plus comme jadis; Faust se met au lit, et ce serait vraiment conscience que Marguerite l'en voulût chasser.
Ah ! le siècle est en progrès. Voyez-vous cette petite sotte de Clara, toute pauvre, toute humble, avec sa petite robe où elle n'a pas bien chaud, en sa maisonnette que les vents traversent, la voyez-vous accueillir son beau d'Egmont chamarré d'or, avec ses plaques de diamants sur la poitrine et sa flamboyante épée à la garde enchâssée de pierreries? La voyez-vous sauter au cou de l'homme acclamé par les foules, du grand seigneur royalement
dépensier, du courtisan prospère et opulent, elle, la fille du peuple, qui tout le jour tourne le rouet, songe, travaille et mange au soir un pain durement gagné, la voyez-vous aimer cet homme, bête qu'elle est, de tout son cœur, de toute son âme, de tout son être, avec délire, avec frénésie, jusqu'à la mort même, et tout cela sans même lui demander un sou? Ah! qu'il revienne, d'Egmont, aux mansardes des ouvrières de maintenant, qu'il y revienne chercher son amoureuse, et que l'on sache qu'il est bien en cour, chef de ministère, valet de grande maison ou boursicotier sur la place ! Clara, demi-vaincue sous les baisers qu'il lui met aux épaules, et déjà frissonnante du plaisir procliain, marchandera sa défaite, et il est bien entendu que d'Egmont désormais lui louera à la ville un boudoir oii elle se donnera intégralement.
Clara trotte les rues; Clara secoue ses jupes à grands volants pleins de poussière par la fenêtre d'un appartement doré; Clara porte chignon; Clara, le soir, rue Neuve, fait claquer, dans la boue qui clapote, ses grands talons de bois. Elle fait de l'œil aux agents de police qui lui froncent la moustache en guise de sourire, et d'un bonjour encadré d'un rire bête, elle agace le barbon qui rumine d'une dent chevillante les restes de son dîner.
Mais, dites-moi, vous, les Chimène, les Dona Sol, les Dorothée, les Diana, les Elvire, pour être moins cyniques, en êtes-vous moins coupables? Vos lèvres, gâtées par les baisers de la chair, ont trouvé amer le fruit de chasteté et l'ont rejeté avec dépit. Vos mains n'ont pas su retenir l'ancienne tradition d'honneur et de fierté, et comme un voile trop lourd à porter, vous l'avez abandonnée au vent du monde. C'est merveille de vous voir, jadis si dédaigneuses et si hautaines, au temps où vos mépris ne savaient
pactiser avec vos tendresses, aujourd'hui si souples et si accommodantes, qu'il n'est de scrupule qui vous puisse arrêter un instant. Et n'allez-vous pas vous-même au devant des occasions de chute et d'ahaissement? Ne vous voit-on pas dans les lieux célèbres par la perte des vertus ordinaires, en rehausser de vos faiblesses le malin prestige? Votre idéal, infantes et marquises, a, je crois, un peu baissé, et le portefaix, s'il a la virilité voulue, triomphe sans grande peine des dédains que les héros mêmes ne pouvaient vaincre autrefois. Filles superbes, votre âme était si haut placée qu'elle craignait de se mésallier avec quiconque ne l'eût point eue si haute. Depuis, glissée de cascade en cascade, par les pentes moussues et veloutées oii coule la vertu des grandes dames, votre âme a roulé jusqu'au marais, si faible d'ailleurs, qu'on n'a pas même entendu le bruit qu'une chose fait en tombant. Je le sais, les belles, vous riez de la fille déchue, vous croyez que l'éclat de vos atours vous sauve de la honte qu'elle cache en ses haillons. Mais, au tribunal de la conscience, la vôtre, plus cachée, parait plus laide que la leur; car, si l'une, fille de l'ignorance et de la misère, se montre à nu dans son horreur, c'est peut-être son excuse, tandis que l'autre, fille de la corruption et de l'hypocrisie, se dérobe sous les apparences d'une vertu qui s'indigne et pâlit aux vices de la terre. Et pourquoi rire de ces filles auxquelles votre curiosité, voluptueusement alléchée, va demander le secret des séductions qu'elles raffinent? Vos boudoirs, calqués sur ceux des courtisanes, ne sont-ils pas armés à leur exemple des dangereux attraits oii mollit le cœur des hommes? La lumière et l'ombre, ménagés en luttes heureuses, ne mesurent-ils pas à vos fronts la rougeur qui résiste et à vos lèvres le sourire qui se rend? N'est-ce pas d'elles que vous
tenez les leçons que vos amants vous voient mettre en pratique, cet art de la chair enfin, combiné en poses hardies, où le vice, singeant la vertu, a l'air de se laisser vaincre alors qu'il demeure vainqueur de lui-même jusqu'en ses plus apparentes défaites?
En vérité, princesses, vous êtes fortes sur le chapitre et vos maîtresses seront un jour vos écolières. Vous ne faites déjà plus mystère de vos fantaisies; vos amours, épanouies sur le seuil, se plaisent aux attentions de la rue. Est-on d'ailleurs grande dame pour rien? Et si l'on est belle, un scrupule de pudeur vaut-il la peine qu'on se dérobe aux légitimes applaudissements des foules? Le titre chez vous ne sauve-t-il pas ce qu'une roture mettrait d'ignoble et de bas aux étalages que vous faites par les places de vousmêmes? Et vraiment n'est-ce point bien de l'honneur que l'on fait à ces manants de leur laisser voir des choses qu'on ne montrait jadis qu'à son mari? Mon Dieu! marquises, laissez-les dire. Que vous importe, à vous qui êtes au dessus de ces faiblesses, les vaines arguties des petites consciences bourgeoises? La conscience et l'honneur pour vous sont le bon plaisir de vos sens et le caprice de votre imagination. Il vous est loisible d'être canaille à votre aise, et puisque les filles du peuple visent à l'honnête, j'aime que vous tranchiez sur elles en ne l'étant point. Le canaille est un genre. Vous voici demi-nues ; de grâce soyez complètes : abrog'^z les derniers remparts d'une sotte réserve, et mettez-vous nues comme Yénus, Aspasie, Grapaudette et Bambocharde.