CHAP. VIII. AVOCATS ET GANDINS
bien avec le code, pillards s'ils le peuvent, dupeurs si l'on veut. Les uns et les autres sont des calculateurs. Les gandins ont des amourettes, non des amours; l'amour ne veut pas de ces autels banals; du reste, il coûte trop cber et ils aiment mieux les bons marchés infâmes. Les avocats cherchent les intrigues; ils cabalent et ne luttent pas. Ce sont des lions roquets. On n'entend qu'eux, on ne les voit jamais. Ainsi, ils ont les bénéfices sans les dangers. — Juste ciel! Et ces hommes sont jeunes! Ces hommes ont une poitrine ! Mais qu'y a-t-il donc sous votre poitrine , ô vendeurs de conscience, acheteurs de virginités vénales? Les grandes vertus et les grands crimes vous sont également impossibles. Les petites bassesses, les petites impudeurs sont votre fait : vous êtes bourgeois jusque dans les moelles, c'est à dire pourris. Un homme est pourri quand, riche et libertin, il fréquente les filles par lâcheté de cœur, sans les aimer; un homme est pourri quand, pauvre et besogneux, il ne travaille qu'en vue de l'argent, sans idéal et sans orgueil. Ces coureurs d'affaires et ces coureurs de plaisir sont, dans leurs jouissances et leurs curées, aussi bas et aussi gueux les uns que les autres : avares, durs, grincheux, bilieux, humbles devant les grands, dominateurs devant les petits, les premiers se laissent marcher sur la tête pour une aumône, débrouillent de petits procès pouilleux pour cent sous, discutent insolemment de toute chose, dénigrent le bien et le beau, ne pouvant les comprendre, élèvent la voix en maître devant les femmes et les enfants, traitent l'art d'intrus, se croient importants, s'immiscent partout, du reste myopes, louches, borgnes et bruyants comme des hannetons. Et parmi ces plats-pieds, nonottes et patouillets de la robe, il y en a qui ont vingt ans, comme il y en a qui en ont soixante. — Pour les autres.
lions, cocodès, crevés, bichons et bébés de Jockey-Club, dépensiers sans générosité, ils n'ont jamais eu l'art de jeter l'argent par les fenêtres ; le sang marchand et boutiquier coule dans leurs veines. Ils veulent des femmes et ils en cherchent qu'ils ne doivent pas payer ou qu'ils puissent tromper. Ladres ! Cela tranche du gentilhomme et cela ne sait pas payer une courtisane ! Lequel d'entre eux, amoureux d'une femme, a dépensé pour elle son dernier sou, content de vendre son âme ensuite, si on la lui eût demandée? Mais je veux qu'ils l'aient fait : alors ça été bêtise ou vanité. Ils se disent gens de plaisir et ne savent pas même inventer une orgie : une orgie pour eux est un souper à quatre, en un cabinet où l'on se soûle sur des canapés. Voyez-les au jeu : devant le gain, ils sont fous; devant la perte ils deviennent épileptiques. Ils ne savent même pas paraître avoir des vices, ces Faublas de contrebande, ces Lovelace faux- teint, ces don Juan de baudruche, et ils sont petits jusque dans la caricature qu'ils font des vices des autres. Les bonnes femmes les appellent débauchés. Débauchés? Le sont-ils? Eh! non, dévergondés au plus, ils font de la folie réglée et se croient très-mauvais sujets pour quelques viletés qui n'en font que des lâches et des polissons. Ils n'ont ni gaîté ni verve ; d'ailleurs, si peu robustes au plaisir, qu'à trente ans ils sont blasés ou le paraissent, bons alors à marier bêtement.
Qu'on ne me suppose pas l'intention de glorifier le vice : j'ai seulement voulu opposer à ce qu'il a d'excusable, quand la passion s'en mêle, le misérable ridicule des petits vices en gants paille. Le vice dans ses extrêmes suppose la violence d'un tempérament débordé ; mais anodin, puéril, grimé, musqué, il n'est plus que la perversité de l'esprit et la lâcheté du cœur.
IXi JEUNES CORPS, VIEUX CCEURS. j
Voilà les jeunes gens d'aujourd'hui! Ah! tu le disais bien, Musset, pour l'avoir peut-être senti toi-même. Malheur à qui laisse la débauche planter son premier clou sous sa mamelle gauche! Oui, ce jeune homme entré dans l'existence par la porte des mauvais lieux, est flétri pour la vie : il sentira toujours à son flanc la plaie obscène : l'épouse ne remplacera pas pour lui la courtisane. Il reviendra, par les chemins qu'il connut imberbe, alors que sa famille reposera la nuit, confiante en lui, il reviendra, trompant la quiétude d'une femme, réchauffer au corps des catins ses membres que ne font plus tressaillir les pures jouissances des amours chastes. Eh quoi ! à peine sorti des bras maternels, la lèvre encore humide du lait qu'il a tèté? il court apprendre chez les marchandes publiques les lascivetés séniles.
0 nuits de mai ! Nuits faites pour les enchantements ! Nuits où tout soupire ! Au lieu que la clarté des étoiles voie deux êtres, au fond des bois, se prendre les mains, sourire et pleurer dans la divine folie des premières tendresses, un jeune homme, presque un enfant, aux formes encore indécises, sort à l'aube des maisons infâmes, les habits en désordre, ayant aux joues les rougeurs d'une nuit sans sommeil passée aux bras des courtisanes. Que saura- t-il jamais, celui-là, des adorations d'une pure tendresse, des
i2 NOS FLAMANDS.
illusions oii se double l'amour, des nuits plus radieuses que les jours, et des baisers où le monde s'oublie aux lèvres d'un ange qui tressaille? Est-ce que les souffles des printemps éveilleront jamais, en cette âme déjà tachée de la boue immonde, les rêves pleins de chants et de rires, oii la beauté, entrevue en lueurs éclatantes et douces par le désir, apparaît comme une aurore divine? Les harmonies que la parole d'une femme fait chanter dans l'âme retentiront-elles à son oreille ravie? Accords où le ciel se laisse entendre, emporteront-elles ses songes dans l'azur introublé des voluptés idéales? Goiitera-t-il l'extase des rougeurs féminines, des timides aveux, d'un cœur qui bat et s'elfare, de la robe qui se soulève à bonds inégaux, des serrements de mains, d'une promenade à deux dans la lueur des clairières? Se roulera-t-il sur l'herbe, en un matin de soleil, dans la rosée et dans les fleurs, ivre de félicité, sentant le monde se perdre sous ses pieds et voyant à toutes choses dans la nature une face rieuse qui lui parle d'amier? Connaîtra-t-il les langueurs, les palpitations, les mouvements désordonnés d'une poitrine qui s'emplit à déborder, les chansons que l'on chante dans la rue tout seul comme un fou, et la bonté qu'un premier feu fait éclore dans le cœur? Non, il est mort pour ces purs ravissements. Il passera dans la vie comme un fantôme, sans connaître ce qui en fait le charme. La virginité, épanouissement d'aube, ne laissera paraître sur ses lèvres que le ris moqueur du débauché incapable d'en comprendre la blancheur radieuse. Lié au monde des sens par les plaisirs où il perdit les nobles aspirations de la nature, il ne peut concevoir désormais que ce qui le frappe matériellement, et, s'il s'émeut encore de quelque chose, c'est dans l'entraînement d'une séduction grossière. La poésie, cette aile palpitante, vaguement ou-
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verte dans les jeunes cœurs, brisée chez lui en ses premiers essors, a quitté les demeures inhospitalières qu'envahit un souffle de corruption. J'ai dit qu'il ne comprenait plus la femme; non plus qu'elle, il ne sent la nature. La terre, le ciel, les nuits, les jours, également obscurs à ses yeux pleins de ténèbres, sèment en vain devant lui leurs éblouissements sans nombre. Il marchera dans son étroite voie sans voir ce qui est au dessus de sa tête : ce dieu, cet universel principe, cette source de vie que l'esprit en délire cherche au sein du firmament dans la splendeur enflammée des soleils ou les clartés apaisées des étoiles, ne détournera pas un instant ses regards des tristes spectacles auxquels se borne son brutal instinct. Ce qui luit, vibre, soupire, dans les eaux, les airs, les bois, l'art des hommes qui en fixe les harmonies fuyantes, les capricieuses couleurs et les sensations éparses, rien ne le fera sortir un instant du tombeau oii se meurent ses années. La lâcheté de son âme y a tué les germes de la grandeur humaine. Circonscrite dans un même cercle, sa pensée, humble et timide, ne s'agite que pour recommencer le lendemain ce qu'elle fit la veille. Aimer, penser, noblement agir, tout se réduit pour lui à un vain simulacre de vie oii il croit vivre et qui le laisse au même point, chrysalide inerte dont il ne se dégagera qu'au jour de la mort. Jour de vie plutôt celui-là, il dépouillera alors l'enveloppe où il mourut véritablement ; car si ce n'est mourir, qu'est-ce donc vivre et ne point être vivant? Ah ! qui n'a plus pour le beau que des entrailles de pierre n'est pas digne de respirer sous les cieux, et plutôt que de tomber à la bassesse oii l'on vous voit, froids jeunes gens, j'aimerais mieux fermer pour jamais des yeux qui ne sauraient plus s'éblouir aux clartés du monde.