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sin ni tout à fait un voleur, et l'on tombe d'accord que si c'est une misérable chose d'être dupeur, c'en est une non moins misérable d'être dupé. Ah! grand Rousseau, ton Emile est bien à toi, et il fallait ton grand cœur pour guider à travers la vie cet enfant dont tu étais le maître sans en être le père, puisque les pères ne font pas pour leur fils ce aue, toi, tu faisais pour ton élève.
Et pourtant la grande leçon, le sublime enseignement, la sainte et magnifique communion, qu'un père et un enfant confondus dans le même amour et la même pensée ! Le père de bonne heure prendrait son enfant par la main : il le conduirait aux champs : il lui ferait voir le soleil qui se lève, les oiseaux qui chantent, la nature qui s'éveille, les hommes qui vont au travail. Le soir il reviendrait voir avec lui les lieux qu'ils auraient vus au matin ; il lui montrerait le changement de toutes choses survenu aux heures décroissantes du jour: le soleil, au terme de sa carrière, qui roule à l'horizon, sombre et flamboyant comme l'Hercule des cieux; la nature qui s'assoupit, lasse de lumière, d'amour et d'harmonie, et lentement s'endort sous le dôme des forêts bercées au vent ; la nuit qui s'approche en ses voiles semés d'astres, douce, radieuse et consolante, comme la vivante bénédiction des travailleurs. Tandis qu'ils descendraient le sentier qui conduit du village à la ville, ils entendraient aux fermes sommeillantes les mugissements des bœufs et les grondements des chiens. Déjà la chauvesouris trace dans l'air ses anguleux réseaux. L'alouette monte dans le rayon de pourpre, et, d'en haut, comme l'hymne du soir, jette aux moissons son chant. Les bœufs sont rentrés. Pourtant le paysan est encore là. Il considère les campagnes baignées d'ombre où se traîne une dernière clarté. Parfois il se penche, il ramasse une herbe, il ôtc
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une pierre et ne peut quitter ces lieux remplis de sa sueur, que la nuit épaisse n'ait tout confondu à ses yeux. Sept heures du soir. L'angelus tinte au loin; la cloche, en vibrations mourantes, se perd dans l'azur assombri. Çà et là des troupeaux,vaguement entrevus, moutonnent la plaine grise. On entend des voix et des chants. Las, mais content, le peuple des campagnes regagne la ferme, le souper, le repos. Les fumées serpentent dans les arbres, et il y a dans l'air une odeur de bois brûlé. Aux fermes la vitre brille : une rouge flamme de lampe l'incendie. La famille est à table ; les plats fument. Les hommes sont noirs, les femmes sont brunes et les enfants sont roses. Près de l'âtre, les vieillards dorment déjà. La fermière roule sur son sein un gros petit paysan demi-nu. Un berceau se voit dans un coin, et devant la table, dans une ombre qui bouge, les chiens sont assis. — Ils verraient ensemble toute cette bonne et rude joie qui se compose de la conscience du devoir accompli et de la foi dans les destinées. — Le paysan qui, de l'aurore au couchant, pétrit pour les épis la terre fumante de ses sueurs, et, le soir, ayant vaillamment labouré, voit les gras sillons s'aligner, nombreux, derrière les bœufs qui les piétinent, ce paysan-là sent vaguement qu'il est quelque chose sur la terre. Ah! le paysan! grande leçon! Superbe spectacle ! Eh bien oui , quittant la ville , ses fracas , ses tumultes inquiets, sa froide et pénible réalité qui dérobe au travail jusqu'à ses poésies mêmes, le père descendrait avec son fils aux champs. En mai, il le conduirait aux labours oii de grands bœufs, aiguillonnés puissamment, tendent leurs jarrets nerveux; en août, dans les champs parfumés des senteurs du foin, où les faucheurs, de leurs bras qui tournent circulairement, coupent les avoines; en septembre, au clos oii se font les vendanges, parmi les tra-
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vailleurs couronnés et chantant, qui battent en cadence la cuve bouillonnante de jus. Il dirait à l'enfant : « Vois que
d'efforts, que de peines, que de sueurs Pourtant, mon
fils, ces hommes chantent. Leur cœur, léger sous leur corps qui se ploie, garde sa fermeté et ne se lasse point. Contemple la sérénité de leur front. Les rides qu'ils ont aux tempes, le chagrin ne les a pas causées. Regarde, enfant : ces rides sont épanouies. 11 y a de la joie dans rides-là. Or, c'est le travail qui les a mises à leur front et le travail est plein de bonheur. Le matin, au premier chant des oiseaux, ils sont debout : l'aube, de son rayon qui flotte encore demi-voilé, chasse de leurs yeux les voiles du sommeil. Ils se lèvent avec joie. Le labeur les attend et ne les rebute pas. Et que ferait donc en son lit l'âpre fils de la terre, quand déjà la nature, sa mère, dont il porte le cœur en lui et qui le fait vibrer de ses propres pulsations, est partout gazouillante et éveillée? Il va aux champs. La fraîcheur du matin dans les rosées, les ardeurs du midi dans la lande qui se gerce, les brises apaisées du couchant, tout cela passe en lui : son sang, bouillonnant ou calmé, se précipite et s'assoupit au courA des heures, selon la courbe des soleils !
Ne crois jamais, mon fils, ce que les hommes de la ville t'en diront par la suite. Ils te le représenteront bourru et grossier, l'âme fermée aux beautés des champs. C'est bien plutôt eux-mêmes qui ne les sauraient comprendre, car là oti il faut la spontanéité de l'admiration, ils apportent des enthousiasmes tout faits. Ils lisent la nature à travers le souvenir, ayant à la mémoire les vers des poètes, et voient rayonner le soleil entre deux rimes. Apprends à mépriser ces froids élans d'âmes blasées, et n'en estime que plus le travailleur obscur et muet, qui sent, mais n'a point de
paroles pour oxprimcr ce qu'il sent. La terre et lui, ce n'est qu'un. L'âme de la terre est dans ses veines : ses membres, rudes et forts, ont les musculatures abruptes des rochers et des arbres; ses mains sont calleuses comme des écorces et sa face est crevassée comme les sillons séchés au soleil. Comment ne coraprendrait-iî pas la nature, cet homme qui la porte en lui, qui en vit, qui en meurt, qui s'y consacre corps et àme, qui, chaque jour, la remuant et la travaillant, ébauche dans les sillons qu'il trace la tombe qu'il y trouvera plus tard ? Sa poésie à lui est de s'en aller par les champs, après le travail du jour, de s'y promener les mains au dos, le cœur battant et ravi, de sentir l'acre odeur du terreau qui fermente, de voir sous la motte qu'il a broyée à grands coups de soc les vertes pointes de la semence qui croît, de plonger ses yeux dans l'horizon lointain, d'en sonder les profondeurs sérieuses ou agitées, pour en tirer le pronostic des journées suivantes, enfin de se mettre dans le vent comme un taureau qui hume l'espace, de s'en pénétrer jusqu'à l'âme, de le sentir couler en ses veines, et, sous ces souffles qui le transportent et le bercent, de gonfler puissamment ses robustes poumons.
Voilà sa poésie, ses poèmes... Ah! poètes! ils valent les vôtres et il les fait en plein air, en plein soleil, en pleine nature, tête au vont, poitrine nue," dans les landes et sur les coteaux, au pas des bœufs qui scandent, d'un pied plus leste ou pluj pesant, les heures tour à tour légères et accablantes du jour. Ah ! mon fils, aime cet homme. Il est le grand poète des champs, le poète qui officie, le poète qui travaille, le poète qui crée les blés, le poète qui fait la paix et la quiétude des foyers. Connais le travail en le conuais- .sant, les joies qu'il y trouve, les bénédictions d'un repos acheté au prix des sueurs du corps. Connais encore de lui
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les vraies poésies. Les mots ne sont rien : la pensée est tout, et l'action, c'est-à-dire la pensée avec bras et mains. Comme lui, attache-toi au travail, quel qu'il soit et quelle voie que tu choisisses. Le travail est saint partout, quand il se fait dans la pureté du cœur, loin des vaniteuses ambitions, des intrigues louches et des basses cabales, au milieu desquelles il ne peut prospérer en sa grandeur. Fuis, mon fils, les agitations vaines oîli le cœur s'étiole et se désenchante, et plutôt que de briller au premier rang, si tes triomphes doivent s'acheter au prix de ta candeur et de ton honnêteté, sois grand dans un travail humble, fût-ce au dernier rang. A l'abri des tempêtes, dans un port calme et doucement soleillé, laisse ta barque s'endormir, murmurante et cadencée. Apprends pourtant de cet homme à prévoir l'avenir, à calculer les soleils et les lunes de ta destinée, à deviner la bourrasque grondant au loin, afin que tu ne sois pas pris au dépourvu, que tes enfants aient un refuge en ta prudence, et qu'il ne puisse être dit que tu sommeillais mollement à la veille d'un grand bouleversement. Pour lui, tu le vois, il a toujours l'œil au ciel : l'espace est un livre oii il lit; les nuées sont les lettres : il les épèle, tandis que lèvent les emporte. Si tout à coup le mauvais temps arrive, qu'il y ait des pluies, que le nord souffle dans la plaine, ou que le midi brûle les jeunes verdures, il ne se croise pas les bras. Il sait ce qu'il faut faire. Si les travaux pressent, nu sous le soleil, nu sous la pluie, glacé ou brûlé, il continue son labeur, sans gronder, surtout sans se rebuter. Recueille de lui cette leçon. Si l'orage te surprend, sois ferme, reste debout, résiste au vent qui veut t' arracher de ton sillon. Peut-être, après avoir vainement heurté un front de pierre et des reins de marbre, le vent, vaincu par les résistances do l'homme, s'en ira-t-il ailleurs cliercher quelque arbre qui
ploie et se rompe. » Voilà comment je comprends la paternité ; voilà le grand enseignement pour l'enfant ; voilà ce qui assure, dans l'âme du fils, le respect de la dignité paternelle. Le père qui, dès les premiers pas de l'enfant, quand son esprit, doucement éveillé aux choses du monde, soulève les brumes oii il flottait endormi, regarde autour de lui, s'étonne, s'émerveille, et pareil à la cire molle, reçoit pour jamais les impressions de la vie, — le père qui, à cet âge, comme je l'ai dit, prendrait son fils par la main, le conduirait aux champs , lui montrerait le travail et verserait en lui, comme un baume qui le guérira des plaies futures, les joies que la contemplation de la nature et l'accomplissement du devoir, ces deux vases enchantés de toute beauté et de toute félicité, font déborder dans l'esprit, ah! celui-là aurait fait un homme; de sa main paternelle il aurait pétri une âme ; il aurait fait deux fois son enfant; chair d'abord, esprit ensuite. Trempé dès l'aube en ces sources pures, l'enfant ne faillira jamais, quelque durs que soient les chemins sous ses pieds. La jeune poésie qui si tôt a fait de son âme sa demeure, restera éternellement présente en lui, comme la gardienne de ses illusions et de sa force. Certes, dans les luttes humaines, il pourra ployer sous l'effort des destinées et paraître accablé : mais il ne sera point vaincu; il se redressera sous le vent qui l'assomme. Comme le lion dans la plaine, il se tournera contre la tempête ; terrible, prêt à la combattre, on entendra son rugissement. Lui aussi, il sera lion. Il sortira vainqueur des combats de la vie, ou bien, accablé sous la fortune, s'il faut qu'il tombe, il saura se retirer grandement, et la blessure qu'il aura reçue en sa chute, il ira l'oublier dans les bois, à côté du paysan, aux lieux où repose son père. Non, il no faillira point, ce
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grand cœur et ce solide esprit. Viennent les passions ! Qu'il aime, qu'il sente les poignards de l'amour et de la jalousie s'enfoncer en sa chair, que, dans les transports d'un amour qu'il porte à lui seul, il saigne à mourir, il ne sera ni lâche ni bas. Cette main paternelle qui jadis lui traçait la courbe des soleils ou lui dévoilait les poésies du devoir, cette main qui, au dernier jour, lasse et tremblante, se souleva pour le bénir et fit planer sur son front l'âme d'un moribond, cette main elle-même apparaîtra devant ses yeux, désormais rayonnante des hautes majestés de la mort, et chassant de lui les ténèbres du doute et les vertiges de la passion, lui marquera la route qu'il faut suivre et celle qu'il faut délaisser.