XI. Le respect des grands pour les petits
Ah ! pères, ne vous étonnez pas si le respect ne vit plus au cœur de vos enfants. Le respect n'est qu'un nom, tant qu'il n'est point appuyé par l'amour, et l'amour lui-même, entre le père et ses fils, n'est rien s'il ne se manifeste par de grands et éclatants témoignages. Et quels plus beaux témoignages un père pourrait-il en produire que cette amitié qui, délaissant la majesté paternelle, se fait familière et douce pour se faire accepter, cette pénétration incessante, à travers les jeunes folies de l'enfance, d'un esprit èérieux qui explique, dévoile, conseille et môle ses rires aux éclatantes voix des petits? Ce n'est plus seulement un père ; c'est un frère aussi et un ami, et le tout se confond, en une trinité bénie, dans l'âme de l'enfant qui n'a point de secret, qui n'a point de peur, qui dit tout, qui se déverse au cœur paternel. Combien d'entre vous, ô pères qui faites des enfants en des nuits soucieuses et les laissez croître à leur fantaisie comme ces folles graines que le vent emporte et qui poussent au hasard dans la plaine ou sur le coteau, combien d'entre vous ont fait ce que je dis ici? Enfouis dans vos paperasses, la tête farcie de vos dossiers, vieux cœurs raccornis, vieux fronts courbés, pleins de vous-mêmes, de vos petits mérites, de vos petites grandeurs, de vos
mesquineries et de vos puérilités, tandis que vos enfants grandissaient et prospéraient, vous avez mesui-é leur taille, constaté leur croissance, marqué les degrés ; — mais pour le cœur et l'esprit, vous n'avez pas songé qu'ils pussent grandir en raison de la taille. Yous avez rêvé d'en faire au plus tôt des hommes, de les habiller de la toge, de les voir accroupis devant un noir pupitre, compulsant quelque farde infecte d'administration ou démêlant quelque sale intrigue de tribunal. Vous étiez si impatients de les voir à ce point que vous ne saviez pas supporter leurs jeux et que vous disiez à ces gais bambins qui folâtraient en riant près de votre bureau : « Méchants enfants, taisez-vous donc. » Vous n'avez pas compris que ces rires, ces chants, ces cris, ces badinages, tout ce grand tumulte qu'ils savent faire de leurs petits poumons, cette frénésie de plaisir et de gaîté qui est le divin enchantement de la jeunesse et qui les fait courir et chanter, ivres et éblouis comme des abeilles au soleil, vous n'avez pas compris que cela était le charme de .votre toit, le soleil de vos murailles, la vie de votre maison, l'âme enfin de votre foyer; qu'un jour, quand vous serez vieux et qu'ils seront grands, vous songerez à ce tapage enfantin, à ces mutineries adorables, à ces rires sonores épanouis sur leurs petites bouches roses, — que vous ne les entendrez plus tapager et folâtrer, que peut-être la mort les emportera avant vous-mêmes et qu'il vous faudra descendre dans la fosse les jeunes cœurs dont vous n'aurez pas laissé couler la vie. N'est-ce pas que vous n'avez pas compris cela, que votre esprit, fixé sur un point obscur qu'il fallait éclaircir, n'a point su pardonner aux retentissantes fanfares de leur gaîté, qu'il ne vous est pas entré dans la tête, à vous, hommes graves et préoccupés, que ces petits avaient besoin de ce tapage, que l'oiseau, au matin,
essaie tout en rumeur sa plume naissante, que le jeune coursier, bouillant d'une audace indomptée, bondit avec bruit par les prés, et qu'ils seront assez tôt punis de leurs jeunes et charmantes fougues par les soucis de la vie? Que parlez-vous donc de tendresse et de respect? Le respect n'est pas dans le sang, et si, par vos exemples, votre fraternelle amitié et l'indulgence pour leurs folies, vous n'avez déposé le respect en leur cœur, comme un viatique pour les hasards de la route et comme un cher souvenir vers lequel on se tourne dans l'affliction, qui relève et qui réconforte, — non, ne réclamez plus contre vos enfants.
Et qu'avez-vous donc fait pour mériter les respects que vous leur demandez? Leurs jeunes esprits sommeillaient encore; l'aube, voilée des ignorances enfantines, assombrissait leurs fronts; c'est à peine si leurs petites mains avaient désappris à presser la mamelle maternelle; leurs lèvres avaient encore la blancheur d'un tiède lait. Pourtant, sans pitié pour une candeur molle et désarmée, vous les avez pris en cette matinée de leur vie, vous les avez arrachés à la libre folie de leur printemps, vous leur avez volé le soleil oii ils s'épanouissaient, vous avez muselé dans leur bouche les chants et les cris. Oui, toutes ces pétulantes et radieuses aurores, vous leur avez pris la gaîté, l'air, les rayons, les libertés des champs, les courses effrénées à travers les bois, les sauts par dessus les haies, l'insouciance qui est la volupté de la jeunesse, qui fuit si tôt, et que, plus tard, aux heures sombres du travail et des passions, l'on s'en vient vainement demander à ce soleil, à ces grands horizons, à ces savoureuses campagnes oii jadis elle vous baignait l'âme d'azur et de clarté. Vous leur avez pris les douces amitiés si facilement nouées, oii tout le monde est égal, oii tous les petits enfants sont des
frères, où l'on se partage tout ce qu'on a, où l'esprit n'a point encore fait do distinctions et qui sont pour le poète le symbole de la grande fraternité universelle; vous leur avez pris le tumulte, l'éclat, la lumière, tout ce brouhaha de rayons et de chansons dont ils ont besoin pour croître, qui est dans leur sang, qui fait leur beauté, qui leur donne vaguement déjà l'attendrissement des passions futures. Et pourquoi? Pour les mettre à l'école, pour les confier à quelque pédant sec et glacé qui en fera, quatre heures durant, des momies assoupies sur des mots dont ils ne comprendront pas l'esprit! Que vous faisait de garder quelque temps encore sous l'aile maternelle et dans leur insoucieuse liberté, ces beaux anges tout illuminés des grâces de l'ignorance et si pleins de je ne sais quel éblouissement qu'ils semblent porter au front l'azur du ciel? Ah ! vous ne les avez jamais donc contemplées, ces têtes blondes et bouclées, où l'œil, pur comme un lac au matin, brille de clartés divines ou plutôt réfléchit l'infini même? Trop tôt s'effaceront ces marques augustes et charmantes de leur jeune royauté; trop tôt cette fraîcheur et cette limpidité du regard, où se devine encore le sein maternel, disparaîtront de leur prunelle; c'est vous qui l'aurez voulu. Alors cet œil si pur, si clair, se ternira d'ombres, et la paupière, qui ne se baissait pas même pour le soleil, apprendra à se baisser devant un regard de cuistre. La fierté, l'indépendance, cette belle audace des petits qui se révolte contre les grands, se joue de leurs colères, et follement intrépide, agace, jusque dans la main du pédant, la foudre qui y dort, ils perdront ces verdeurs de l'âme et de l'esprit. Ils deviendront soumis; ils connaîtront l'hj^ocrisic. Ce seront de petits tartufes. Quand le maître aura le dos tourné, ils frapperont les grands coups, mais qu'il leur montre sa figure,
ils se tiendront cois, comme chats en tapinois. Ceci est grave. L'hypocrisie conduit au mensonge; le masque laisse toujours un peu de sa colle au visage qu'il a couvert, et la franchise en demeure souvent altérée. Quand donc comprendra-t-on qu'il est impossible de museler, par le moyen de punitions douloureuses, avec sévérité et cruauté, ces petites tempêtes naturellement déchaînées, faites pour le plein air et tout à coup emprisonnées entre quatre murailles? Jeunes plantes transplantées des chaleurs de la serre aux froids du dehors, ces enfants demandent une main compatissante, un cœur attendri, une liberté qui les console de l'indépendance des premiers jours. — Hélas ! le progrès n'en est pas encore là, le maître a plus d'un pas à faire. Au lieu d'être un enfant lui-même qui s'abaisse à ces naissantes intelligences, qui se mette à leur taille, qui j)renne leur voix et leur langage, c'est une sorte de pauvre homme, très ennuyé d'une mission où il ne voit qu'un métier et qu'il exerce en grondant; du reste, esprit grossier et vulgaire la plupart du temps, se jugeant très supérieur, à cause de quelques mots qu'il connaît, à ces enfants qui valent mieux que lui par la poésie et l'intelligence. Car qu'est-ce que la sienne? 3îaigre bagage de science laborieusement acquise et cloîtrée d'ordinaire dans le cercle de l'A B C. — 0 le grand laboureur des intelligences! L'ensemcnceur des âmes! L'ami des enfants! L'enfant lui-même, en dépit de ses cheveux grisonnants, qui, prenant son jeune frère au sortir de la famille, guidera ses premiers pas à travers la vie, avec la prudence d'un père, la tendresse d'une mère et la rieuse affection d'un compagnon ! En quel temps verra-t-on se lever cette grave et splendide figure? C'est en de telles mains que l'enseignement deviendra lumière. Alors le li\Te rayonnera; l'âme des petits éclatera en chants; il y
aura une bénédiction sur l'école ; ce sera le banquet des esprits, tous y entreront, tous y apprendront l'amour, et le maître sera le centre et le vivant foyer de la flamme commune. Alors on verra des hommes surgir des enfants: les enfants, ayant vécu librement leur jeunesse et bu à pleines lèvres la coupe enchantée de leur matin, — lentement conduits aux charmes nouveaux de l'étude et du travail, non par force, mais par persuasion, sans effraction ni violence, les enfants deviendront des hommes calmes et bons. Ils auront eu le temps de dépenser librement les premiers bouillonnements de leur jeune nature. L'âge venu des méditations, des affections graves, des charmantes sévérités où l'esprit, sans vieillir le cœur, commence à se reposer en lui-même, ils ne sentiront point le trouble des passions non satisfaites et des désirs non assouvis.
Eh! que leur profite d'ailleurs, si petits, les graines précoces de la science? L'heure n'a pas sonné de la germinaison. L'important, à cette aube de l'enfant, c'est de féconder les impressions de la nature, de les faire tomber en lui comme des rosées, d'en pénétrer ses reins, ses moelles, son cerveau. Or, je le redis, la meilleure école est celle qu'un père lui fera faire aux champs, dans le soleil, à côté des oiseaux qui lui apprendront l'alphabet, devant la grande bible des moissons et des bois. Ces souffles, ces rayons, ces rumeurs profondes s'inscriront en harmonies grandioses dans son jeune esprit.
A peine sorti de l'infini, mêlé par l'instinct à la nature, ayant encore en lui l'immense inconnu, son intelligence est comme un clavier. Il n'est pas muet : au contraire, il est vaguement bruissant ; mais rien ne s'y dessine ; la note n'y sonne pas. Mettez le clavier au vent, dans les campagnes, sous les vastes cieux sonores. Alors, comme une harpe
éolienne, vous l'entendrez vibrer tout à coup, — et ces voix, ces bruits d'abord indistincts, ces confuses harmonies se préciseront, jusqu'à finir par un grand chant où s'entendra la nature elle-même. Les cieux et les bois, c'est le cadre ; mais l'homme est fait pour l'animer, pour en être l'hôte et le passager, pour lui donner le mouvement, l'âme et la volonté. Fondez toutes ces idées dans l'esprit de l'enfant. Du même coup il connaîtra la nature et l'homme, et si, devant les pages rayonnantes de la nature, il sentira les adorations du grand et du beau, devant le front courbé et l'austère ploiement de l'homme, il apprendra le travail et le respect du travailleur.
Ayant ainsi préparé l'âme et l'esprit, les ayant armés d'un bouclier pour l'avenir, leur ayant donné le triple airain qui fera leur force et leur sûreté, lancez-le dans l'étude; cherchez à pénétrer ses dispositions secrètes; guettez les apparences de la vocation; suivez à la piste, comme un chasseur, en ces routes fuyantes qui se dérobent à l'examen des étrangers, mais où l'œil d'un père peut entrevoir la clarté, suivez les goûts, les aptitudes, les fantaisies même et les prédilections. Puis, comme le semeur qui jette sa graine au vent, jetez cet enfant dans la vie.