XII. Courtisane ou Ménagère
Les femmes ont les premières réclamé contre le grand et honnête aphorisme de Proudhon. Qu'attendre en effet de ces sottes têtes, de ces faibles cœurs, de ces lâches âmes qui sont, à cette heui'e, la majorité des femmes? Trop bêtes pour comprendre le devoir, elles ne comprennent pas même leur beauté : au lieu de la mettre en ellesmêmes et de la garder pour celui qui seul y a droit, elles la mettent dans les apparences, aux pierreries et aux parures, et la livrent au monde, sans secret et sans voiles. Qui donc de vos amis, ô maris stupides qui égalez vos femmes en folie, ne les connaît pas aussi bien que vous? A-t-on besoin de mettre l'œil à la serrure du boudoir pour savoir ce qu'elles ont de chair à la poitrine, quel est le volume de leurs appâts, si leurs épaules sont abondantes, si leurs jambes sont rondes, et ce qu'elles ont d'ampleur à la ceinture? Elles le montrent elles-mêmes. Ne vont-elles pas en rue, aux spectacles, aux concerts, demi- nues, éblouissantes de blancheurs et de rondeurs découvertes ou voluptueusement gazées, si admirablement vêtues qu'il ne faut qu'un peu d'imagination pour croire qu'elles ne le sont pas du tout? Ces femmes que vous croyez à vous seules sont à tout le monde. Chacun en emporte chez soi quelque chose. Il n'est rien d'elles qui ne soit public, et ainsi
elles perdent cette tendre fleur de virginité, ce délicieux parfum de pudeur qui fait l'éblouissement des foyers.
Nos femmes, de robustes mères et de fortes épouses qu'elles étaient autrefois, sont devenues de futiles poupées, occupées de mesquineries enfantines et détournées des devoirs de la vie par les vaines distractions du monde. Leur temps se passe en bagatelles : les modes nouvelles sont leur plus grand souci. On les voit, à tous les vents qui soufflent de Paris, changer de toilettes, singer les Benoiton, s'affubler de costumes de foire, ni femmes ni hommes, tantôt vêtues de casaques masculines, tantôt pomponnées d'aigrettes militaires, aujourd'hui en crinolines, demain en jupons plats, avec des chignons vastes comme des montagnes. Certainement je ne dis pas qu'elles soient déplaisantes en ces attifets: au contraire, elles y gagnent je ne sais quelle grâce chiffonnée et drôlette : le boudoir et ses mystères se devinent en ces façons de robes; ces jupons étroits, où se dessinent les jambes, à chaque pas qu'elles font, ont quelque chose de complaisant; ces jupes courtes, d'où sort un pied bien chaussé, avec un mollet blanc sous une dentelle de pantalon, appellent, au coin des rues, les coups de vent; les poitrines se gonflent mieux sous ces tailles bridantes ; toute leur charmante et voluptueuse personne transparait à travers ces mousselines, ces tulles, ces soies collantes. C'est d'un goût galant; on s'arrête, on s'enflamme, le pli de la robe fait songer, on feuillette de l'esprit la jupe... Mais à toutes ces innovations elles perdent la sévérité de l'allure oii se reconnaît la pudeur et qui impose le respect au passant. La grâce sérieuse et vraie est incompatible avec ces atours écourtés et badins, où logent, rieurs et mutins, les amours de Watteau ; la virginité ne veut pas de ces demi-nudités étalées au vent pour l'enchantement des sens.
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C'est une chose effrayante, malheureusement, que la précocité des femmes en cet art de la toilette. Jeunes filles, elles en connaissent déjà les secrets; le miroir les leur a dits ; elles savent comment on plaît ; elles ont mille tours, mille adresses, mille ruses : c'est une manière de dégager la poitrine, de jeter le pied en avant, de retrousser la robe, d'enjamber un ruisseau. Un ruban bien placé fait valoir le cou, rehausse le ton des joues ou rend piquante la couleur des cheveux. Les réticences, les demi-révélations, une gaze qu'on jette sur les épaules, un jupon qui moule les formes, elles sont de bonne heure versées en ces malices.
La coquetterie, dit-on, est innée chez la femme. J'en conviens, c'est même une grâce toute particulière et trèsséduisante : rien n'est charmant comme le soin qu'elle prend de son corps. J'aime l'étude qu'elle fait d'elle-même, l'exquise propreté oii elle s'entretient, les beaux linges parfumés qui la recouvrent, les parures qu'elle assortit à son teint, à sa taille, à tel mystère qu'elle seule connait et qui est une de ses beautés. Mais il faudrait que cette coquetterie fût dirigée, qu'elle ne fût pas abandonnée à elle-même et exposée, par conséquent, aux pentes vicieuses, que surtout le malin démon de la chair ne vînt point souffler au cœur de l'enfant, lui chuchoter des conseils licencieux, soulever les voiles où se garde la pudeur...
Si elles avaient plus d'amour pour leurs enfants, les mères sauraient tirer parti de leurs jeunes instincts ; elles reur apprendraient à chercher la grâce dans la simplicité et la beauté dans la pudeur; elles leur diraient que le cœur se prend seulement aux candeurs timides et voilées. Elles prépareraient ainsi la jeune fille à cet art charmant, d'une malice si douce et si bonne, par lequel l'épouse embellit le foyer et y retient l'époux, si aisément infidèle;
car ce n'est pas tout que la bonté : l'homme veut encore la grâce; la grâce est toute-puissante sur lui. Or la grâce est dans cette coquetterie aux faces changeantes et multiples, molles et piquantes, rieuses et sévères, selon l'inspiration du cœur. 3Ialheureusement les pensées d'avenir occupent peu l'esprit des mères : il s'agit pour elles de lancer leurs filles; qu'elles soient mariées, voilà l'important.
XIII, Le retour, a la patpvIE pai\ l'enfant.
Ce n'est pas sans dessein que je termine ces pages par la femme, et que, retenu si longtemps par le souvenir des anciennes forces flamandes dans le milieu des corruptions modernes, j'en partage à la fin la faute entre les pères et les mères. Les pères sont coupables, car ils ne veulent pas comprendre leurs enfants. La sainte mission de la paternité est une charge dont ils se débarrassent en les laissant à l'abandon. Placés par la nature et la société au berceau des enfants pour veiller à leurs corps et à leurs esprits, ils ferment les yeux aux révélations qui pourraient les éclairer sur ces avenirs encore douteux, et par une volonté qui s'exerce contre la nature au lieu de s'y conformer, mettent à néant le développement normal du tempérament et de la vocation. Sitôt qu'elle se montre, ils effacent leur jeune fierté, garantie d'honneur, et de peur d'en voir souffrir un jour leur autorité, les contraignent à une dépendance où elle n'ose plus se manifester. L'admirable énergie, œuvre de la nature, que la vie naissante développe chez les petits, disparaît, lentement rognée, sous leurs mains; dominateurs imbéciles d'un âge sans résistance, ils la remplacent par la peur, les hypocrisies, les prudences prématurées. Ainsi, par ces acheminements, ils les conduisent à ce qu'on les verra plus tard, hommes énervés, sans force dans les
épreuves de la vie, sans noblesse dans les prospérités. Que la liberté expirante les appelle à ses remparts, ils préfèrent aux périls de la défense la quiétude de l'asservissement, et, rendus de cœur et d'esprit avant d'avoir combattu, ils cèdent, pour y pouvoir croupir, leurs foyers aux vainqueurs. Les pères ne se doutent pas que dans ces générations qu'ils considèrent comme attachées seulement à la famille, il y a des sociétés tout entières en germe, qui, plus tard, appelées aux luttes publiques, entreront dans la grande famille humaine. Il semble que, pour sortir de leurs entrailles, ces enfants leur appartiennent sans partage, et la patrie qui les recevra quelque jour sur son cœur, n'est à leurs yeux qu'une assemblée d'hommes sans solidarité fraternelle, réunis uniquement par la collectivité des intérêts. Mais je veux que la destinée, les éloignant de la vie publique, leur demande des hommes au lieu de citoyens. La vie de famille trouvera-t-elle du moins en eux des époux, des pères, des frères ou des amis? Comment le seraient-ils, s'ils n'ont pas connu, au sein des passions, la sauvegarde de la sagesse paternelle, et si l'exemple leur a manqué pour la pouvoir pratiquera leur tour? Ainsi, pour n'avoir point compris leurs jeunes instincts et ne les avoir point dirigés dans une voie franche et droite, les pères demeurent responsables des fautes de leurs fils.
Comme les pères à l'égard des garçons, les mères sont coupables à l'égard des filles. Le triste sang qu'elles leur donnent, glacé par les frivohtés du monde, engendre en vain dans leurs veines le souffle et la vie, si les germes généreux d'une âme forte n'en animent la stérilité. Mères à leur tour, car c'est la mission de la femme avant même que d'être femme, que sortira-t-il de ces froides entrailles, sinon des créatures conçues dans le plaisir, selon la loi brutale de
l'instinct, loin de ces communions bénies où l'on voit deux âmes s'élever jusqu'aux sphères voilées de l'avenir? Quel souvenir l'époux gardera-t-il des nuits conjugales, si des transports qu'il exprime elle ne conçoit que la volupté qu'il lui communique? Cette jeune fille de la veille, jetée aux bras de l'hymen sans préparation et sans illusion, comme une femelle qu'on accouple au temps d'amour, ne sait pas même parer des poésies de l'esprit la nuit qui la fait femme, et l'homme qui la prend la voit pâmer entre ses bras et cherche vainement en cette réalité les enchantements dont son rêve se plaisait à l'illuminer. Oui, les mères sont coupables : au lieu de veiller dès l'enfance à ces fragiles et charmantes fleurs, d'en composer le miel et les sucs, d'en épanouir silencieusement les naissantes corolles, d'en faire pour l'heure des fiançailles des sanctuaires embaumés, à jamais sacrés pour fépoux, elles les laissent languir dans le trouble des rêves, pâlir au feu des lustres, s'effeuiller au vent des rues. Insoucieuses des trésors dont elles ont la garde, occupées elles-mêmes de folies et de puérilités, elles dépensent en intrigues, loin des filles, le temps qui leur revient, ou, plus perverses encore, tâchent, en les promenant avec elles dans un pli de leur robe, comme des perles qui rehaussent leur propre éclat, de concilier avec leurs devoirs leurs lâches faiblesses.
Courtisane ou ménagère, c'est à vous de choisir, ô mères, c'est à vous de fixer la route à vos filles, de les préparer dans Fombre de la maison aux chastes ardeurs du foyer, ou, dans féclat des salons, aux plaisirs secrets des boudoirs. En vérité, tout est là, le cercle est tracé dans ces mots, et vous n'en pourrez sortir, tant il est implacable. Et faut-il vous le dire? Faut-il, aux yeux do vos filles mêmes, dévoiler l'indifférence de vos tendresses? Faut-il,
gg NOS FLAMANDS.
par le récit de vos aveuglements, de vos distractions et de vos complaisances mondaines, faire rougir leur jeune front d'un nom qui vous frappe et rejaillit jusque sur elles? Dût ce livre être jeté avec vos billets doux et vos papillotes à la flamme de vos brûloirs, je dirai ce que vous en faites, les misères que vous leur préparez, les hontes peut-être et les chutes. Ces âmes naïves, ces corps vierges, ces natures muettes, dont rien n'a encore effarouché les pudeurs et qui sommeillent en leur virginité, bercées d'enfantines ivresses , vous y jetez la graine des courtisanes. Mot sanglant, mères, qu'on prononce en grinçant des dents et qui fait plem'er de colère l'honnête homme! Mot que plus tard, trahi dans son honneur, dans ses joies, dans son espoir, l'époux jettera à la face de l'épouse, que l'amant luimême, sortant des bras d'une femme sans cœur et sans entrailles, laissera tomber, comme un sceau d'oubli, sur le triste souvenir de lâches amours !
C'est une joie pour vous, je le sais, de conduire vos filles à la promenade et aux bals, de les parer de costumes nouveaux, de recueillir les admirations qu'elles soulèvent au passage. Mais la coquetterie qui entre au cœur des filles avec les indiscrétions de la voix publique ; mais le secret de leur beauté révélée à de chastes oreilles par les i\Tesses grossières de la rue ; mais leur âme ignorante tout à coup remuée par une voix jusqu'alors inconnue ; mais les voiles de l'innocence curieusement écartés par le désir malin ; mais les troubles, les songes vains, les recherches ardentes, les illusions menteuses, les contemplations au miroir, la beauté qui s'admire, se connaît et s'étudie; mais la pudeur qui se meurt, — cela vaut-il l'aise d'entendre vanter votre chair qui passe?
Ces rubans, ces toilettes, ces parures, ces gazes, ces fal-
balas, tout cet attirail dont vous les enveloppez, qui sert à écraser leurs grâces naissantes, où s'altèrent leurs molles et souples formes, c'est du feu, c'est du poison, c'est le goût des admirations publiques, c'est l'amour des distractions du monde, c'est la guêpe qui les pique au sein. L'homme entre, par ces robes mal fermées, ces corsages entrebaillés, ces guipures qui sont comme des permissions d'aller plus loin, et l'enfant garde son regard en elle. L'homme dès lors franchira la peau, descendra dans le sang, enflammera le désir : elle connaîtra les langueurs, les mollesses, les aspirations malsaines....
On le voit : par la coupable indifférence des pères et des mères, nos filles et nos garçons sont en danger. Nos garçons? enfants sans l'être, jeunes gens sans le paraître, vieillards toujours, hommes jamais, ils passent dans la vie comme des ombres, ne laissant de leur passage que ce qui reste d'une ombre. Nos filles? tristes poupées, nerveuses et minaudières, elles n'osent ni penser ni sentir. Engourdies dès le sein par la molle affection des parents et tenues pour enfants jusqu'à l'âge oii la femme perce en elles, — elles sont incapables de sentir et de penser par ellesmêmes. Quand elles doivent agir sans le secours des autres, elles succombent sous la faiblesse de leur cœur |et l'imbécilité de leur esprit. Les idées qu'elles ont, les sentiments auxquels elles s'abandonnent leur sont tracés par la volonté des autres, et on les voit souvent rejeter ce qu'elles sentent et pensent naturellement, par obéissance pour ce qu'on leur commande. Elles ne sont bonnes qu'à prolonger jusqu'à midi, dans leurs couches brûlantes, d'énervants
sommeils et à traîner sur des coussins leurs paresseuses mollesses. Inaptes, dans le malheur, à prendre une résolution par elles-m.êmes, elles ne savent non plus accepter celles que le malheur leur impose. Elles pleurent quand il faut agir, se lamentent quand il faut penser, et laissent fuir leur temps et leur énergie.
Ainsi se perd l'ancienne force flamande; ainsi, en nos mœurs faciles, la complaisance remplace l'honneur sévère, et on les voit courir par les rues, la ceinture au vent. La vertu des ancêtres, chaque jour rognée, diminuée, raillée, se fait aux pompes riantes des corruptions fleuries, aux ivresses des impudeurs publiques. . . Ainsi, nos modes transparentes, les artifices de nos toilettes, les indiscrétions de nos mœurs à jour conduiront en un cortège chantant l'antique honneur au tombeau. . .
Je vois la patrie, grande ombre voilée, se lever et vous dire en vous tendant les mains: « Belges, qu'avez-vous fait du legs des aieux? Vos flancs, tristement féconds, n'engendrent plus pour les foyers et pour la place publique : les pâles fruits de vos amours se flétrissent aux plaisirs et aux voluptés, moribonds avant de vivre, morts avant de naître. Oublieux des traditions d'honneur et de constance, vous avez ouvert vos portes aux légèretés françaises... Vos femmes, les plus belles en force, en puissance, en majesté, en noblesse, de forme splendide et d'âme sérieuse, vous les avez délaissées pour des courtisanes étrangères. Avec cellesci vous avez appris les amours vénales et désappris les vertus chastes. Vous avez balayé le foyer à la voirie, avec les cendres de vos pères, leurs fortes mœurs, leur simplicité sévère, leurs naïves coutumes. Et quels sont vos hommes? Des baladins, des jongleurs, des sauteurs de cirque, âmes vénales, esprits étroits, cœurs de lièvre... Vos poètes, vos
écrivains, vos héros, quels sont-ils? Ah! l'ennemi est dans vos portes ; il sera bientôt au cœur de la patrie, et l'ennemi, c'est Paris. Déjà le mal se montre à nu ; la gangrène se porte avec honneur. Dans les mœurs, dans la langue, le français domine ; il est accueilli partout ; on le choie, on le caresse, on le met en haut lieu. Le flamand, au contraire, est un rustre qu'on expulse, qu'on bafoue, qu'on méprise, grossier de nature, ayant une odeur de terre et de mer, paysan d'apparence ou marin, aux consonnances rudes et héroïques, malvenues des oreilles délicates. — On parle de constitution et de gouvernement... Eh! qu'importent les formes extérieures qui ne sont qu'un cadre pour l'âme populaire, si l'àme elle-même se perd et mollit? Les formes les plus nobles, au lieu do la redresser sur la pente où elle roule, se corrompent au contraire à son contact. Qu'importent les ressorts bien graissés de la machine publique, si le souffle n'est plus au fond pour la faire mouvoir dans le sens de la grandeur nationale? Qu'importent vos petites perfections et vos vains raffinements de diplomatie et de politique, s'ils ne servent qu'à la fortune des hommes qui vous conduisent, et s'ils mettent à néant, sous des apparences de progrès, l'antique fierté? Quand la fierté s'en va, la patrie s'en va avec elle. Quoi ! Belges, c'est pour léguer aux générations le drapeau des libertés, c'est pour permettre aux foyers de l'avenir l'épanouissement pacifique, c'est pour assurer aux mœurs le développement traditionnel, c'est pour semer le germe des révolutions qui vous firent libres, c'est pour cette œuvre sévère et grandiose que vos ancêtres ont combattu sans trêve la France, et, avec le triomphe de ses armes, l'importation de ses mœurs! Et voici que vous autres, les enfants de ces héros, oublieux de tant de constance, de bravoure et de grandeur, vous ouvrez
toutes larges vos portes à l'ennemi qu'ils repoussaient! Plus encore, vous l'appelez, vous l'invoquez, vous allez jusque chez lui chercher ses coutumes, ses vices et ses modes, et pour l'instant où il viendra, vous lui faites à l'avance un chemin de ses erreurs et de vos propres faiblesses. Non, vous n'êtes plus les Flamands des Flandres; vous êtes les Français de la Belgique. »
Ah ! il est temps d'ouvrir les yeux, et c'est beaucoup sur les parents que je compte. Ils ont dans les mains les générations nouvelles. Non-seulement ils leur donnent le sang : ils leur donnent aussi l'âme... Mais l'avouerai-je? je songe surtout aux femmes pour cette œuvre de régénération. Quelle que soit leur sottise actuelle, elles n'en sont pas moins flamandes par le sang et l'esprit. Si l'influence étrangère a altéré leur riche fond naturel, elle n'a pu y détruire tout-à-fait l'héritage des aïeules. Il faudrait que les mères, voyant l'abîme où marche la patrie, inspirassent à leurs filles la simplicité. Les hommes en ont beau médire : la femme est toute-puissante. Leurs calomnies viennent de leurs défaites, et c'est parce qu'elles sont les vainqueurs qu'ils veulent les donner pour les vaincues. N'a-t-elle pas son cœur pour elle? N'a-t-elle pas par excellence le charme et la bonté? Et y a-t-il pour vaincre des armes plus solidement trempées? Que serait-ce si, avec ce prestige d'amour et de grâce, elle possédait encore la réflexion qui lui permettrait de se mêler aux conseils du mari, plus encore de partager ses études, de l'y seconder et de réaliser, par cette profonde entente, outre l'union des corps, celle des esprits?
Ah ! je l'affirme, le cœur de la femme est capable de tous les héroïsmes : il semble même que la nature, par le don de certaines choses qu'elle a fait à l'un et qu'elle compense
chez l'autre par des dons qui y répondent, ait voulu donner à la femme les inspirations hardies et à l'homme la puissance de les réaliser. J'en ai vu dont les narines frémissaient à l'idée de la patrie et qui, visiblement palpitantes au récit des luttes anciennes, semblaient dire avec les mouvements de leurs gorges émues, qu'elles la sentaient en elles. Elles la sentent en effet se mouvoir et bouillonner dans leui's entrailles ; car la patrie, ce n'est pas le présent seulement, le mari, le foyer, les affaires; c'est aussi l'enfant, l'avenir, les destinées incertaines, les voies qu'il faut aplanir à ce petit être, à cet homme de plus tard. La femme connaît la patrie, et c'est par le foyer qu'elle la connaît. Voilà pourquoi, en cette décadence de l'esprit flamand, il n'est pas impossible que les femmes, averties des dangers qui menacent leurs enfants, ne se mettent bravement en travers du torrent qui nous emporte...
0 femmes, si, connaissant votre charme et votre puissance, vous éleviez vos filles loin des corruptions qui peuvent les atteindre à chaque instant, si vous versiez dans leurs âmes, comme cette huile oià se retrempaient les athlètes, les conseils et les exemples qui les retiendraient dans la vertu; si de ces jeunes filles, cœurs tendres, têtes souriantes, beaux fronts pleins d'innocence et de candeur, vous faisiez, par l'effort de votre amour, pour le temps o£i elles deviendront femmes, des épouses chastes et des mères fortes ; si enfin, au lieu d'y jeter les rumeurs des fêtes et des tourbillons, vous mêliez en ces jeunes âmes les aspirations calmes, l'amour de la nature et la conscience du devoir, ah ! certes, il ne faudrait plus s'inquiéter de la patrie.
Eh bien, je vous en prie, mères, au lieu de travailler à les rendres molles et faibles, armez-les de pudeur et d'hon-
nèteté ; après l'école qu'elles connaissent le ménage ; qu'elles s'habituent à l'ordre, à l'économie, à la propreté; que de bonne heure elles connaissent le prix de l'argent, la valeur des sacrifices, le bien-être des occupations simples; que leurs mains se fassent aux soins délicats de la cuisine et du vêtement ; qu'elles apprennent enfin l'art de diriger une maison, de n'y laisser rien hors de place, d'y ranger les objets en bonne figure, et quelle que soit la fortune, d'y mettre par ces arrangements, si ce n'est les apparences du luxe, du moins celles de l'aisance. Certainement, elle ne doit travailler à rien qui puisse nuire à sa beauté, et je ne voudrais pas qu'elle mît la main aux gros ouvrages. Mais dans la limite des occupations par lesquelles une femme sait enchanter sa maison, il en est mille oii elle est adorable et qui seront autant de chaînes au cœur de l'époux.
Et vous, pères, tâchez que l'époux soit digne de l'épouse et observez envers vos fils le grand enseignement dont j'ai parlé ! Mesurez-leur, selon l'âge et l'esprit, les leçons et les études. Enfants, conduisez-les aux champs, aux bois, dans l'air libre, à travers l'aube et le couchant ; jeunes hommes, ne les soumettez pas uniquement aux leçons du collège, mais formez-leur le cœur et la conscience ; parlez-leur de la vie, de ses devoirs, des luttes qu'ils soutiendront plus tard, et tout en les prémunissant contre les excès des passions, ouvrez leurs âmes à l'amour, à la joie, aux noces heureuses.
Nommez-leur souvent la patrie; qu'ils la connaissent, qu'ils la comprennent, qu'ils la sentent grandir en eux, comme l'image d'une mère; qu'ils aient de bonne heure l'amoui- du beau, du grand, du vrai, et qu'ils apprennent à placer la liberté par dessus tout au monde. Le beau n'est pas l'étude ingrate et pénible qui se borne à des coupes, à des mots et à des mètres, mais l'inteHigence de la nature,
son âpre amour, cette irrésistible force qui nous y pousse éternellement, les attendrissements que versent dans l'âme les vents, les ombres et les rayons.
Pour la liberté, faites-la sentir à l'enfant en ne la lui supprimant pas, mais avertissez-le des écarts où elle entraîne par la sage retenue oii vous maintiendrez la sienne propre. Qu'enfin il ne devienne pas, après quelques années d'études et par la vertu d'un diplôme, un sot capable de réussir en public et de faillir en secret — propre à toutes les occupation- 011 il s'agit d'être comme tout le monde et impropre à toutes celles où il s'agit d'être mieux que les autres; que d'abord il s'applique à devenir xm homme, qu'il le soit ensuite et qu'alors, où le poussent ses facultés, ses goûts ou sa vocation, il mette son esprit, son cœur et sa vie. Faites-lui surtout l'âme fière. Vertu héroïque, car elle est la mère de toutes les grandeurs, la fierté met l'honneur d'un seul au dessus des destinées de tous. Lors même qu'il verrait un peuple entier dans la poussière, celui qui en est armé des meure debout, la tète au ciel, indomptable en son âme. Sans fierté pas de grand cœur. Si bas qu'il tombe, l'homme, fier en dépit des malheurs, demeure auguste, dans une majesté que n'atteint jamais l'homme lâche au sein des plus grandes prospérités.