LES BEAUX-ARTS
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L' Arj: et l'Etat.
Il existe ici un bureau des beaux-arts, lequel est à peu près l'équivalent d'un comptoir de banque, je veux dire que, la plupart du temps, tout s'y traite par le chiffre, en dehors de considérations artistiques proprement dites.
Or, une direction des beaux-arts n'est pas une boutique.
Les destinées de l'art ne sont point du ressort des commis.
Ni les modes par lesquels on régit les affaires ordinaires, ni les hommes qui les administrent généralement ne réunissent les conditions voulues pour une aussi grave mission.
Ainsi deux points à étudier : les moyens et les hommes.
Quels sont les hommes? Quels sont les moyens?
Les hommes sont généralement de cette espèce assez peu variable, qui, appliquée à toutes les occupations où le génie particulier n'est pas nécessaire, y réussissent indifféremment. Le chiffre est leur domaine: habiles à le manier, ils le répartissent en portions égales, en règlent les excédants, en balancent les déficits, d'une main qui ne bronche jamais. En retour, aveugles sur tout ce qui n'est pas le chiffre, ils n'ont aucune des considérations qui pourraient en ébranler l'inexorable raideur, et pourvu que les calculs s'accordent avec les totaux, ils ne prennent garde s'ils s'accordent avec les personnes et les idées. Les lumineuses régions de la pensée ne sont pour eux qu'un champ banal où le chiffre doit enfanter les moissons et qu'ils laboui'ent lourdement, comme des bœufs.
Quant aux moyens, la routine continue à les chercher dans l'imitation des pratiques familières au commun des administrations. — Formes pourries de la protection, elle accueille les patronages des grands, et sous couleur de tutelle substitue au talent la vieillesse ou l'habilité. Les subsides qui devraient se mériter par des concours ouverts à tout le monde, sont le lot de quelques-uns, qui l'obtiennent par hasard, intrigue ou nécessité, à titre d'aumône, de superflu, de gratification ou de rénumération. L'art n'est pour l'Etat qu'un titre figurant au budget, en vertu duquel il se dépense tant par an. La moralité de l'art, la moralité de son intervention dans l'art constituent, dans le patronage qu'il pratique parce qu'il y est astreint, des distinctions qu'il ne veut pas entendre. On dirait, à voir ses dédains ou son indifférence, que l'art n'est à ses yeux qu'une superfluité parasite qu'il faut nourrir non par utilité, mais par convention, et s'il veut bien y voir une mission, il la fait consister à le doter, nullement à l'élever.
L'art cependant est pour un peuple une des manifestations les plus hautes de ses énergies. C'est dans les créations de la pensée que se révèlent sa physionomie, son caractère, son individualité, et il n'y saurait réussir sans une âme forte, assouplie aux formes de l'esprit. En même temps qu'il trouve dans l'âme commune l'originalité de ses conceptions, l'art sert à développer le cœur dans la nation, et par des traits saillants auxquels elle tâche d'atteindre, à accroître sa personnalité. A ce premier titre, les hommes chargés de veiller à la grandeur de la patrie seraient coupables de laisser l'art à l'abandon , et , sinon de ne le guider dans des voies tracées par lui-même, du moins de ne point lui faciliter celles oii l'inspiration l'emporte. Ils seraient coupables encore à un autre titre : l'artiste, incarnation de l'art, n'a pas dans sa carrière les ressources que les professions ordinaires trouvent dans le cercle de leurs spécialités. Son intelligence, appliquée uniquement au souci de l'idéal, n'a de force que pour l'art, et c'est en lui seulement qu'il peut trouver, en même temps que la gloire, la fortune sans laquelle l'art ne saurait s'exercer librement. L'art est aristocrate, il crée des besoins particuliers. Le superflu des autres est pour lui le nécessaire. Lors même que, par tempérament, l'artiste ne rechercherait pas les milieux dont le luxe, l'abondance et l'éclat maintiennent son génie dans une sérénité égale, le gem'S auquel il se livre lui fait souvent une loi des fantaisies que son austérité saurait repousser. Et, pour ne prendre qu'un exemple, si son pinceau se plaît aux lumières des satins, aux chatoiements des velours, aux élégances des festins ou simplement aux purs modelés de la forme, ne doit-il pas s'entourer du spectacle des objets qu'il fixe sur ses toiles, et par un libre choix de contours exquis, étudier, saisir.
approfondir la beauté qu'il interprète ? Comment arriverat-il à réunir ces indispensables éléments de son travail s'il n'y emploie les moyens par lesquels d'autres les font servir à leurs plaisirs? C'est l'or qui lui donnera les beaux modèles, les velours, les tentures, les vases et les statues, Mais il est pauvre, son nom n'est pas connu. Devra-t-il briser ses pinceaux et renoncer à cette carrière où son talent lui promet le succès ? C'est ici que la patrie intervient. A ces fils généreux de l'idée, qu'elle devine et qu'elle soutient, elle avance, sûre d'en être remboursée plus tard par l'éclat d'un nom qui lui revient, les conditions matérielles qui leur font défaut. Sa grandeur est dans cette maternelle mission qui la fait veiller aux berceaux de toute intelligence, de toute âme, de tout esprit. Elle tient dans ses mains les jeunes destinées promises à la lumière des grands soleils, et d'un œil vigilant qui en observe la croissance, elle voit en même temps si rien n'arrête leur essor. Tout ce qui concerne le cœur et l'esprit communs éveille également sa sollicitude, mais c'est surtout à l'art et à la science, principe et initiation du cœur et de l'esprit, qu'elle en attache les plus marquants effets.
Je le reconnais, le monde n'est pas parfait , la patrie , rêve auguste, est au dessous de l'idéal qu'on s'en fait, les commis remplacent les hommes. L'aide maternelle se résume en chance et en protection, et si l'on n'est bien en cour, la patrie tourne le dos.
Un jeune artiste a fait une œuvre, je suppose. Je suppose même qu'il ne l'ait point faite, qu'il lui ait manqué des ressources pour la faire; mais il a des esquisses, il peut montrer sa naissante valeur. Armé de son idée, de sa toile, de ses fortes espérances, il s'en va frapper à la porte du budget. On lui dit qu'il n'y a pas d'argent, qu'il doit attendre, que
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l'on verra plus tard à s'acheter le chef-d'œuvre, qu'il n'a qu'à remettre son idée en portefeuille pour des temps meilleurs, etc. Est-ce juste? Quoi ! un jeune talent se révèle, vous le savez; son œuvre est puissante; il ne peut espérer qu'en vous, car il est inconnu, ou bien le sujet qu'il a traité n'est pas de ceux qui se mettent dans les boudoirs, — et vous lui direz : « mon bon ami, je n'ai pas le sou, toi non plus. Vis si tu peux, meurs si tu veux. Pour moi, qui suis la nation, qui aurais à profiter de tes talents, qui pourrais m'enorgueillir de tes œuvres un jour, je m'en frotte les mains. » Halte-là! Si la protection, ou pour corriger la rudesse un peu blessante de ce mot, si l'aide du gouvernement devient quelque part une obligation, c'est vis-à-vis de l'artiste, de l'homme qui travaille pour la gloire commune, sans base certaine où il puisse s'appuyer, sans ressources positives qui l'empêchent d'emporter à la tombe, avec ses pauvres idées mortes, les futurs triomphes de la nation.
Or, pour en revenir à cette impossibilité dont j'ai parlé de faire rentrer une direction des beaux-arts dans le cadre des administrations ordinaires, que voulez-vous qu'un commis aux chiffres comprenne à ces délicatesses des positions artistisques, au rejaillissement des gloires personnelles sur le nom même de la nation, à l'impardonnable honte de laisser mourir sur un lit d'hôpital les plus précieux talents? Le chef-d'œuvre, pour cet homme qui ne connaît que son registre et y trouve l'art aligné en colonnes au bas desquelles se groupent des totaux, sera une superfétation qu'il ne peut introduire dans sa ligne de chiffres sans en détruire la balance. Si par aventure, les colonnes plus complaisantes permettent l'intrusion, il regardera la signature, toisera le pauvre inspiré et comblera le chiffre en blanc des lignes d'addition en y fourrant quelque oie patronée.
Je veux que le budget soit hospitalier, qu'il n'ait pas qu'une porte à demi-ouverte, avec d'impassibles sentinelles de carton, mais qu'il s'ouvre à deux battants, qu'il ne soit plus nécessaire de montrer en entrant ses blessures et ses cheveux blancs, ses médailles et ses croix, que les gros, à ce mystérieux entrebâillement, n'aient plus le pas sur les petits, et surtout que les portiers de ces antres ténébreux sachent reconnaître de la médiocrité qui se faufile pour fdouter le falent qui entre la tête haute pour mériter.
Sans doute les attributions de répartiteur, en cette sorte de fonds, sont très délicates, et le ressentiment des artistes est proverbial. Je ne vois que trop combien le gouvernement est pénétré de cette idée ; comme les bons crient le moins fort, ce sont les médiocres qu'il patrone à Ja place. C'est peut-être très logique ; mais à coup sûr ce n'est pas très équitable. La sage protection des bons parlera toujours plus haut, dans l'opinion publique, que les vaines récriminations des mauvais. Je comprends qu'avec la meilleure volonté du monde il est malaisé de répondre à toutes les demandes; aussi pour assurer l'accomplissement d' œuvres vraiment grandes, faut-il même parmi les bons faire un choix des meilleurs et laisser de côté, quand il est opportun, les talents qui ne les recommandent pas spécialement à la
sollicitude de l'Etat. Mais, pour Dieu! écartez décidément la cohue des vieillards, des cacochymes, des jeunes ténébreux et des manchots ! Ce sera un coup d'Etat, je le veux bien, mais n'est-ce pas un coup d'Etat nécessaire que d'écheniller un arbre de toutes les vermines logées dans l'écorce et repues des sucs que le fruit dépérissant se voit dérober par elles?
Que voit-on, en effet? Celui-ci, un vétéran de 1830, peint, sur la fin de ses jours et de sa gloire, pour s'immortaliser et gagner sa vie; celui-là est parent au sixième degré d'un ministre enrichi aux affaires, et il traite l'histoire qui ne lui donne pas les moyens de payer son tailleur ; cet autre est un septuagénaire dont les paravents de cheminées, achetés uniquement par l'Etat, servent à décorer la loge des concierges ministériels ; cet autre, qui n'a jamais rien fait du tout, mais qui colporte depuis dix ans dans le monde, en gants paille et en pantalons clairs, une idée qu'on n'a jamais connue, est le mari d'une dame qui a eu des bontés pour le frère d'un sénateur; cet autre encore est le fervent ami des corporations religieuses qui le font vivre des Sainte-Barbe et des Saint-Joseph qu'il leur fabrique; tel imbécile est décoré pour ses moines, aussi piteux que lui-même; tel autre parce qu'il a marié la fille de son maître ; d'aucuns pour on ne sait quoi ; certains pour qu'ils ne soient pas tentés de rien faire. 0 adore à plat ventre le roi qu'il peint platement ; 0 est de tous les jurys, bête comme K qui est de toutes les académies : puis c'est le maigre B qui donne des leçons aux demoiselles du monde ; R le cagneux qui fait de la peinture nationale ; S le louche qui peint des panneaux pour les boudoirs ; le petit M qui a un oncle en position ; le petit E qui est le neveu d'un cuisinier bien en cour ; V le tortu, sur qui SI essuie ses pieds et ses pinceaux; puis
(•'est M™^.. pour ce qu'on suppose; M"^.. pour ce qu'on ne saura jamais; M... pour sa femme, qui est à tout le monde, excepté à lui; et M... pour son mollet, que la marquise... déshabille à huis-clos. Puis il y a tous les vieux professeui'S, grisailles jusqu'à l'âme, qui n'ont jamais su tenir une brosse de la vie, mais qu'il faut récompenser parce qu'ils se sont donné la peine de gagner des cheveux blancs ; il y a aussi les satyres de boudoir, façonnés aux courbettes du monde, qui promènent autour des fauteuils des dames, rengorgés comme des paons, leurs têtes vides et pommadées; il y a les personnages dont la boutonnière fleurit, qui sont connus de M. le comte X ou de la princesse Y, et qui sont les fils du valet de chambre de monsieur ou les bâtards de la cuisinière de madame ; il y a ensuite indistinctement tous ceux qui portent les cheveux longs, les ongles sales, la barbe inculte et des habits huileux ; par contre, il y a tous ceux qui se frisent, se rasent, se gantent, se brossent et se vêtissent de Bismark malade. En somme, il y a beaucoup de gens et de toute sorte ; mais, il faut le constater, il v a plus de médiocrités que de talents et plus de nulhtés que de médiocrités. Eh bien ! l'art n'a que faire des considérations qui font réussir les hommes dans les autres conditions sociales, et ce n'est pas parce que tel artiste aura couché avec la femme de son protecteur que moi, qui ne la connais pas, je sois tenu d'admirer ses tableaux. Il importe peu que l'artiste ait vieilli dans la pratique do l'art, si, dans sa longue carrière, il n'a pas même appris qu'il était un sot, et, comme Périclès renvoyant aux poteries de Céramique les gâteux du métier, je souhaite à ce triste vétéran qu'il s'en aille planter ses choux.
Depuis quand l'artiste est-il assimilé au soldat, au médecin, au juge, au bourreau? L'artiste n'a pas le privilège de
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ces messieurs ; il ne rend pas de services directs et ceux qu'il rend ne peuvent être taxés à la mesure ordinaire. Le soldat dont un coup de feu a emporté la jambe est décoré et reçoit une pension. De quel droit donnerez-vous une pension à l'invalide dont la main a gagné aux batailles du pinceau le tremblement sénil sans jamais avoir fait autre chose qu'écorcher à la lettre des martyrs ou crucifier des Christ? Décorez-vous sa vieillesse? Pensionnez -vous sa barbe grise? Eh donc, vite! qu'on ramasse tous les octogénaires qui vagabondent par les chemins et qu'on les dote des mêmes avantages que ce trembleur; ce manchot, ce gâcheux rente pour ses infirmités. Si au moins l'infirme se reconnaissait incurable, je comprendrais qu'on le pensionnât : il cesserait de porter les armes.
Une chose qui prouve à l'évidence le degré de sollicitude que le gouvernement porte aux arts, c'est le choix des sujets qu'il impose aux artistes subsidiés. Sans doute l'homme le moins clairvoyant se dira que pour développer les inspirations originales et accélérer la marche de l'arl, il ne faut pas s'arrêter à des sujets qui, par leur essence même et leur vulgarité mille fois rabâchée, excluent toute recherche de sentiment personnel. Mais l'Étal, qui esl plus fin là-dessus que le commun dos mortels, ti<'iit prcci-
sèment un autre langage, et il lui semble que la trivialité et la banalité sont bien plus propres à la révélation des talents que les sujets d'âme et de pensée. Il serait difficile, je crois, de compter le nombre de Christ au tombeau et de Sainte-Famille qui ont constitué jusqu'à présent les commandes aux artistes. Il ne m'est pas arrivé une seule fois de causer avec un artiste en faveur au budget sans en recevoir la confidence de l'éternelle mise au tombeau ou de l'imperturbable crucification. On dirait vraiment que la fatalité chrétienne pèse sur l'art et qu'il ne peut se développer hors du cercle de la légende catholique. Je prendrai la liberté de dire au gouvernement qu'au point de vue de l'art, de telles doctrines sont des hérésies, et qu'au point de vue général du progrès, leur application constitue de véritables fautes. Ici, l'art touche étroitement à la conscience publique ; la religion étant une question de moralité ou d'immoralité selon les temps, ce qui, il y a des siècles, formait un des éléments du salut humain est aujourd'hui l'empêchement le plus grave à l'émancipation sociale. La foi catholique tend à disparaître de plus en plus de l'âme du monde. De quel droit perpétuez-vous dans la nation, avec l'argent qu'elle vous donne pour représenter ses idées et féconder ses principes, une source d'inspirations auxquelles elle répugne et que le vent du siècle a tari pour jamais? Si la religion catholique vit encore aux autels, dans ses pompes anciennes, avec les apparences de l'antique adoration humaine, c'est qu'elle se soutient par l'habitude plutôt que par les convictions, et elle n'en est pas moins mortellement frappée au cœur. Ces hommes qui vont au temple accomplir les devoirs prescrits par la religion des ancêtres, questionnez-les quand ils en sortent, et vous verrez combien peu la foi catholique a de part au mouvement qui les y ramène
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encore. La religion est devenue une sorte de composition des idées d'autrefois avec les idées du siècle. Celui que jadis l'Eglise appelait croyant ou fidèle n'a gardé de la primitive communion que des liens vagues qui l'attachent seulement aux pratiques extérieures; mais le symbole a perdu le sens qu'il y adorait autrefois, et c'est sans s'y mêler qu'il en voit les représentations. Il assiste aux sacrifices religieux, je le veux; c'est que ses pères y ont assisté, c'est qu'il n'a ni la vigueur pour secouer un joug que sa raison réprouve, ni la raison pour en reconnaître la lâcheté; c'est encore qu'il préfère se confondre aux erreurs de la foule que se ranger à la vérité de quelques-uns. Prie-t-il? Ploie-t-il les genoux au moment de l'élévation ? Sa lèvre accompagne-t-elle avec extase le chant des prêtres, et l'orgue qui tonne sous les voûtes éveille-t-il dans son âme autre chose que ces mystérieuses vibrations qui sont, non pas les exaltations de la foi, mais les efforts vers la foi et les surexcitations de l'imagination entraînée en un flot d'harmonie? L'ancienne exaltation est si loin de nous que, dans les églises même, les plus beaux sujets de religion, traités par le pinceau des maîtres, n'excitent plus en nous que l'admiration des formes plastiques, et c'est une chose merveilleuse de voir les gens qui se prétendent les plus attachés à la foi passer devant une Madeleine ou une Vierge comme devant une courtisane, en vantant la force du modelé, l'expression de la douleur ou les cassures du vêtement, sans du reste y trouver le moins du monde sujet à contemplation:
La religion dans l'art s'est convertie en morceaux de peinture. Or, si cette conversion indique suffisamment l'abaissement de la religion dans le domaine de la conscience, elle est, en tant qu'art, la négation même des avan-
iages que l'art pourrait trouver dans la religion. La pire chose dans l'art est le morceau de peinture, c'est-à-dire la routine substituée à l'inspiration, comme dans les religions la pire chose est l'habitude, c'est-à-dire la convention substituée à la foi. Le morceau de peinture rentre dans cette catégorie de sujets où l'on n'a besoin de travailler que de la main, et qui ne nécessitent de l'esprit d'autre effort que de se souvenir ou de copier. Tous les Christ du monde se réduisent aujourd'hui à un torse plus ou moins bien brossé, et le sentiment religieux n'est plus que la science par laquelle on affaisse les muscles de la face et l'on disloque les membres du corps. Pour les Vierges, le premier souillon d'atelier dont le corps est passable, et qui sait se tenir à genoux pendant trois heures, sert à réaliser le type divin; la virginité devient une affaire de pis-aller qui s'attrape au hasard par un jeu de draperies et par une façon de béatitude croquée en deux coups de crayon. Que j'en ai vu peindre de Vierges ainsi ! Le modèle sommeillait dans un demi-jour, accroupi sous un lambeau bleu, entre une crinoline et une ombrelle ; devant, le peintre, pipe en bouche, houspillait à grosses brosses sur la toile l'inforlunée légende, furieux et abruti, maudissant la Vierge et envoyant à tous les diables le subside qui l'attardait à de telles inepties.
Pour que l'art pût trouver son compte à la religion, il faudrait que la foi guidât le pinceau du peintre. Mais oh donc, encore une fois, est-elle, cette foi qui faisait les Van Eyck, les Fiesole, les Cimabuë, les Diirer, les Murillo? Où donc parmi les artistes? Où donc parmi la foule?
Un fonctionnaire de l'État, payé pour défendre les principes religieux dans l'art, mais trop .spirituel pour les
défendre autrement qu'en paradoxes, me disait un jour que tout le moyen-âge, ayant vécu presque exclusivement de cette pâture, nous pouvions encore, hommes de ce siècle, nous repaître des miettes laissées par le moyenâge. Eh bien non! le moyen-âge a tout épuisé : il n'y a plus rien à glaner dans les sillons moissonnés par les farouches inspirés de l'idée chrétienne. Et, du reste, n'estce pas assez que, pendant plus de trois siècles, le monde n'ait connu que le spectacle des désolations catholiques, et n'est-il pas temps, après avoir pleuré toutes ses larmes aux pieds des Christ sanglants, qu'il les sèche enfin dans la contemplation d'un art moins divin et plus consolant ? Nos musées regorgent de cadavres, de douleurs et de sang : ce ne sont partout que bûchers, que massacres, que pendaisons, que crucifications. Sommes-nous destinés, dans le grand changement qui s'est fait, à perpétuer la tradition des bouchers catholiques tenaillant à coups de pinceau les horreurs des légendes fanatiques? Montrez-nous donc l'homme, l'enfant, la maternité, l'amour, mais ne les travestissez pas plus longtemps de bandelettes mortuaires et d'auréoles divines.
Ah! si à la place des vaines représentations d'un culte inanimé, l'art, épris des réalités de l'histoire, s'attachait aux drames éclatants de l'humanité, ne croyez -vous pas que devant ces glorieuses images du passé, les fils apprendraient à aimer la patrie, et que les pères, réveillés en leurs calculs d'intérêt par l'exemple des ancêtres, rougiraient à la fin de leur indignité?
Quelle plus grande leçon offerte aux peuples que ces représentations du passé, surgissant sévères et augustes dans le flot même des événements présents, en ces places publiques incessamment traversées par les passions du
jour ! Comptez- vous pour rien les enseignements de ces colosses de bronze, de ces géants de pierre, de ces titans de marbre, environnés de gloire, couronnés de siècles, sur la poitrine desquels se résument des épopées entières, et qui, sur leurs grands fronts altiers baignés de nos soleils, balayés de nos vents, laissent s'écheveler le souffle des antiques héroïsmes? Ces gloires debout dans l'agitation de nos temps, ces vieilles et pures gloires ensevelies dans l'immortalité ne parlent-elles pas au cœur des foules ? L'homme d'aujourd'hui, passant devant elles et voyant sortir de ces lumineux suaires la grandeur et la majesté, ne mesure-t-il pas instinctivement sa taille à ces membrures colossales, image d'une âme supérieure et d'un esprit plus élevé? Ne sent-il pas au fond de lui-même un tressaillement d'orgueil, si par hasard l'étranger qui contemple ces héros lui demande leur nom et salue un immortel souvenir? L'âme des jeunes gens est surtout capable de ces puissantes émotions; le courage et le génie sublimés par l'art projettent en cet âge vibrant de généreuses ardeurs. Pareilles à ce marbre antique que le soleil, de son premier rayon, faisait chanter, les jeunes natures, frappées de ces beaux spectacles, résonnent profondément, et rien n'est fort à travers la vie comme ces hautes impressions de la jeunesse. Ah! s'il vous faut des hommes pour recueillir le souffle des ancêtres, multipliez les apothéoses; que toutes les têtes éclairées de génie ou inspirées de valeur qui, dans les luttes grondantes des champs de bataille ou dans les sereines régions de l'intelligence, ont combattu, ont travaillé, ont Drille, qu'elles se retrouvent parmi nous, vivantes à travers la mort, rayonnantes à travers l'ombre, comme des jalons qui nous parlent des efforts passés, comme des phares qui nous marquent les destinées futures! Là, au moins.
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l'originalité, excitée par la nature même des sujets, doublée par l'enthousiasme sans lequel l'art n'atteint point son but, l'originalité trouve libre carrière; l'artiste se sent inspiré. Ce ne sont pas des fantômes qu'on lui demande : l'art n'aura pas à lutter dans les nuages; il a le pied en terre, il vit de la vie de ses héros, l'âme qui les transporta l'anime lui-môme. Quel robuste coup d'épaule à la peinture d'histoire, si le gouvernement détrônait pour tout de bon l'ancienne vogue des martyrs chrétiens et s'inquiétait à la place de nos pauvres gloires oubliées dans leur linceuls et si bien enterrées que c'est une honte à nous de n'y point jeter de temps à autre une tleur! Le cœur belge se remettrait à battre aux appels d'un art qui nous rendrait, en ces temps d'amollissement et de torpeur, le souvenir des forces anciennes.
Peinture d'histoire, grande peinture, l'admiration accordée aux œuvres de style, d'idée, de fougue et de réflexion a fait de ces deux mots des synonymes. Et, en eflet, il n'est aucun genre qui, avec une recherche plus grande d'originalité, demande plus d'élévation d'esprit, plus d'énergie de caractère, plus de virilité d'inspiration, et offre en même temps un champ plus libre aux tempéraments doués. Si, jusqu'à ce jour, la peinture d'histoire s'est bornée au fait matériel sans chercher à l'éclairer des lueurs de toute une époque, si, en d'autres termes, elle n'a pas incarné dans le fait historique la synthèse des temps où il apparaissait, ce sera la gloire de notre époque de faire éclater dans une unique page tout le cœur d'un peuple, tout le mouvement d'un siècle. 0 grandeur de l'art! Horizon infini de la pensée ! Tout un siècle, toute une nation dans un tableau !
La grande peinture, a-t-on dit, a besoin pour vivre des sujets religieux: là seulement elle trouve les libertés de
l'espace, les apothéoses dans la lumière, les ressources de la fantaisie à travers terre et ciel. C'est une erreur.
La peinture religieuse, par la nécessité de se borner aux types conventionnels et de traiter des sujets auxquels l'âme des foules sympathise moins de jour en jour, la peinture religieuse n'est pas la peinture de vie. Si le génie de ses peintres en rend les œuvres éternelles, c'est moins par la foi qui les a enfantées que par la magie du travail et la puissance de la conception ; le monde y admirera toujours l'esprit de ceux qui les ont conçues, alors même qu'il n'aura plus la foi pour en comprendre le sens divin. Le mouvement du siècle nous écarte sans retour des mythologies anciennes, et à la place des dieux qui servirent si longtemps à l'opprimer, l'homme monte, victime qui aura son tour de royauté sous les cieux. L'art suit fatalement la marche du siècle : vainement il voudrait s'y dérober; étroitement uni à l'esprit public, il sent passer en lui les défaillances et les énergies des peuples, en même temps que leurs morales et leurs philosophies. C'est ainsi qu'aujourd'hui la tradition mourante ne suffit plus à l'art: au sein des luttes qui marquent ce siècle, le mysticisme battu en brèche par la raison soulevée ne peut lutter davantage contre la vérité humaine. Les ligures de l'ombre rentreront au néant; on ne verra plus sous la clarté des cieux que les symboles rayonnants du bien et du beau. Assez de larmes, du reste, ont arrosé les clous de la croix : à force d'y presser leurs lèvres, les fils de l'Église en ont effacé la trace du sang martyr; sous leurs mains tremblantes la croix elle-même est tombée en poussière. Un autre martyr apparaîtra dans l'art, crucifié pendant de longs siècles, ayant encore aux mains la marque des bûchers et aux pieds celle des chevalets ; à son tour il verra ses soupirs recueillis par le génie des arts; son sang, glori-
fié par la toile et le marbre, criera vengeance du fond de l'abîme; son âme, qu'il fut si souvent sur le point d'exhaler, et qui pourtant, malgré les horreurs croissantes d'une terrible agonie, ne sut jamais quitter ses membres souffrants, elle parlera, elle hurlera, elle jettera l'anathème aux bourreaux, elle éclatera comme la trompette légendaire aux oreilles des oppressem-s, ou bien, adoucie par la foi nouvelle, elle chantera l'hymne divin de la félicité future. Poètes! artistes! L'inspiration n'est pas morte, tant qu'il y a des joies et des souffrances, et voici le grand supplicié des siècles, le forçat lugubre et innocent, le christ qui n'eut pas même la consolation de mourir et resta siu* sa croix des milliers d'années, le voici qui tend à vous ses mains !
— Or pensez-vous que l'épopée humaine, avec ses péripéties épouvantables, ses désastres sans nombre, ces ombres un instant déchirées, puis rendues plus épaisses encore, ces précipices béants sur les chemins, ces conspirations de la terre et du ciel conjurés contre les hommes et ces foudres partout retentissantes, la croyez-vous moins propre aux grandes conceptions de l'art que l'épopée chrétienne? On me parlera des allégories, triomphe de la peinture, des facilités qu'elle y trouve, des éléments surnaturels que la religion permet au travail de l'artiste. Rien, j'en conviens, n'accuse plus le caractère de la grande peinture que la nature idéale de ces éléments ; ce qui fait sous le pinceau des maîtres le charme et la grandeur des toiles anciennes, c'est souvent l'imposant appareil de la mise en scène. Sans doute, l'art humain, poussé aux dernières conséquences du rigorisme, ne saurait tolérer ces fantaisies surnaturelles, mais l'art est au dessus de la raison, et si celle-ci enseigne la vanité de ces fantaisies en en démontrant l'impossibilité, l'art, qui ne relève que de lui-même, a le droit de repousser
ses leçons et de s'ouvrir les chemins que condamne la science. Ainsi, en ses grands rêves, l'art, lancé dans les horizons poétiques, n'est pas forcé de borner son vol au compas de la raison, et le ciel oii il se lance, en lui ouvrant un autre monde, livre à son caprice l'éblouissante chimère de ses profondeurs.
C'est le propre de l'allégorie de se servir du surnaturel. En descendant du ciel sur la terre, qui empêche l'allégorie, devenue humaine par ses sujets, de reprendre au ciel ses anciens attributs? On dira qu'il y a disparate, qu'une idée humaine ne peut se réaliser dans un milieu surhumain, que l'allégorie doit conséquemment chercher ses moyens d'exécution sur la terre, dans la réalité, et non dans la fable et dans les nuages. C'est raisonner justement, mais quelle œuvre d'un peu de génie ne vaut mieux que tous les raisonnements du monde? — L'allégorie me semble l'incarnation de l'idée pure avant son application aux choses humaines. Ainsi, quand je songe à la république, j'en ai l'idée dans la tête : tant que je ne la fixe pas par un souvenir, l'idée demeure vague et infinie : une fois fixée, elle perd sa grande universalité. La république dans son sens général est un sujet d'allégorie. Si je suis peintre, comment le rendrai-je? Évoquerai-je la pensée d'une des révolutions par lesquelles on a cherché à la donner au monde ? Soit, mais alors ce sera de l'histoire, non plus de l'allégorie. Or, l'allégorie, par son caractère infini, non précisé, est bien plus large que le fait de l'histoire. Je me tiendrai donc au sens général ; mais si je n'ai recours au surnaturel, marquerai-je bien la grandeur farouche et majestueuse de la république? Le spectacle de quelques hommes furieux, hors d'euxmêmes, en haillons, luttant contre des soldats, sur des barricades et parmi des cadavres, rendra-t-il l'imposante
idée delà république? Moi qui veux me tenir à l'austérité de l'idée sans la souiller du sang des luttes, parviendrai-je à exprimer ce que je veux? Non, on reculera devant ma toile : on dira émeute, alors que c'est république qu'il faut qu'on dise. Je devrai donc effacer de mon tableau ces personnages qui, en la précisant, rapetissent l'idée, et prendre pour représentation de cette grande pensée, non plus des hommes et un fait historique, mais les fictions de l'allégorie et les ressources qu'elle me donne.
Je conviens que la dénomination d'allégorie a été souvent appliquée à de si sottes conceptions que la défaveur qu'elle porte est parfois justifiée. Mais je n'en défends pas moins un genre qui, sous un pinceau énergique, peut réussir grandement, et si les mythologies pomponnées de Boucher, symbolisant les amourettes libertines de la Régence dans les paysages fleuris de Gythère, peuvent donner à croire que l'allégorie n'est susceptible que de ces mignardises, je dirai que tout comme elle emploie les azurs tendres et les aubes pourprées de Bouclier, elle se sert aussi des éclairs et des foudres de Rubens, quand elle s'approprie aux grandes pensées.
Que la peinture religieuse lègue donc à l'allégorie humaine ses nuages enflammés où roulent les ouragans, ses figures symboliques volant à travers l'espace, ses apothéoses et ses flamboiements, que derrière le masque de la fiction, condensation idéale de la pensée, on sente battre l'humanité. J'admets vos anges, si je sais qu'ils sont pris au figuré, symbolisant seulement les idées pures, comme le progrès, la raison, la révolution qui n'ont point de visage dans la réalité.
Toutes ces choses sont peu senties des gens chargés chez nous des destinées de l'art, ou, si elles le sont, il n'y paraît
îjfuère. L'argent qui se dépense en subsides pour la fabrica tion des toiles religieuses est un argent perdu pour l'art. Que dis-je? l'art, étouffé sous l'accroissement de ces lieux communs, y perd lentement sa vigueur et s^n originalité; l'artiste, habitué à y trouver des ressources commodes, ne cherche plus à se renouveler dans des créations individuelles, et, s'il parvient à en vivre matériellement, l'art en meurt moralement.
Et que fait-on, d'ailleurs, de nos musées (1)? Les voyonsnous se remplir? C'est à peine si tous les cinq ans une œuvre nouvelle y fait son apparition. Que me citerez-vous, si je vous demande quelles toiles de nos maîtres s'est acquises, en ces derniers temps, le gouvernement? Je ne vois autour de moi, quelque effort que je fasse pour trouver, qu'un chefd'œuvre jeune et vivant (le Stevens), qui fait rougir les momies accrochées aux murs. Est-ce suffisant? Et les Leys? Combien en comptons-nous? Un seul, de la première manière, lisse et mou, bien composé, et assez pauvrement peint. De Gallait? Pas un, si ce n'est quelques chiens dans un paysage de Kuyttenbrouwer. De Portaels? Un et des plus fades. De Pauvvels? Un. De Degroux? Un, De Lies? Un et pas des meilleurs. De Jos. Stevens? Un. De Dillens? Un. De Claes? Un £>'^.ul bon. De Ptoelofs? Un. Ainsi, les imités s'alignent sans faire un total bien considérable. —
(1) On a pourtant songea restaurer le musée ancien. Les toiles pouiiissaient. On les a remuées; c'est toujours cela. Mais au lieu de les péle-mêler, on eût dii les ranger par école. — J'ai un j)eu ri de la salle Rubens — du reste très-heureusement décorée par les soins de M. Willamc. On fait une snllo à Rubens et l'on n'oublie qu'une cliosc, c'est de l'y mettre.
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Avouez que c'est là patroner les arts à peu de frais et sans grands efforts.
L'art ne connaît pas les exclusions. Il admet tout ce qui est bon; il ne rejette que ce qui est mauvais. Pas plus que l'art, l'État ne doit connaître les distinctions. Les genres n'existent pas à ses yeux : que l'un s'applique à la grande peinture, que l'autre se livre au petit genre, si tous deux, dans leurs toiles respectives, montrent également du talent, les distinctions sont impossibles. On l'a dit : un beau paysage vaut une page d'histoire. Non-seulement le génie du paysagiste est aussi merveilleux que celui du peintre d'histoire, mais l'effet de ces genres différents est également puissant. L'impression d'une campagne ou grandiose ou charmante, avec les enchantements du ciel, des ombres, et des feuilles, remplit tout autant l'âme que le spectacle des grandeurs humaines dans une incarnation héroïque. Le genre même, plus modeste en ses apparences, profond parfois par la finesse et l'observation, tient sa place à côté des autres classifications de la peinture. Si le paysage charme ou saisit, si le tableau d'histoire élève ou transporte, n'est-ce point encore un mérite, à côté de cette puissance et de cette élévation, que la petite moralité malicieuse des sujets spirituels dont on rit d'abord et qui font penser ensuite? Le genre, d'ailleurs, a le champ large, et s'il fait rire, il fait aussi pleurer. Le drame, aussi bien que la comédie, cadre avec sa riche fantaisie. Dès lors, dans sa sphère qui s'étend et s'élève, on voit apparaître la figure douloureuse de la passion et du malheur. Une sorte de philosophie sévère a succédé à l'humour piquante, et l'humanité, saisie dans ses grandes expressions, a fait place à l'homme, photographié par ses petits côtés. Le genre est comme la lorgnette dont un bout agrandit les objets qu'elle
fixe et dont l'autre les rapetisse. Quoi qu'il en soit de ces deux faces opposées, le rire comme les pleurs a ses enseignements, et je ne saurais comprendre l'exclusion de cette manière de peinture, pas plus au point de vue de l'exécution qui exige un talent égal à celui des autres genres, qu'au point de vue des résultats, qui sont équivalents.
Le talent a partout des droits. Ces droits varient selon le talent, j'en conviens; tel talent, dans tel genre, en emporte plus que tel autre dans un genre inférieur, mais nul talent, s'il est à la hauteur de l'art qu'il cuUive, ne doit supporter d'exclusion. .
Je ne sache pas que l'Etat chez nous professe devant le talent cette égalité du principe des répartitions. Le paysage et le genre, abandonnés au profit de la peinture religieuse, sont en médiocre estime au budget. Sans doute le placement en est moins facile : il n'est si mince sacristie qui ne revendique son Christ; il n'est si mince église qui n'obtienne sa Vierge. Églises et sacristies sont pour les commandes religieuses un placement qui concilie avec le souci de l'art le souci d'une politique personnelle. Malheureusement l'art est au dessus de ces conciliations. L'Etat ne doit point patroner l'art dans les manifestations qui peuvent seconder ses vues et ses intérêts. L'art est libre : il n'est pas le serviteur des coteries. L'Etat ne peut vouloir abroger cette indépendance : .sans elle, l'art, dominé par des influences étrangères à son principe, rampe tristement terre à terre. Qu'il considère les grandeurs que l'art trouve dans sa liberté plutôt que les tristes avantages que lui-même retire de sa servitude. Toute œuvre qui ne repose pas sur la foi, à quelque chose que cette foi se rapporte, et qui, pour se produire, a subi d'autre influence que le libre mouvement de l'inspiration est indigne de l'art et sans profit pour la
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politique des gouvernements. La foi seule crée les œuvres d'art, et c'est la bonne foi qui fait les bons gouvernements.
Je me suis plaint du vide de nos musées, et vraiment je ne conçois pas comment un musée décoré du nom ambitieux de musée moderne a la prétention de représenter les tendances de l'art actuel. Encore si, à la place de cette dénomination superbe qui implique l'idée d'une vaste collection oii tous les genres et tous les pays seraient caractérisés par des œuvres saillantes, le musée s'appelait tout simplement musée national; je comprendrais qu'il n'y eût point là de représentation étrangère. Mais j'entends bien, il s'agit d'un musée moderne. J'avoue ici ma honte et je rougis pour le pays. Quoi! musée moderne, alors que la Belgique n'y compte pas même ses maîtres, que la France ne s'y révèle que par une esquisse de Delacroix, deux crayons d'Ingres et un dessin de Decamps, que l'Allemagne ne s'y devine même pas, et que l'Angleterre y est à l'état de mythe? Où donc est le vieux bon sens flamand, si nous prenons une coquille de noix pour un bâtiment de guerre, et quoi donc nous préservera des moqueries de l'étranger, si nous n'avons plus même un refuge dans la conscience de nos balourdises?
Un musée incomplet est de petite valeur ; il importe peu que des œuvres d'art y soient disséminées, si, par un heureux groupement, on ne cherche à en faire valoir les dissemblances et les similitudes. Il faut que les rapprochements mettent en évidence, outre l'esprit général et l'influence du siècle qui a produit l'œuvre, l'inspiration particulière, les tendances individuelles et les progrès de chaque artiste. Mais s'il en est ainsi pour les musées anciens, à plus forte raison ces considérations s'appliqucnt-elles aux musées nationaux. Quelles leçons trouvera-t-on dans un
musée démembré, et quel moyen, sans une suite ordonnée et complète, de dresser dans l'avenir les annales de l'art? — Un pays qui veille aux destinées de l'art doit posséder un musée national complet. En est-il ainsi chez nous ? J'ai prouvé que non. De tous les talents que je citais à l'appel, combien se trouvent dans notre musée, on l'a vu : les meilleurs sont exclus. Est-ce indifférence ou question d'argent? Je ne veux pas le savoir. Non seulement les grands créateurs étrangers manquent, mais même les nationaux. Or je voudrais y voir les uns et les autres. La comparaison à coup sur serait excellente : les nationaux, par l'étude des étrangers, apprendraient à mieux se connaître, et jugeant de leurs propres défauts par les qualités qu'ils verraient chez les autres, puiseraient chez ceux-ci des éléments nouveaux pour l'école nationale.
Le siècle se porte à l'éclectisme, et les traditions se mêlent; c'est, selon la quantité du mélange, un mal ou un bien. Sans doute, la tradition doit se renouveler, sous peine d'être un cercle où sans cesse l'on tourne comme l'écureuil en sa cage, sans progrès ni no valions. Mais elle se renouvelle surtout en elle-même, conformément à son essence et à ses principes. On comprend, du reste, qu'elle ne saurait se dérober complètement au mouvement de l'art chez ses voisins, et il en passera quelque chose dans ses propres allures; ces éléments étrangers, s'ils sont ménagés avec prudence, ne peuvent même que lui être propices, comme de certains croisements. Je l'ai dit tantôt : il est à souhaiter que les écoles d'un pays aient l'occasion de se comparer à celles des pays voisins, et, certes, ce n'est pas pour changer la tradition contre une mode nouvelle ; ces comparaisons servent au contraire à mieux faire connaître la tradition, les innovations qu'on y peut apporter sans en
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altérer le fond, les accommodements qu'il lui est possible de prendre avec les idées contemporaines, les qualités qui lui manquent et les défauts dont on doit se garer.
Je ne veux pas apprécier ici le mérite de l'école française ; il me suffira de dire que son influence sur l'art moderne est considérable, et le talent de ses maîtres la justifie pleinement. Sans tradition, si ce n'est la tradition bâtarde de Poussin et la tradition rococo de Boucher qui seule lui appartient en propre, l'art français a surgi de ce siècle, infiniment varié et grand dès ses commencements. Je comprends que les nations tournent les yeux vers lui et s'inspirent des hautes originalités qui le signalent. Pourtant, nous autres Flamands, dont la tradition est si belle, avec des bases si solides en nous-mêmes, n'oublions pas que le tempérament français ne cadre pas avec le nôtre et qu'il y a chez lui pour nous des enseignements à prendre plus que des modèles à suivre.
Il est pourtant un genre oii la France est sans rivale, je veux dire le paysage.
Sans doute le paysage flamand a son individuahté prononcée ; mais elle lui vient plutôt des sites qu'il représente que du procédé de l'exécution. Les transparences de l'air n'y ont pas la magie du paysage français; les soleils n'y brillent pas de lueurs aussi éblouissantes; les matins n'y roulent pas des brumes aussi lumineuses. C'est le sol, c'est le ciel, ce sont les Flandres, mais l'illusion manque, ou pour mieux dire, l'âme du paysage.
Le paysage flamand sent ce qui lui manque, et pour se compléter, son instinct le porte vers l'école française. Il y apprendra en effet cette légèreté de brosse qui lui fait défaut, la verve qui enlève, l'inspiration qui interprète et ne veut pas copier; son procédé un peu lourd s'amollira