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III. Nos Amours

Elles sont belles vraiment, nos amours, et je vais vous les dire. Elles ont aux lèvres l'odeur du tabac, au cœur une pièce de cent sous, aux mains des ongles crochus et sales, aux pieds des durillons pour avoir trop battu les trottoirs, au ventre enfin des boyaux inassouvis qu'il faut sans cesse gorger 'de beefstakes saignants pêle-mêle avec des puddings anglais. Elles sont ridées, crevassées, édentées, ébréchées, comme de vieilles ruines peintes à neuf, qui auraient par dessus un badigeon chatoyant, et dont, par dessous, le plâtre s'en irait en écailles. Ah! oui, nos amours, parlons-en. Elles sontmoisies et chassieuses, avec des trous aux joues, des gouffres aux épaules et des abîmes aux omoplates. Elles sentent le troupier ; elles odorent la caserne; l'ail se mêle entre leurs dents aux piquantes haleines des pickles en fermentation. Ce sont les égouts publics, les dévidoirs humains, les puits des lascivetés fangeuses. Le portefaix officie après le troupier, le troupier après le moine, le moine après le gandin, le gandin après le père de famille. Ce sont les cavernes de la fraternité humaine et l'on y est à l'aise, sans dispute et sans colère, si l'on veut attendre son tour. Elles courent les rues, nos amours, au crépuscule, à l'heure oii les chauves-souris sortent des trous de mur, quand un homme gris, voyant un jupon, est capable de le prendre pour une femme. Elles

jurent mieux que des charretiers, boivent une ration de cognac d'un trait, culottent une pipe en une heure, se soûlent à dîner et vomissent, après, le tout. Nos amours sont cartées; nos amours sont sous le patronage de la police; nos amours sont patentées; nos amours tiennent boutique. Elles sont sur la place publique, entre un marchand d'orviétan et un montreur de marionnettes. Paris nous a donné la lorette.

La lorette ! Marquée jadis, au pilori public, d'une souillure grossière, la fille de joie a changé de nom. Heureux siècle, tellement fait au vice qu'il redoute même de s'en pouvoir désaccoutumer un jour! C'est ainsi que, craignant l'instinctive répulsion de la dignité humaine pour l'infamie et la honte, il les a décorées de masques qui en dérobent la vileté. Nos pères, plus honnêtes, n'entendaient pas finesse sur ce chapitre, et, plus vifs, jetaient aux Rosalindes d'aventures un nom qui rimait avec catin. Chastes oreilles, la rime nous a blessés, et sans écarter l'objet, nous avons écarté le nom. En retour, féconds en détours et roués dans l'art de parler avec élégance des choses sales, nous avons forgé des équivalents. Oui, l'alcôve béante a, pour la créature qu'elle montre nue, un dictionnaire qui a ses Larousse et ses Bescherelle. Que dis-je? Les libres amours bouffis des poètes, enchaînés aujourd'hui dans un coin des rideaux, crèvent à la louange d'Aspasie dégénérée en trottepavé leurs joues hérissées de favoris à l'anglaise !

Lorette hier, puis 'cocotte, puis cascadeuse, que sais-je encore? Ainsi de nom en nom, comme une boue de philtre en philtre, on l'a fait passer, croyant la dégager de la crotte qui la souille. Mais la crotte du triste métier reste collée au talon de celles qui le font, et quelque nom qu'on leur donne, la souillure est la même, si l'épitèthe a changé.

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