CHAP. III. NOS AMOURS
Et qui ne sait que le métier même a ses distinctions variant de la cave au grenier, de la mansarde à l'appartement et du carrefour au boulevard? L'une sert dans les fleurs et les parfums le ragoût que l'autre ofTre sans piments. Celle-ci porte à la carte les surprises d'une pudeur que celle-là, plus crue, met à l'aise dès le premier instant. Ce ramassis de bohèmes en jupes fait, dans la grande bohème de la société actuelle, une sorte de société à part, qui a ses hauts et ses bas. Or toute cette tribu gueuse et splendide, qui cache la pourriture sous le velours, repose sur ceci : la fille de joie, type éternel de la vanité spéculant sur la luxure ou de la misère trafiquant de la nature.
La plus triste victime des civilisations raffinées fut toujours la femme; c'est la femme qui porte le poids de la nôtre. Ecrasée sous les roues du char splendide qui passe emporté dans les éclairs et le tourbillon, elle gît par terre, vaincue par le travail, l'insuffisance du salaire, l'impuissance de vivre et sa propre infirmité. Si elle se relève, elle se relève souillée : son éclat est dans son abjection. Et qu'est-ce autre chose, pour les femmes que vous voulez émanciper dans l'irresponsabilité des hommes, au lieu de les garder femmes dans la diminution du labeur et l'accroissement du bien-être, qu'est-ce autre chose, cette abdication de la pudeur, de la retenue, de la contrainte où se reconnaît la courtisane, que l'initiation instinctive et brutale à l'indépendance virile? Vous rêvez l'émancipation de la femme, c'est bien, mais avant tout, abolissez la faim.
Ah ! filles malheureuses ! Pauvres âmes égarées dans la débauche et séduites au premier jour de liberté ! A l'âge où le cœur s'ouvre, où la brise qui vient de l'infini y secoue les rosées divines de l'amour et fait éclore les fleurs chastes
iO NOS FLAMANDS.
des rêveries, à l'âge où tout est mystère encore, comme au matin d'un jour d'été, où rien ne se voit qu'une clarté bleue emplie de vapeurs et de brumes transparentes, où rien ne s'entend que le chant vague et les longs murmures de la nature qui s'éveille, où pourtant déjà, dans les horizons voilés de l'avenir, parmi le tendre éblouissement des songes, quelques formes d'hommes, d'amour, de désir, passent, se dessinent, s'ébauchent, à cet âge une enfant est déjà flétrie ; son cœur a été mordu de la dent empoisonnée ; ce beau corps, aux jeunes formes délicates et pures, a senti des étreintes immondes ; le regard lascif d'un procureur a suivi les ondulations de ces lignes superbes ; une bouche hurlante et ivre s'est collée à ces seins faits pour le timide baiser d'un adolescent; tout ce corps, soudainement mis à nu dans un boudoir public, en quelque corpsde-garde de l'amour patenté, tout ce corps n'a plus rien de secret : ses frémissements sont connus ; ses beautés font la fable de la ville ; on vante ses appâts ; il n'est personne qui n'en puisse juger. Oh ! malheureuses ! malheureuses ! Cette fleur bénie que l'amant cueille au jour des noces fortunées, cette pudeur rougissante qu'il réveille à chaque baiser, ces extases suprêmes, ces délires inouïs, ces paroles éternelles que l'homme bégaie en ses voluptés, qu'il ne se lasse de dire, qui sont si bêtes et pourtant font l'adoration du monde, ces soupirs qui doivent monter aux astres, tant ils sont purs et harmonieux, ah! cette nuit d'ignorance et de candeur où la main de l'homme, palpitante et folle , arrache les voiles et découvre le divin mystère à la femme qui ne s'en doutait pas, tout cela, vous ne l'avez jamais connu. Un soir, vous aviez faim; il faisait froid; vous avez vendu vos jeunes corps, ne sachant ce que vous faisiez; vous avez vendu vos pudeurs, vos caresses, vos