‹ Nos flamandsChapitre 6 sur 24 · CHAP. III. — NOS AMOURS. H · texte numérisé non relu

CHAP. III. — NOS AMOURS. H

baisers, ne sachant ce que vous perdiez. Au bout de la nuit, vous aviez votre pain; mais, dès lors aussi, vous aviez l'irréparable honte. Je ne suis pas de ceux qui jettent la pierre à la femme qui tombe et qui couvrent de la boue du chemin le front que la misère y précipite. Je ne suis pas de ceux qui, marchandant la pitié aux infortunés qui n'ont qu'elle pom' les secourir, se bouchent les oreilles aux gémissements que le vent de la nuit emporte par dessus les villes. Du fond du cœur je plains les pauvres enfants que la faim pousse au crime, et je pleure pour tant d'âmes, mortes à la pudeur, mortes à l'amour, mortes à la vie. Mais aussi je m'indigne qu'il en puisse être ainsi, et devant cette civilisation qui permet de telles hontes et les couvre en quelque sorte de son patronage, je sens la colère me monter aux entrailles. Si la jeune fille, tremblante en sa mansarde, a faim, quand le soir tombe, que le vent secoue sa fenêtre, que les fantômes sinistres rôdent dans la nuit, à qui la faute? Si la vierge de quinze ans, restée pure sous ses haillons, voit paraître à son chevet le démon malin, et s'il lui vient parler de toilettes, d'intrigues, de pompes et de plaisirs, à qui la faute? Si l'enfant sort de chez elle au crépuscule, par un temps de pluie, de marasme et de boue, honteuse, désespérée, rouge de pudeur, n'osant lever les yeux, priant tout bas, l'âme navrée et des pleurs sur les joues, à qui la faute? Si enfin, tout à l'heure, vous voyez un homme aborder cette enfant qui pleure, se rire d'elle, lui prendre le menton, lui conter des propos obscènes, puis, lui ayant parlé plus bas, l'entraîner à sa suite comme une brebis qu'on mène égorger, et par quelque ruelle où le vent s'engouffre, disparaître avec elle, et frapper au volet d'une maison lépreuse, dites : à qui la faute?

Certes la faim est éternelle : de tout temps il y eut des

affamés. Homère mendiait son pain. Athènes avait ses pauvres, Sparte avait les siens. Mais du siècle est sortie une autre faim, plus horrible que l'écharnée antique, surtout plus infâme, car elle ne s'attaque plus aux entrailles seulement, mais à la conscience. Je veux dire la faim des filles, cette faim gueuse et chienne qui se compose de nécessité et de superflu, de tortures de corps et de tourments de cœur, de grincements de dents vides et de jalousies farouches. Monstre hideux, enfoui sous les dentelles et masqué de falbalas, elle entre à son heure dans le logis des ouvrières. Des joyaux et des parures sont entre ses mains, elle les fait briller à leurs yeux, elle leur chuchote à l'oreille des conseils d'orgueil et de vanité, elle leur dit : « Tu es belle, vois ton corps; tu es pauvre, vois ton corps; tu ne sais comment te tirer de ta misère, vois ton corps. » Elle marche dans une flamme : l'éblouissement des rêves menteurs l'enveloppe tout entière. Nulle ne voit, sous la capuche qui recouvre sa face, son hideux rictus de squelette à travers ses grandes mâchoires béantes. La fange qu'elle traîne à ses pieds disparaît sous les velours qui tombent de ses épaules. Gomme une entremetteuse, elle cache sa vieillesse sordide et puante sous la somptueuse richesse du monde qu'elle promet à ses victimes; ambrée, musquée, pleine du parfum des boudoirs, elle apparaît dans les misères des mansardes comme une fée consolante. Elle est douce, séduisante, conseillère aimable. Qui se défierait d'elle? Si bien vêtue ! Si odorante ! Et ces joyaux! Ces cassettes ! Ces perles ! Les adorations de la vie ! A qnoi servirait-il d'être jeune et belle, s'il fallait laisser mourir tout cela dans l'ombre? Alors, elle approche d'un pas, l'infâme prostituée, elle tend la main. La pauvre fille a faim, elle entend crier ses entrailles; toute cette clarté la

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frappe aux yeux ; ces parfums séduisent ses sens. Elle résiste encore. Mais passer dans les rues, emportée au galop des chevaux, avec des fleurs aux pieds et aux mains! Être la reine des amours des hommes ! Les bals ! les théâtres ! — Et quand le monstre s'en va, on voit dans ses mains une âme de fille, une conscience à jamais perdue !

Ah! nous ne sommes plus Flamands. Voyez donc, dans ces annales qui sont derrière vous, toutes rayonnantes des gloires du travail et du commerce, voyez donc si le blême visage de la faim vous apparaît ; si vous le voyez rôder comme de nos jours, parmi les marchés, les foires et les places publiques ; s'il se montre aux carreaux de plomb de la pauvre travailleuse qui file et chante en regardant dans la rue; si, le soir, en retournant chez lui, l'ouvrier des corporations, le membre des confréries, l'associé des serments, demande à la mère qui se jette à ses pieds où est sa fille et devine aux larmes de l'épouse le déshonneur de l'enfant?... Eh non! dans ce mouvement prodigieux du commerce, parmi ces échanges énormes qui se faisaient d'un monde à l'autre, à travers le fracas de tous ces navires dégorgeant incessamment les trésors de Ceylan et de Java, dans cette atmosphère de travail où ne s'entendaient que les marteaux sur les enclumes, le fer battu dans les chantiers, les grincements des poulies au haut des navires, les rumeurs des ports, les bruits du rouet et les chansons des tisserands, la faim ne se montrait pas ; les salaires étaient en proportion du travail ; il n'y avait pas d'indigents ; tous les bras étaient en œuvre ; les villes bruissaient, chantaient, grondaient, à travers les fumées des fabriques, joyeusement, dans la sérénité de la conscience et l'honnêteté du travail. Le soir, bercées de légendes, de ballades et de chansons, lasses et contentes, elles s'endor-

niaient dans le repos et la solitude. 0 bel âge de grâce et de simplicité! Alors, le jeune homme et la jeune fille se cherchaient comme aujourd'hui ; mais ils se cherchaient pour l'amour, saintement, et quand ils se rencontraient, ils avaient les belles ivresses matinales des vrais amoureux. La mémoire des parents suivait dans l'ombre le couple qui marchait enlacé, et les épousailles étaient le chapitre suprême, et vraiment le premier, de ces romans naïfs que nouaient entre eux les beaux enfants flamands. On ne voyait pas rôder dans les carrefours des filles de quinze ans, effrontées et lascives, appelant du doigt les passants et se vendant pour des colifichets. Cette gloire était pour notre siècle : il nous manquait cette grandeur, la prostitution de la femme.

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