‹ Nos gens de lettresChapitre 10 sur 31 · Présentement, le Journal officiel · texte numérisé non relu

Présentement, le Journal officiel

Il faut donc, tout en combattant ses doctrines, applaudir cet artiste vraiment français et rire des méthodiques qui ne verraient pas quel ordre réel gouverne tout ce peuple d'idées.

Tout ce qu'il touche, M. d'Aurevilly le marque profondément [ego norninor leo), qu'il écrive du catholicisme ou du dandysme, de Brummell ou de Pascal. Dans le petit volume sur le Dandysme et G. Brummell, qui est, à vrai dire, un de ces traités comme on en savait faire au siècle des La Rochefoucauld et des La Bruyère, mais dont on a perdu la recette aujourd'hui, nous avons un moraliste ingénieux, pénétrant, incisif, très-fin, — subtil même si vous voulez, — et un écrivain toujours d'une admirable justesse, passé maitre dans l'expression des nuances. Ici, au contraire des Œuvres et des Hommes, la langue est plus claire qu'éclatante, plus rigide que mouvementée : M. d'Aurevilly, si porté aux polémiques ardentes, sait parler froidement des choses froides. Il y a, dans ce traité, un Éloge de la vanité qui est un petit chefd'œuvre de raillerie sérieuse à la manière anglaise, et que Brummell eût écrit, si Brummell eût été un écrivain.

Le catholique des Prophètes persiste dansles romans de M. d'Aurevilly : non pas qu'il prenne le roman comme thème politique ou religieux, soumettant le

poëte au théoricien et faisant du drame le domestique de l'abstraction ; il est trop artiste pour cela ! Mais l'élève de J. de Maistre ne laisse pas que de transparaître par endroits : ici, c'est une invective contre la société moderne, qui éclate au milieu du récit, mais qui ne s'étend jamais en dissertation ; ailleurs, la tendresse évidente de l'auteur pour les personnages qui, soit par leur naissance, soit par leurs efforts, glorifient l'idée ancienne d'autorité et de théocratie.

M. d'Aurevilly est de ces natures qui ne se dédoublent pas.

Il n'a, jusqu'à présent, publié que trois romans. Faut-il attribuer ce très-petit nombre à leur insuccès immérité qui l'aurait dégoûté d'écrire pour l'inattention publique ? Je ne le crois pas ; il appartient à cette fière famille d'intelligences qui ne comptent pas sur l'approbation immédiate, ne la comptant pour rien, et qui produisent en vue de l'œuvre même et non de sa réussite. Il faut demander la cause du silence du romancier au journaliste, qui a volontairement sacrifié, dans ces dernières années, l'homme d'imagination à l'homme de conviction : la polémique jalouse l'a pris et retenu tout entier.

Et, maintenant, venons aux trois romans.

J'ai hâte de me débarrasser de V Amour impossible, ouvrage très-inférieur à la Vieille Maîtresse et à V Ensorcelée, et où je ne retrouve ni la richesse de l'écrivain ni les facultés analytiques et dramatiques du romancier. M. d'Aurevilly, d'ailleurs, dans une courte préface, fait lui-môme bon marché de son œuvre ; il

croit devoir lui chercher une excuse ! « On lisait alors (vers 1840) Lélia, ce roman qui s'en ira, s'il n'est déjà parti, où s'en sont allées YAsirée et la Clélie, et où s'en iront tous les livres faux conçus en dehors de la grande nature humaine et bâtis sur les vanités des sociétés sans énergie, fortes seulement en affectations. » Et il ajoute : « Malheureusement VÂmour impossible est de cette farine-là. » L'aveu est entier, comme on voit, et pourrait nous dispenser de l'examen de VAmour impossible, si ce livre n'était un début et, comme tout début, un précédent curieux à consulter; si, de plus, il n'ouvrait un jour sur un des côtés natifs, et le plus accentué peut-être, de M. d'Aurevilly, son goût des bizarreries psychologiques et physiologiques.

Raimbault de Maulévrier, un dandy, un élégant, un homme d'esprit, a naguère aimé une jeune veuve, Caroline d'Anglure, nature tendre et dévouée. Mais, à l'heure où commence le roman, il ne subsiste entre eux que cette chose banale et positive, cet amour de convenance auquel le monde a trouvé un nom brutalement exact: il ne reste plus qu'une liaison. L'accord des cœurs est brisé ; seul, l'extérieur de la passion existe encore, du moins de la part de Raimbauld ; car, chez Caroline, la passion est vivace comme au premier jour... Et qui sait même si ce n'est pas pour avoir aimé Maulévrier, qu'il ne l'aime plus, lui? Ah! si, laissant pour un temps sa tendresse attentive, elle s'était tout d'un coup armée de froideur et compose une coquetterie factice, peut-être eût-elle retenu scn

amant, qui s'échappe de tous côtés comme un vase qu'on a trop rempli ! Mais cette âme ingénue n'entend rien aux roueries de Célimène, elle ne sait qu'aimer, se donner et souffrir. Maulévrier est las, à la fin, de ce bonheur égal et tranquille ; cet amour à la crème est devenu fade à ce cœur blasé qui réclame les piments de la passion. j

Jusqu'ici, nous sommes bien dans « la grande nature humaine. » Une minute : le bizarre nous guette, et, de la grand'route, il va nous jeter brusquement dans un chemin de traverse qui nous mènera Dieu sait où!

Garoline délaissée, Maulévrier se tourne vers la marquise de Gesvres, dont les grands airs dédaigneux irritent ses convoitises. Voilà une position difficile à enlever, une vraie femme à triple enceinte, une femme devant laquelle on peut rester dix ans, comme devant Truie! Tant mieux. En attendant que sa beauté donne le plaisir, sa froideur excite la vanité, cette gouvernante d'un dandy et d'un mondain tel que Maulévrier.

Mais, où Maulévrier ne voit que le difficile, il y a l'impossible : Mme Bérangère de Gesvres n'a pas de cœur et n'a pas de sens. Sous cette opulente carnation où doivent, ce semble, courir tous les frissons de la volupté, croupit un sang glacé que ne fondra pas l'amour. Quant au cœur, il est arrêté. Et comme, en dehors de l'amour qui est sa fonction naturelle et sa joie première, la femme n'est rien et n'a rien, celle-ci s'ennuie horriblement. Elle voit autour d'elle, dans

son monde, tant de jeunes filles et de jeunes épouses heureuses par lui ! Elle les envie, elle veut monter son cœur : le grand ressort manque. Et, à chaque effort, elle retombe désespérément sur son impuissance et sur son ennui. Certes, voilà un monstre moral et physique. Comment ce monstre s'est-il formé? comment ces yeux d'un éclat si profond, comment ce beau sang, comment cette admirable constitution (pardon du mot, mais il faut être net) ne sont-ils que l'absence du regard et l'absence de la vie? Des natures aussi excentriques veulent être expliquées minutieusement pour paraître seulement possibles. M. Barbey d'Aurevilly n'explique pas, il se borne à constater son héroïne (Mme de Gesvres, c'est tout le titre et tout le livre), oubliant tout à fait que son récit est incompréhensible, si l'étude physiologique ne le précède pas.

Telle est la statue dont Pygmalion Maulévrier veut tirer une femme. La statue, qui ne demanderait pas mieux que de s'animer, se prête complaisamment à toutes les tentatives de création : il s'agenouille devant elle, il lui prend les mains et les presse, il lui baise les bras, le cou, les épaules, il la serre contre sa poitrine, il l'enveloppe d'une atmosphère voluptueuse et brûlante qui incendierait des marbres ! Eh bien, rien ne bouge et ne tressaille en Bérangère, rien ne prend, ni l'àme ni le corps. Le point sensible n'existe pas, il est impossible de trouver le secret qui ouvrira cette nature.

L'auteur, ordinairement d'unelogique si audacieuse

et qui se moque pas mal qu'on dise « qu'il va trop loin, » semble hésiter tout à coup et même reculer.

Après avoir permis tous ces attouchements (il faut bien appeler les choses par leur nom) qui n'ont pas abouti à la découverte de la vie, Bérangère refuse de consommer le sacrifice. Et, pourtant, de cette suprême expérience de la possession, qui sait s'il ne sortirait pas la révélation de son cœur et de ses sens ? Qu'est-ce qui peut donc la retenir? Ce n'est certainement pas le soin de son honneur, entamé déjà par tant de privautés. Aussi l'auteur, qui est d'un esprit très-subtil, donne-t-il un autre motif à la résistance de Bérangère : elle a peur que « la suprême expérience » ne la convainque radicalement de son inaptitude aux choses de l'amour ; elle veut au moins garder cette illusion que peut-être, si elle se livrait, le charme serait rompu, mais elle n'ose pas en tenter la chance.

Maulévrier ne se décourage pas, cependant. Il s'obstine, et tellement, qu'il perd à ce jeu, — un véritable jeu de patience, — ses facultés amoureuses.

La pétrification est accomplie, la statue a son pendant !

Le misérable s'irrite de cette mort universelle qui envahit ses sens et son cœur, il se révolte, il veut ressaisir la vie et l'énergie, et il croit les retrouver au fond de ces caresses stériles dont nous parlions tout à l'heure. Vains efforts î

Le livre finit là. L'auteur nous laisse sur cette pensée que jamais le drame de l'amour, même de l'amour physique, ne sortira de cette longue exposition. Et

M. de Maulévrier a vingt-sept ans ! Et M"* de Gesvres a trente ans! J'avoue ne pas comprendre; je reste abasourdi devant ces natures contre nature, et, comme on ne me les a pas déduites, je nie formellement leur vérité. Voyez-vous d'ici ces partenaires du whist de l'amour, se faisant mutuellement des invits perpétuelles auxquelles ni l'un ni l'autre ne répondent? On me dira : Il existe de ces phénomènes, et nous avons connu plus d'une madame de Gesvres. C'est possible, mais on n'a pas le droit de transporter, de la vie réelle dans la vie artistique, de pareils phénomènes, sans les expliquer. Que devient alors l'œuvre d'art? Le roman n'aie droit d'être constatation qu'après avoir été analyse. Maulévrier qui, dans la première partie du livre, était humain, passe dans la seconde à l'état de monstre, tout comme Mme de Gesvres. Et cela brusquement, sans transition, sans que l'auteur me rende compte de ce changement soudain. Où je demande une transformation, on me donne une métamorphose.

Évidemment, un tel roman, parti d'une telle donnée et mené d'une telle façon, ne pouvait être dramatique : l'intérêt ne jaillit pas de situations incompréhensibles. Un seul personnage, vrai, — et touchant parce qu'il est vrai, — galvanise un moment l'action, c'est Caroline d'Anglure. Il y a même un passage où l'auteur arrive à l'émotion par le tableau du désespoir de cette douce créature qui meurt de n'être plus aimée. Malheureusement, comme ce personnage n'est pas une colonne du livre, mais seulement une cotonnette} lelivre s'écroule.

Chose logique, de même que V Amour impossible est très-inférieur, comme analyse et développement, aux autres romans de M. d'Aurevilly, le style est audessous. Je ne veux pas dire qu'il soit vulgaire, il est élégant, spirituel, distingué, dandy, mais je n'y trouve pas l'éclat et la couleur qui frappent dans Une Vieille Maîtresse et dans V Ensorcelée.

Et, maintenant, fuyons ces régions grises et glacées de l'insensibilité pour entrer dans le splendide et réchauffant royaume de la passion! Ici, dans Une Vieille Maîtresse, c'est la vie exubérante, c'est bien « la grande nature humaine » avec ses joies et ses désespoirs, ses héroïsmes et ses crimes. C'est la passion, entin, et tous ses déchaînements ! Et l'auteur l'a décrite d'une plume si vive que les vertueux, les vertueux de surface, ont poussé des cris de vierge effarouchée. Ils ne comprennent pas, ces gens-là, qu'on fasse verts les arbres verts, et s'irritent qu'on peigne les ciels bleus avec du bleu. Esprits à courte vue, ils ne pénètrent rien, ils ne voient que l'enveloppe des choses. Liés aux conventions mondaines comme à un boulet qui les empêche de s'enlever et de s'élever, la morale leur échappe par sa hauteur... Et ils ont eu des rougeurs indignées en lisant Une Vieille Maîtresse ! Voyons donc ce qu'il est, cet épouvantable livre; mais, auparavant, dégageons du récit l'idée qu'il contient et qu'ils n'ont pas aperçue, découvrons les racines du roman qui leur sont cachées par l'opulence des détails ; et, le roman déchaussé, qu'ils daignent regarder.

L'homme et la femme, une fois liés d'amour, ne peuvent rompre ce nœud sans troubler l'ordre moral divinement établi. C'est là qu'il eût fallu placer l'épigraphe : Ici verum quod prius, illud vero adultcrum quod posierlus ! L'homme aura beau s'éloigner de la femme qui s'est donnée à lui tout entière comme il s'était donné à elle, et se réfugier dans le mariage auprès d'une autre femme, il ne sera point à l'abri, s'il porte une âme honnête, du devoir primitif qu'il s'est créé et qu'il n'est pas en son pouvoir d'abolir ; il aura beau faire, l'ancienne passion et l'ancien devoir poursuivront sans cesse la passion et le devoir nouveaux. De là, de terribles conflits. Tiré entre le passé qui le réclame à juste titre et le présent qui a droit de le retenir, pris entre la maîtresse abandonnée et l'épouse récente, ballotté sans repos de l'une à l'autre, il traînera toujours, et quoi qu'il fasse, un double remords après lui. Il sera fatalement (la fatalité, c'est la justice des événements) époux coupable, s'il reste amant ; amant lâche et méprisable, s'il se retranche dans sa nouvelle condition.

L'auteur, dans Une Vieille Maîtresse, a donc posé, en droit, la revendication de la fidélité éternelle. N'est-ce pas là un grave et magnifique sujet, pris dans les hauteurs de la morale? Et voilà qu'ils ont déclaré que la morale était bafouée juste au moment où on la glorifiait! Ils ont vu un ménage dérangé par la survenue d'une maîtresse, et ils se sont voilé pudiquement la face avec le code civil qui commande la fidélité seulement dans le mariage, ne songeant pas que le

code, étant fait pour la société et non pour l'individu, ne renferme pas toute la morale ! Ainsi, pour n'avoir pas voulu, dans sa fierté de penseur et d'honnête homme, s'aplatir devant les petites bassesses sociales, pour n'avoir pas habillé la morale d'une robe bourgeoise (sachant bien que c'était là un grotesque déguisement), M. Barbey d'Aurevilly a été proclamé un romancier obscène.

Osons fixer ces obscénités.

Ryno deMarigny, gentilhomme spirituel, distingué, passionné, — mais d'une passion voilée par l'ironie, — dominant de toutes ces supériorités les mondains sans élégance vraie, au front vide, au cœur sec, qui encombrent les salons de leur suffisance et de leur nullité, était un irrésistible conquérant. Ajoutez à cela une vie mystérieuse, faite pour travailler les imaginations romanesques, c'est-à-dire les âmes féminines, et tirez la conséquence : « Il avait eu bien des femmes; » mais on ne lui avait jamais connu que des liaisons nouées et dénouées à la hâte, pas une seule passion de résistance. Fatigué de ces amours d'aventure, il aspirait à un amour calme, solide, éternel, lorsqu'il rencontre dans le monde Mlle Hermangarde de Polastron. A peine a-t-il vu cette jeune fille, « belle à rendre amoureux tous les peintres, » belle d'une beauté vraiment royale, mais où ce qu'il y a d'imposant est comme adouci et attendri par les grâces de la chasteté, que Marigny est subjugué. De sou côté, Hermangarde a subi la fascination que Marigny exerce sur toutes les femmes ; du premier coup, elle a reconnu

son maître. Les causeries de salon, dont la rumeur tout au moins arrive aux oreilles si bien douées des jeunes filles, sur cet homme qui est le scandale du faubourg Saint-Germain, auraient dû l'avertir et la mettre en garde. Mais non ! Elle ouvre en toute ingénuité son cœur à cet amour, elle n'a point peur. Et puis, elle est peut-être attirée vers Marigny par cette pitié inconsciente que l'innocence a pour le désordre, elle rêve de tirer un homme heureux de ce débauché ! Qui sait encore? sa vanité de femme se réjouit à l'idée de dompter celui que nulle n'a pu apprivoiser, de le coucher docile à ses pieds, d'en faire un lion domestique? Aussi, quand Marigny demande à la marquise de Fiers, grand'mère d'Hermangarde, la main de sa petite-fille, celle-ci est toute joyeuse et toute ravie. Elle ignore, la pauvre enfant, que, au delà des femmes de son monde à elle, il en existe une cent fois plus dangereuse ; que, au-dessus de toutes ces liaisons de salon si vite brisées, il y a une passion de dix ans qui sera plus forte que sa beauté et que son amour et que l'amour de Marigny pour elle. Son mariage, à dire vrai, sera une immolation, ce sera le sacrificateur antique qui officiera ce jour-là.

Et, pourtant, Marigny ne la trompe pas, il aime réellement Hermangarde et de tout son cœur; il est persuadé que le passé est bien passé, que l'ancienne maîtresse est bien dépossédée, comme si une passion de dix ans. — et quelle passion! — pouvait jamais abdiquer. Le romancier japonais aura éternellement raison : « Quand ils eurent prononcé les mots qui les

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unissaient, il se fit dans ces deux âmes un contrat in térieur, et ces contrats ne se déchirent plus. »

Quelle est donc cette rivale redoutable ? Mon Dieu! presque rien, en apparence, une Malagaise qui a passé la trentaine, petite, maigre, noire, au regard opaque et sommeillant, sans tournure et sans élégance, sans rien qui prenne à première vue; et, certainement, si on l'eût montrée à Hermangarde, Hermangarde n'aurait eu qu'un sourire dédaigneux. Pour la foule, Vellini est laide. Mais elle est passionnée; et la \ assion, qui accomplit des miracles, la transforme à c rtains moments et la crée, pour ainsi dire, à nouveau. Un regard de Ryno, un baiser, un mot d'amour, et le rayon jaillit de cette obscurité, la beauté de cette laideur. Vellini, c'est comme un trésor caché à tous les yeux, qui s'ouvre et resplendit seulement devant le bien-aimé. Oh! l'irrésistible et savoureuse créature ! Hermangarde plaît, mais Vellini fascine; Hermangarde est charmante, mais Vellini est charmeresse. Et elle a charmé Ryno, comme Ryno l'a charmée.

Nature sauvage, élevée au hasard, dont l'éducation n'a point déformé les instincts, elle s'est laissée aller, sans lutte et même sans hésitation, elle s'est laissée couler vers Marigny; sans souci des « convenances » qu'elle ne comprend pas et qui lui sont bien égales, un matin, elle a quitté la couche légale et s'est faite, tranquillement, la maîtresse publique d'un homme rencontré! Pendant dix ans, rien n'a occupé Vellini que la vue et la pensée de cet homme, qui est devenu pour elle le commencement et la fin de tout; et Mari-

gny a été emporté avec elle, et pendant dix ans il s'est absorbé et confondu avec elle dans cette passion impérieuse. Il y a bien eu quelques intervalles causés par la lassitude et aussi par la colère que donnent toutes les chaînes, même les chaînes aimées. Mais qu'importe? Si Vellini et Ryno se quittent souvent, ils se reviennent toujours. C'est dans un de ces intervalles que Marigny rencontre Hermangarde ; il est bien convaincu, cette fois, que tout est fini entre lui et sa maîtresse ; Vellini le croit comme lui, et reçoit sans déchirement la nouvelle de son mariage. Hélas! les deux amants se trompent, le drame de la passion n'est pas terminé, il se complique au contraire : Marigny vient d'y introduire un troisième personnage.

Alors, nous entrons véritablement dans l'action, et la haute moralité du roman commence de s'entr'apercevoir. Cette seconde partie est admirablement préparée par la première ; et nous ne savons pas d'exposition plus éloquente, plus colorée et plu$ justificative que le récit des amours de Ryno et de Vellini fait par Marigny lui-même à la vieille marquise de Fiers : il y a là certainement des morceaux de génie, comme analyse et développement.

Aussitôt le mariage célébré, Hermangarde et Ryno partent pour leur manoir de Carteret, suspendu, comme un nid d'alcyons, au revers d'une falaise normande : Hermangarde, jalouse d'emporter son mari et son amoureux loin de ce monde où l'on aperçoit trop encore le sillage de ses succès; Ryno, après tant d'agitations, altéré de calme et de solitude, et, peut-

êlre aussi, éloigné par Je pressentiment d'un danger que la présence de Vellini à Paris l'ait trop voisin. Et, d'ailleurs, « Hermangarde et Marigny ne cédaient-ils pas à l'instinct juste de l'amour en choisissant le bord de la mer pour y passer cette lune de miel qui, comme la lune du ciel visible, paraît plus douce au bord des Ilots?... Si tout dans le monde a son théâtre, le bord de la mer est bien celui que Dieu créa pour l'amour heureux. Au point de vue supérieur des analogies, la plus belle chose qu'il y ait dans l'âme humaine devait nécessairement avoir, pour se montrer et s'épanouir à l'aise, la plus belle chose qui existât dans la nature. Là seulement, pour qui a le sentiment des harmonies, le cadre est digne du tableau. » Rien n'est doux, frais et reposé comme les premiers mois de cette villégiature amoureuse où Marigny semble avoir vaincu le Passé ; rien n'est plus auguste et plus charmant à la fois que les chevauchées des deux époux à travers cette campagne marine, que M. Barbey d'Aurevilly a si bien peinte et si bien localisée qu'il se révèle à nous comme un des premiers entre les descriptifs contemporains. Ce que Brizeux a tenté pour le paysage breton, lui, il fa réalisé pour le paysage normand, parce que, avec le sentiment et la poésie du premier, il a les éclatantes et solides facultés de l'écrivain. Brizeux sent la nature, mais il ne la rend qu'à demi: sa plume est ind cise, sa couleur terne, son dessin flottant M. Barbey d'Aurevilly sent, éclaire et fixe.

Soudain, au milieu de cet amour azuré et tran-

quille, on entend gronder le passé. Vellini n'a pu se résigner à ce Paris où Marigny n'est plus ; et voilà qu'elle s'abat sur les côtes de Normandie, affamée d'amour et voulant son Ryno. Elle ne tarde pas à le rencontrer dans une promenade au bord de la mer. Elle 's'attache à lui, elle prétend reprendre «son bien. » Il résiste, il répond à sa vieille maîtresse que son voyage est une folie et du temps perdus, qu'aujourd'hui il aime Hermangarde, Hermangarde seule ! Inutiles paroles. Vellini sent bien que le nœud qui les joint l'un à l'autre ne peut être brisé ; et à toutes ses froideurs, à tous ses dédains, à toutes ses impertinences, elle se contente d'opposer un sourire incrédule ; elle garde devant la colère de Marigny, qui menace de la chasser, une impassibilité absolue. Elle a raison d'être tranquille ! L'ancienne passion, que Ryno croyait ensevelie à jamais sous la nouvelle^ se redresse soudain à l'appel de Vellini, impérieuse et furieuse comme autrefois : c'en est fait, la Malagaise a reconquis son amant... Mais ce n'est qu'une surprise, un vertige passager; il est bien sûr que Marigny n'aime que sa femme et que cette vieille maîtresse lui est tout à fait indifférente. Voyons, Vellini doit se faire une raison, repartir tout de suite. — Il pense ainsi, mais il a sa loi à subir. Vellini déclare qu'elle ne partira pas ! et, pour être toujours à portée de Marigny, elle, accoutumée à toutes les caresses du luxe, elle se logera dans une misérable cabane de pêcheurs. « Avec ses poures mal taillées et ses murs blanchis, c'était une

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espèce de grange que cet appartement pauvre et nu. Pour tout meuble, il y avait la grosse horloge à poulie et un bahut en chêne que le temps et la mer avaient poli comme un miroir. On y voyait encore deux chaises grossières, un escabeau à trois pieds et un lit propre, mais dur, déployé à bas sur l'aire, — et c'était tout... Le vieux pilote lui avait arrangé des rideaux avec d'anciennes voiles de vaisseau qui ne servaient plus. » Que fait à Vellini cette vie indigente? Que fait même, à cette nature orientale, le partage avec Hermangarde? Voir Ryno, c'est assez, le reste n'existe pas.

Huit jours se passent cependant, huit jours de lutte pour Marigny et d'attente anxieuse pour la Malagaise. Il revient enfin, car il ne peut pas ne pas revenir : en ne revenant pas il commettrait une lâcheté odieuse envers celle qui a fait de lui sa vie entière et qui le tient doublement, par la passion et par le devoir. Époux fidèle, il serait amant monstrueux; amant persistant, il tuera sa femme. Malheureux homme, qui ne peut accomplir l'ancien devoir qu'en devenant un assassin et qui est criminel en étant généreux ! Là est la haute portée morale, et aussi le dramatique de ce roman.

Et, pour qu'il sorte de cette violation de la foi première, qui est un manquement aux lois divines, une terrifiante et salutaire leçon, les innocents seront, comme les coupables, précipités dans le châtiment : pas plus que Marigny, la pure Hermangarde n'échappera a la destinée expiatoire. Elle a vu Ryno et Vel-

iini, sur la plate-forme de la Vigie, s'embrasser et s'aimer! Et, de ce moment, la mort est entrée dans le corps et dans le cœur de la pauvre femme, trop fîère pour se plaindre, trop blessée pour guérir.

Cependant, à voir cette dévastation dans Hermangarde, Marigny devine la jalousie et s'effraye. Il veut revenir à sa femme qu'il n'a cessé d'aimer, il ne reverra plus la Malagaise. Vaine résolution! il est sans force contre Vellini. Comme à tous les gens impuissants à se défendre, il ne lui reste plus alors que la fuite. Il fuit à Paris, il fuit Vellini, emportant Hermangarde qu'il faut sauver; mais Vellini arrive en même temps qu'eux, avec la ponctualité du Destin... Et Marigny retombera aux bras de sa vieille maitresse, condamné à traîner jusqu'au tombeau une vie épouvantée entre Hermangarde et Vellini, entre ces deux amours qui sont deux lâchetés et aussi deux devoirs inexorables!

Je n'ai parlé que de Vellini, Hermangarde et Marigny, négligeant volontairement les figures secondaires, pour mieux faire la synthèse du livre. Comment ne pas mentionner cependant la marquise de Fiers, cette vieille si charmante et si légère, qui, façonnée aux frivolités galantes du xvine siècle, ne comprend pas grand'chose aux fureur: de la passion; — son contemporain, ce comique vicomte de Prosny, libertin septuagénaire destitué parla goutte, qui travaille sans cesse a rallumer son ardeur avec ses souvenirs ; — enfin, la douce baronne de Mendoze (une des maîtresses éphémères de Marigny avant son ma-

riage), morte, comme Caroline d'Anglure, de n'être plus aimée? Tous ces personnages du monde normal, détaillés avec beaucoup de finesse et de netteté, servent à faire ressortir, par le contraste, cette extraordinaire figure de Yellini, qui apparaît comme la passion vengeresse, tout enveloppée d'une grandeur sibylline, et que le génie sauvage et violent de M. d'Aurevilly a rendue avec une telle énergie de couleurs! Il excelle dans ces physionomies barbares (nous verrons tout à l'heure l'abbé de la Groix-Jugan) avec lesquelles je lui trouve, comme homme et comme auteur, une certaine parenté. Il a, du Barbare, le goût des hyperboles et des couleurs voyantes, l'amour des phrases et des costumes emphatiques, — il en a aussi la subtilité et la casuistique raffinée... N'a-t-il pas écrit quelque part : « Je suis un Mérovingien ? »

Je lis dans le Mémorandum : « Romans, impressions écrites, souvenirs, travaux, tout doit être normand pour moi et se rattacher à la Normandie. Il y a longtemps que j'écrivais à Trébutien : Quand ils disent de partout que les nationalités décampent, plantons-nous hardiment comme des Termes sur la porte du pays d'où nous sommes et n'en bougeons

plus! » Il y a, dans cette phrase, non-seulement la haine du catholique et du « mérovingien » contre la centralisation démocratique qui a, si je puis dire, supprimé les castes topographiques comme les castes sociales, mais encore et surtout la vue exacte des conditions du paysage. Tout esprit tant soit peu artiste comprendra certainement qu'on ne peut rendre, d'une plume saisissante, que le pays, — je ne dis pas qu'on a vu, — mais où une partie de votre vie, et particulièrement votre jeunesse (la jeunesse est si hospitalière aux impressions de l'extérieur!), s'est écoulée. Il faut avoir vécu avec les sites pour en pénétrer et en extraire la poésie qu'ils contiennent. Un touriste voit, mais ne sent pas profondément, ne pénètre pas, l'âme du paysage lui échappe; et il reste par conséquent un descriptif très-incomplet. Aussi, M. d'Aurevilly, qui est Normand, a-t-il bien fait de placer en Normandie le théâtre d'Une vieille maîtresse et d'y placer encore celui de l'Ensorcelée. Après les falaises de Carteret, les landes du Cotentin.

Si j'avais à classer le roman de Y Ensorcelée, je dirais que c'est un roman historique. On n'y trouve pas, il est vrai, le récit d'événements publics; on n'y voit d'autres batailles que celles qui se livrent au fond du cœur humain, et les personnages n'ont leurs noms consignés dans aucune archive ; mais ces personnages obscurs sont éclairés du reflet mourant de l'incendie vendéen à peine éteint, il y a de l'histoire dans l'air qu'ils respirent. Et l'auteur nous a montré leurs mœurs, leurs superstitions, leurs passions, leurs

costumes avec une exactitude si frappante qu'on peut dire que la couleur, le pittoresque de l'époque est restitué ; et qu'est le roman historique, sinon la représentation du côté pittoresque et familier des temps écoulés?

Gela dit, essayons de raconter Y Ensorcelée, puisque l'ignorance générale à l'endroit de M. B. d'Aurevilly nous impose toujours l'analyse avant l'appréciation.

Nous sommes en l'an VI de la République, nous touchons à la fin de la guerre civile. Le combat de la Fosse, livré le matin même aux environs de Saint-Lô, a ruiné sans retour les espérances royalistes. Parmi les rares vaincus sortis vivants de ce désastre et que la déroute a éparpillés sur les chemins, se trouve le héros de ce sombre récit, qui est autant une légende qu'un roman par son côté fantastique. Mais, ce que les balles républicaines n'ont pas fait, le désespoir le fera. Le vaincu ne se fait pas illusion, il perçoit toute l'étendue de la défaite, il songe, dans la désolation de son âme, que les trois fleurs de lis ne refleuriront plus. A quoi bon vivre davantage? Ne serait-ce pas déshonorer sa fierté que de la faire assister au triomphe de ses ennemis? Il n'y consentira certainement pas : il préfère descendre tout de suite dans la tombe avec toutes les choses aimées qui viennent de mourir. Cette résolution prise, il s'adosse au talus qui longe la forêt de Gerisy, saisit son espingole, appuie l'arme contre son visage, pousse du pied la détente... Le coup part, et le corps s'affaisse dans la poussière du fossé.

Cet homme, c'est l'abbé Jéhodel de La-Croix- Jugan, qui, après avoir élé chassé de son abbaye, en même temps que son Dieu, par la Révolution, prit les guêtres, la ceinture de cuir et le mouchoir serretête des chouans.

Cependant, les balles de l'espingole ont, grâce à l'cvasement, rayonné sur le visage, cassant les os et faisant de la face entière un horrible amas de chairs pendantes, mais n'ont pas tué La-Croix-Jugan sur le coup. Une vieille pauvresse, qui revenait de faire du bois dans la forêt de Gérisy, a pu constater que le cœur battait encore, et, pleine de pitié, elle a traîné tant bien que mal jusqu'à sa cabane l'épouvantable suicidé. Huit jours se passent : on ne saurait trop, à voir La- Croix -Jugan, s'il est vivant ou mort ; il semble pourtant que les chairs séparées commencent à se repr-endre lorsque, à la tombée de la nuit, une bande de bleus envahit la masure de Marie Hecquet... Quelle est donc cette masse informe étendue sur ce lit, là-bas, dans le fond, et dont les gémissements troublent l'ombre? Il y a une odeur de royaliste dans cette chambre ! En vain, la vieille s'épuise à les détromper ou plutôt à les tromper; à ses paroles embarrassées, les républicains ont deviné un chouan, et il leur vient l'idée de s'en amuser un peu, comme on s'amusait alors ! Le chef va droit au lit et arrache violemment les ligatures qui emmaillottaientle visage de La-Croix-Jugan. La chair se déchire avec un craquement, les blessures se rouvrent, vives et saignantes comme au jour

du suicide : « Et maintenant, s'écrie l'exécrable sergent des Colonnes Infernales, salons le chouan avec du feu. — Et tous les cinq prirent de la braise rouge dans l'âtre et en saupoudrèrent ce visage. Le feu s'éteignit dans le sang, la braise rouge disparut dans ces plaies comme si on l'eût jetée dans un crible. »

Quelque temps après, quand on rouvrit les églises, les habitants de Blanchelande virent se dresser dans une stalle du chœur un moine de grande taille, à l'attitude hautaine, enveloppé dans sa cagoule et dont on n'apercevait pas le visage, enfoui sous son capuchon rabattu. On se le montrait curieusement, en chuchotant de l'un à l'autre des paroles interrogatives. Mais nul ne pouvait mettre un nom sur ce froc; évidemment, il n'était pas du pays. La curiosité devint de l'épouvante, quand, la procession tournant autour des piliers, la foule vit, à la lueur des cierges, jaillir du capuchon la tète couturée, labourée, horriblement accidentée de l'abbé de La-Croix-Jugan ; un frisson universel agita l'église, mais aucun des assistants ne reçut de ce spectacle une aussi forte commotion que Jeanne Le Hardoue}r. Ce fut un véritable coup de foudre intérieur, et qui devait retentir tout le long de sa vie !

Disons tout de suite quelle était cette Jeanne Le Hardouey. Issue de l'antique race des Feuardent, Jeanne avait été expulsée par la Révolution (au moment même où La-Croix-Jugan l'était de son abbaye)

du manoir et des richesses paternelles. Ne possédant plus rien, elle fut réduite, pour ne pas « traîner aux portes » son nom féodal, à épouser maître Le Hardouey, un paysan parvenu, un acheteur de biens nationaux : double mésalliance qui mettait parfois en colère le noble sang dont elle venait. La vue du prêtre lui causa donc un étrange saisissement. Vainement voulut-elle écarter l'horrible vision, la vision tenace la suivit au sortir de ces vêpres fatales ; on peut dire que, dès ce moment, la tête de La-Croix- Jugan s'était réellement gravée dans la sienne, et pour ne plus s'en effacer. Ce fut une possession instantanée, une possession dans le sens ecclésiastique. A ceux qui voudraient à cet amour bizarre des causes physiologiques, à ces gens que j'appellerais volontiers les mystiques de la médecine, on pourrait indiquer l'affinité des races, la parité des naissances : c'étaient comme deux sangs qui se reconnaissaient. Cette Feuardent allait logiquement vers ce La-Croix - Jugan. Humiliée sous la nécessité qui l'avait courbée jusqu'à un Le Hardouey, elle se relevait, pour ainsi dire, elle se réhabilitait par son amour pour un gentilhomme à qui ses blessures, tout en le défigurant, n'avaient pu enlever la grande mine et la fierté de regard dont il dominait tout Blanchelande. Puis, on est toujours obligé d'en revenir là : qui rendra jamais compte des étranges fantaisies du cœur féminin ? L'horrible, dit-on, a son attrait, la laideur a ses séductions. J'ai connu une jeune fille de haute famille et de grande beauté qui s'était affolée d'un

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muletier bossu, noir, le nez planté de poils, hideux. Elle se tua, épouvantée par cet amour qu'elle ne pouvait renvoyer. — Quant au romancier, qui sent profondément les lugubres et fantastiques beautés de la poésie catholique, il croit et dit Jeanne possédée. Et ce titre, l'Ensokcelée, il faut le prendre au pied de la lettre.

Jeanne reste longtemps à convenir vis-à-vis d'ellemême de la redoutable vérité : son amour pour un prêtre. Mais il faut bien enfin se rendre à l'évidence ! les désastres physiques, qui suivent le désastre moral fait dans son âme, l'avertissent assez de la violence et de l'inflexibilité de sa passion. Ses artères battent à rompre sa peau, ses veines charrient du feu, son visage s'empourpre et s'embrase ; c'est comme une fournaise de honte que rien n'amortira. Et les hommes de Blanchelande disent déjà que maîtresse Le Hardouey a « le sang tourné. » Jeanne a beau secouer cet amour maudit; voyant qu'elle ne peut le déraciner de son cœur, elle l'adopte avec rage, elle l'enfonce davantage en elle, si c'est possible, elle n'a plus qu'une idée fixe : être la maîtresse du prêtre. Mais le prêtre s'en soucie bien! Il passe à côté d'elle, toujours dédaigneux ou distrait, sans même laisser tomber un regard sur cette souffrance. D'autres soins l'occupent : la guerre de la chouannerie, qui fume encore, il songe à la raviver. Car l'homme d'épée est en insurrection permanente dans ce prêtre voué à la paix et à l'humilité. Ah ! qu'il est bien nommé de ee nom* La-Croix-Jngan ! C'est un joug en effet pour

lui que la croix; et, on le sent, il voudrait prendre à deux mains l'instrument de rédemption pour en faire un assommoir. Qu'importe l'amour d'une femme à cet esprit hautain qui s'est fait le lieutenant général de Dieu et du Roi? Il ne voit seulement pas Jeanne, ayant sans cesse les deux yeux fixés sur son projet. Ce dédain irrite encore la passion delà malheureuse. Elle va, pour se faire aimer quand même, jusqu'à s'adresser aux pâtres qui savent les secrets de la magie, mais les sortilèges ne mordent pas sur ce prêtre taillé dans le plus dur du granit catholique... Enfin, n'en pouvant plus, à bout de force et de souffrance, elle se jette dans un étang pour y éteindre avec sa vie l'enfer qu'elle porte en elle. Le suicide de Jeanne n'émeut pas une minute l'impassibilité de La-Croix-Jugan! Au milieu de l'épouvante générale, cet homme garde la sérénité surhumaine du destin antique; il ne retourne même pas la tête et continue de marcher vers son projet. La mort seule pourra l'en distraire.

Elle vient.

Le jour que, relevé de l'interdit dont il avait été frappé pour avoir chouanné, La-Groix-Jugan offre pour la première fois le sacrifice de la messe dans l'église de Blanchelande ; au moment où, revêtu de la chasuble d'or, il élève dans ses mains purifiées le Saint-Sacrement, une balle partie du portail le frappe à la nuque et l'étend roide mort, la face sur la table de l'autel. Le Hardouey vient de se venger : il croit que sa femme a été la maîtresse du prêtre.

Tel est le squelette de ce roman, dont aucune analyse ne peut rendre l'intensité dramatique. On sort de cette lecture avec des frissons! Et l'impression d'épouvante est doublée pour qui se transporte en esprit sur le théâtre où l'auteur a placé son action. Les landes de Lessay, silencieuses, mystérieuses, hantées [hantées est le mot) par les pâtres-bohémiens, enveloppés dans leurs limousines à grandes raies rousses et blanches, et qui jettent des sorts, quel décor pour ce drame d'un fantastique si lugubre! M. d'Aurevilly a rendu avec une telle puissance la sombre poésie des landes de Lessay, que, je n'hésite pas à le déclarer, il s'égale, dans cette description, à W. Scott, le grand descripteur des landes d'Ecosse.

J'ai dû, nécessairement, ici comme dans l'analyse de la Vieille Maltresse, omettre bien des personnages qui concourent pourtant à la terreur tragique des événements et qui ne sont certainement pas des personnages secondaires, tant l'auteur les a parfaits. Ainsi, la Clotte (Clotilde Mauduit), cette impure nonagénaire qui, avant la Révolution, a fait l'orgie avec les Sang-d'Aiglon et les Fcuardent, et qui aujourd'hui vit à l'écart du monde nouveau, seule, orgueilleuse, farouche, portant son déshonneur comme un titre de noblesse et rendant mépris pour haine aux paysans de Blanchelande, la Glotte est une création de premier ordre. La vieille comtesse de Monsurvent, qu'on aperçoit à peine dans le fond du roman, sous son dais féodal, atteint à la grandeur légendaire du vieux Job des Burgraves. Et les

pâtres-sorciers, qui traversent l'action incessamment et en tous sens comme les mauvais génies de Jeanne Le Hardouey, de quelle religieuse terreur ils harcèlent l'imagination ! — Maintenant, quelle partie signaler de préférence? Le choix me paraît bien difficile, tant les divers épisodes se tiennent, se renforcent les uns les autres, dans ce livre où le ton ne défaut pas un instant. Quel passage indiquer? Sera-ce le suicide du chouan que l'auteur a décrit avec le style d'un grand poëte, ce qui ne veut pas dire, bien entendu, « le style poétique, » et qui serait un si magnifique sujet pour un grand peintre? Les vêpres, où Jeanne voit pour la première fois l'abbé de La-Croix-Jugan? Le supplice de la Glotte lapidée par la foule, aux funérailles de Jeanne, et traînée ensuite sur une claie jusque dans les landes de Lessay où elle expire sous la bénédiction du moine? Cette matinée, où le pâtre trempe et retrempe, avec une joie sinistre, son couteau dans la mare qui a le cadavre de Jeanne, pour donner à son pain un goût de mort? Je ne sais vraiment quoi choisir.

Certes, la Vieille Maîtresse est un remarquable livre ; mais entre elle et Y Ensorcelée, il y a l'incommensurable distance d'un livre remarquable à un beau livre. Comme composition, comme gradation, comme ordonnance générale, comme paysage, Y Ensorcelée est évidemment supérieure, et aussi comme langue. L'écrivain a toute la fougue et tout l'éclat qui sont dans la Vieille Maîtresse; mais cette fougue, qui là se répandait parfois à tort et à travers*

ici, il l'a domptée, il la gouverne : l'ordre est fait dans la violence, la mêlée est devenue une lutte de gladiateurs où l'harmonie persiste dans les mouvements les plus impétueux. En exactitude et en précision le progrès est également manifeste. Enfin, la phrase est nettoyée de ces concetti, qui ne sont pas l'esprit, qui n'en sont que le mirage, et qui font papilloter désagréablement certaines pages d'Une vieille maîtresse et des Œuvres et des hommes. Et, à pari quelques périodes théâtrales qui ne sont pas affaire de rhéteur (ne vous y trompez pas), mais qui tiennent à la nature même un peu emphatique de M. d'Aurevilly, je proclame le style de Y Ensorcelée un admirable style.

Un mot encore pour faire saisir notre pensée définitive sur l'écrivain :

Il y a, il y a toujours eu deux catégories dans les hommes de plume : 1° ceux en qui l'impression arrive avec une telle intensité que l'expression arrive en même temps; c'est comme une génération simultanée et spontanée ; — le tour est trouvé, la phrase tombe sur le papier plutôt qu'on ne l'y couche, elle est nécessaire! on aura plus tard à la purger des scories et des négligences qui sont dans l'intérieur; mais elle existe d'ores et déjà, elle est, comme l'enfant nouveau -né qu'on lavera tout à l'heure ; 2° ceux en qui la pensée arrive pas à pas, par fragments, enveloppée d'une sorte de nuage, qui ne la voient pas pleinement, . qui ont besoin de lui chercher une expression * Dans le style de ces der-

niers il y a nécessairement de i'à peu près et de l'artificiel : ils se demandent quel tour ils vont donner à leur phrase et finissent par se décider d'après une tradition, une école, une « autorité, » obéissant ainsi à une influence extérieure où disparaît leur personnalité.

Le st}rle des premiers est vivant ; celui des seconds, galvanisé. Les premiers sont des écrivains, les seconds ne sont que des littérateurs.

M. Barbey d'Aurevilly est un écrivain.

Rejetez-le en arrière, jusque dans le xvne siècle, sa phrase aura les mêmes caractères. Je ne sais personne à qui la définition « le style, c'est l'homme, » puisse mieux s'ajuster. Pour qui connaît M. d'Aurevilly, cela saute aux yeux — ou plutôt aux oreilles. Écoutez un moment cette conversation de tant d'éclat et de vivacité, abondant en traits et en aperçus, en images neuves et toujours merveilleusement appropriées; où l'emphase et la familiarité, la subtilité et la violence se mêlent et s'entrelacent si originalement : et vous reconnaîtrez tout de suite dans celui qui parle celui que vous aurez lu. L'homme et l'écrivain, c'est tout un... Qui sait même s'il n'a pas incarné le politique, qui est en lui, dans cet impérieux abbé de La- Groix-Jugan, comme sa personnalité passionnée dans Ryno de Marigny?

Quand donc la réputation de M. d'Aurevilly éga-

lera-t-elle son talent? Équation qui se fait bien attendre. Nous l'avons dit, la critique s'obstine à tenir

ce romancier enfermé dans la tour du silence, lui coupant, au lieu de les lui faciliter, les communications avec le dehors ; mais il en sortira, en dépit de tout et de tous. Le prêtre marié, un roman près de paraître, le Chevalier des Touches (série de l'Ensorcelée) qui viendra bientôt après *, seront les deux leviers avec lesquels il fera sauter la porte ! Le public alors le vengera de ce mauvais vouloir prolongé en lui donnant un tabouret à la droite du trône de W. Scott. Mais... « la justice du peuple» est souvent tardive, surtout en matière littéraire, et je ne l'attendrai certes pas pour saluer en M. Barbey d'Aurevilly un critique très-sûr, celui de tous peut-être qui trouve le mieux et le plus vite le bouton qu'il faut pousser; un romancier pittoresque, d'une richesse de détails incroyable et d'une puissance dramatique hors ligne; un écrivain original et, quoi qu'on dise, tout à fait dans le courant français; enfin, — ce qu'on ne doit pas négliger en cette époque déshonorée, — un caractère !

31 mai 1862.

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