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J'assistais récemment à la première représentation d'une pièce absurde et fort émouvante, intitulée : Madame Aubert. Le succès fut grand. Les femme-, toutes frissonnantes, secouées par la violence des situations, pleuraient ouvertement, sans se cacher derrière leurs mouchoirs; les hommes s'agitaient avec des hum! hum ! dans leurs stalles et se forçaient visiblement à sourire pour n'en pas faire autant. A certains moments, de l'orchestre au cintre, hommes et femmes, tout le monde applaudissait, comme si la salle eût été pleine de Limayracs.

On vit même des critiques s'oublier jusqu'à battre des mains.

Pour moi, qui n'avais pas à craindre de compromettre, en ma personne, l'auguste impassibilité du Feuilleton, il va sans dire que je me laissai emporter gaiement au torrent de l'émotion universelle, et que, la farce jouée, j'acclamai le nom de M. Edouard Plouvier.

M. Plouvier m'avait subjugué. Impossible de n'en pas convenir, M. Plouvier était un foudre de théâtre!

L'Odéon se vida.

J'étais seul.

Quel travail soudain se fit alors dans mon esprit? Quelle réaction inattendue ? Je venais d'applaudir librement, n'étant ni parent, ni ami, ni au service de l'auteur, et voilà que, cinq minutes à peine écoulées, je me sentais mécontent de moi-même, et comme honteux de l'émotion éprouvée. Éprouvée? non, subie.

Une voix intérieure m'avertissait qu'on venait d'abuser de moi, qu'on m'avait trompé, qu'on avait surpris mon approbation. Pour un peu, je serais allé trouver l'auteur au foyer et retirer mes applaudissements.

Encore une fois, d'où ce retour?

J'errais sous les galeries, m'interrogeant et ne répondant pas, lorsque je vis un groupe de critiques entrer au café Voltaire. « Eh! parbleu, voilà ma réponse, pensai-je, ces messieurs causeront et m'apprendront — sans le vouloir — le motif de mon revirement. » Et j'allai m'attabJer tout près des experts dramatiques, bien décidé à les écouter avec la plus entière indiscrétion ; ce qui n'exige pas une oreille très-fine, les gens de lettres ayant coutume de s'exprimer fort bruyamment. L'habitude d'être imprimés leur donne l'insouciance d'être entendus : ils causent pour le public, naturellement et sans y songer, comme ils écrivent pour lui. Aussi peut-on dire que, sous ce

rapport, presque tous les gens de lettres sont avocats, avec cette différence que les gens de lettres parlent beaucoup mieux que les avocats, lesquels, en revanche, écrivent beaucoup moins bien.

Car, pour le remarquer en passant, rien ne nuit plus au bien dire comme au bien écrire, à l'expression juste, nette, précise, que « l'habitude de la parole. » Dix ans de plaidoirie désapprennent admirablement la langue française.

Ces critiques-là, du reste, ne m'éclairèrent pas comme je l'espérais. Sautillant sans cesse d'une idée à l'autre avec la légèreté parisienne, passant brusquement de l'analyse d'une situation à la toilette d'une actrice, ils essoufflaient, ils déroutaient mon attention.

Je ne perdis cependant pas tout à fait leur conclusion.

L'un dit : « En somme, c'est corsé; » Le second : « Gela ne manque pas de chien ; » Le troisième assura « que l'auteur avait du tempéra nient; »

Et les trois feuilletons allèrent, chacun de son coté, faire l'opinion parisienne du lendemain.

La conclusion, je le répète, était loin de combler mes désirs, bien que je comprisse la valeur des termes où ces messieurs avaient résumé leur opinion, et

que je ne fusse pas absolument étranger à celle formule, sacrée aux critiques du jour :

« Il a du tempérament, « Il n'a pas de tempérament. »

Àvez-vous du tempérament, ami romancier? Et vous, ami dramaturge? Tout est là ! Votre œuvre estelle vécue? est-elle sincère?... Oui? Parfait alors !... Car on voit, dans cette époque de peu de raison, beaucoup de gens qui se vantent déjuger avec leurs nerfs : ce qui revient à penser avec son cœur et à sentir avec son esprit.

Ainsi je réfléchissais à la fortune singulière de certains critériums, ainsi je me disais qu'il serait peutêtre louable aux romanciers comme aux dramaturges de s'adresser un peu à notre intelligence, quand ce dernier mot me donna soudainement la clef de la réaction qui s'était faite en moi contre Madame Aubert. Plus de doute! m'écriai-je. Le motif de ma volte-face, le voici : je suis mécontent, je me sens humilié, parce que M. Plouvier ne s'est }3as adressé à mon intelligence. J'ai ressenti une émotion bête. On m'a traité comme un animal!

La découverte, vous en conviendrez, n'avait rien de bien flatteur pour moi et nies co-spectateurs.

Rien de plus aisé que de communiquer une émotion, car il n'est rien de plus difficile que de se défendre

contre elle. Une émotion ne se fait pas accepter, elle s'impose.

J'ai déjeuné de façon exquise, en compagnie d'un musicien lettré, d'un peintre instruit et d'un sculpteur spirituel. Je me promène, par un vent frais, dans une allée pleine de femmes élégantes, bercé de pensers heureux, rêvant que M. Buloz me demande un roman avec promesse de ne point faire intervenir l'imagination de M. de Mars dans la correction des épreuves... En un mot, tous les bonheurs possibles et impossibles traversent en chantant mon esprit. — Soudain, à dix pas de moi, un gamin trop pressé cogne une échelle appuyée contre un réverbère : l'allumeur, précipité, se crève sur le trottoir. De cette chute, je reçois un contre-coup violent. Je suis retourné, bouleversé jusqu'au plus profond de mon être. Je pâlis, mon âme calme et joyeuse s'emplit d'une immense pitié. L'imprudente folie d'un enfant a suffi pour me transformer en un clin d'ceil !

Cette révolution intérieure, la nature la veut, — il est impossible qu'elle ne soit pas, et même il est légitime qu'elle soit.

Mais ce que je reconnais légitime et moral dans la réalité devient duperie et sottise devant une fiction littéraire.

Faut-il insister là-dessus? Faut-il donc établir que l'émotion dramatique doit pouvoir se raisonner après

coup, se déduire, résister enfin à L'examen de l'intelligence, sous peine de ne pas être, de ne pas exister artistiquement? Il le faudrait, tant les dramaturges paraissent l'oublier, et les critiques prennent peu souci de les en faire souvenir ! — Le théâtre actuel se préoccupe-t-il de nous conduire à la catastrophe par des situations successives et logiques, se renforçant l'une l'autre nécessairement? Non. Au lieu de mettre le feu au bout de la traînée de poudre qui doit, insensiblement, déterminer l'explosion, il met le feu au baril même. Il ne nous mène point à l'émotion, il nous y jette. Son but, impudemment avoué, c'est de jouer avec les nerfs du spectateur, d'exaspérer en nous la sensibilité physique : à parler net, il nous donne des sensations — comme on donne un coup de poing par derrière !

Et cela réussit toujours... sur le moment.

Intercalez à l'imprévu, entre deux scènes qui ne s'y rattachent par aucun bout, une scène pathétique : Le duel de deux frères qui s'ignorent, par exemple, ou toute autre situation connue, mais extrême, vous êtes sûr d'enlever la salle! Et les plus intelligents seront enlevés avec le reste du public. C'est seulement votre pièce achevée et leur raison revenue, qu'ils auront conscience d'avoir été dupés.

« Gomment! direz-vous, les spectateurs intelligents eux-mêmes! On peut les dompter, on peut les. surprendre aussi facilement que la tourbe imbécile! >) Oui, et la raison en est que la personnalité de l'homme intelligent mêlé à la foule [se diminue forcé-

ment et s'efface. Peu à peu, à son insu, il se fait comme une désagrégation, comme un éparpillement de son être. Il se fond dans le gros de l'auditoire, il ne demeure pas quelqu'un, il arrive, par une sorte d'alluvion morale, à faire partie d'une masse où luimôme ne pourrait se retrouver, et dont il suit le mouvement général. Expliquer par quel prodige physiologique, par quelle loi des courants le phénomène se produit, je ne le saurais; mais il ne se produit pas moins : nous avons pu le constater sur nous — et sur d'autres.

La preuve, à défaut de la cause, en est d'ailleurs facile à donner (et ce que je dis des gens de théâtre peut se dire aussi des gens de tribune) ;

Il est plus aisé d'avoir de l'action sur trois cents personnes que sur dix.

Avec un lieu commun vous influencerez toujours une masse.

Qu'un dramaturge (j'y reviens), en dépit de la raison publique et de la logique de La pièce, jette brusquement dans les bras de son père un fils disparu depuis vingt ans; — qu'un orateur de budget, empêtré dans les chapitres, la tête perdue, et ne sachant plus comment retrouver sa discussion, agite tout à coup devant l'assemblée le drapeau tricolore : tous les deux, orateur et dramaturge, triompheront de leur auditoire. Et, je le répète, les plus intelligents seront gagnés ! — Mais — et c'est ce qui prouve que la foule diminue l'intelligence — vous, orateur, vous, dramaturge, triez dans ce public dix personnes intel-

ligentes, celles-là mêmes qui viennent de vous acclamer; puis, essayez sur ces dix personnes isolées vos effets de scène ou de patriotisme, et vous verrez si elles ne haussent pas les épaules à ce qu'elles applaudissaient tout à l'heure!

Yoilà où gît le secret de la facilité déplorable qu'ont les médiocrités à remporter des succès dramatiques ou oratoires et à forcer l'assentiment, éphémère, il est vrai, d'hommes qui, la réflexion revenue rougiront d'avoir donné leur approbation.

Ce sont là surprises pures.

Quelle distance du théâtre au livre, et combien le triomphe est plus difficile à ce dernier! Le livre, mais il doit vaincre chaque lecteur tour à tour, un à un! Pas moyen ici de surprendre, d'éblouir l'adversaire qui reste armé de toutes ses facultés, qui peut, quand il veut, interrompre le combat, prendre des pauses, et que l'intelligence protège sans cesse contre les coups de jarnac de l'émotion. Ah! pour sortir de cette épreuve à son honneur, il faut autre chose que des moyens de vaudevilliste !

Franchement, combien, parmi les pièces actuelles, la supporteraient? Combien en savez-vous de lisibles? Et par qui sont achetées toutes ces brochures, sinon par les comédiens obligés de reprendre les rôles en province? Etre lu, bonheur ou plutôt malheur rare

pour un- dramaturges; résister à cette lecture, chose presque miraculeuse. C'est, encore une fois, qu'ils ne donnent rien à notre intelligence. Ils l'oublient; — elle se venge en infirmant leur succès d'un soir.

Ajoutez à cette raison celle-ci : les auteurs dramatiques écrivent, généralement, beaucoup moins bien que le plus humble gazetier. Je défie M. Augier de me nommer quarante de ses confrères (il en a huit cents!) capables de tourner proprement une lettre de vingt lignes... Reportez- vous aux épîtres adressées, de temps à autre, au Figaro, par ces messieurs, pour réclamer la priorité d'un titre ou signaler un directeur aux vengeances de l'Association.

Que de travail il faudrait au plus grand nombre pour devenir des journalistes médiocres! Et que d'études à faire! Car, la question de style réservée, la plupart sont des puits d'ignorance.

Nos dramaturges me répondront, je le sais, et d'un grand air de triomphe : « Tous oubliez, cher monsieur, que les lois de l'art dramatique diffèrent essentiellement de celles du livre... Les pièces de théâtre ne sont pas plus faites pour être lues que les décors pour être regardés à deux pas. Les pièces de théâtre sont faites pour être représentées — et vous pour les entendre... Vous n'avez donc pas la moindre notion de perspective? »

Voilà, sous de fausses apparences de raison, une doctrine fort commode en vérité — et qui n'a pas le sens commun.

Les œuvres dramatiques sont écrites pour la représentation, je ne l'ignore pas, mais où est la contradiction qu'elles soient écrites en même temps pour la lecture? Il fut une époque où les auteurs ne pensaient pas de la sorte et montraient plus de fierté. Ces auteurs-là s'adressaient à notre sensibilité , mais ils s'adressaient encore à notre goût et à notre raison. Ils n'étaient pas auteurs seulement, ils étaient écrivains ; ils ne se contentaient pas de l'approbation d'une minute, ils regardaient au delà de la salle et voulaient que notre assentiment survécût à notre émotion; en un mot, ils s'inquiétaient d'être lus après qu'on les avait représentés : aussi n'avaient-ils garde, en écrivant, d'oublier notre intelligence qui, reconnaissante, leur ouvrait les bibliothèques et donnait la durée à leurs œuvres *.

Ah! ce n'est pas de leur temps qu'on eût intitulé un livre : l'Année littéraire et dramatique, faisant

1. Les critiques du lundi distinguent soigneusement du gros drame ce qu'ils nomment : des pièces littéraires. Ils ont raison. On ne peut nier l'existence de la pièce littéraire, puisqu'il nous est donné d'entendre parfois des phrases comme celle-ci :

« Ma conscience est bégueule pour moi et sœur de charité pour les autres. » (madame aubert.)

Voilà ce qu'on appelle au théâtre de la prose littéraire. Pour les pièces en vers, il n'en faut parler qu'avec respect, depuis que MM. Camille Doncet et Legouvé ont relevé le genre.

entendre par laque Littérature et Théâtre sont deux!

Il s'agissait alors de nous intéresser — il ne s'agit plus que de nous secouer et de nous surprendre. Le théâtre d'autrefois plaçait Orgon sous latahle, devant nous, il nous mettait dans le secret avec une sorte de bonhomie; — nos habiles, eux, fourrent à l'avance Orgon sous la table, et l'en font jaillir à l'improviste, comme un diable à ressorts de sa boîte en carton peint. Sommes-nous assez étonnés!

Toute la distance, on le voit, est : de la sensation à l'intelligence.

Je ne voudrais pas exalter outre mesure « le bon vieux temps » dramatique. Disons-le tout de suite, à l'honneur de nos contemporains, ils charpentent beaucoup mieux que leurs pères. Gela ne fait aucun doute.

Seulement, j'ai vainement interrogé auteurs et critiques, nul d'entre eux n'a pu me donner une explication satisfaisante du mot cJiarpenter.

— Veut-on, demandais-je, exprimer par là que les situations se mêlent, s'emboîtent, se superposent avec une logique inattaquable; que, parties de la donnée, elles aboutissent si directement à un dénoûment nécessaire, fatal, qu'elles forment un édifice dramatique d'une solidité à défier les boulets de la critique?...

— Non, ce n'est pas cela, me répondaient les gens de l'art. Ce n'est pas cela... Il faut être du bâtiment

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pour se faire une idée delà charpente... Vous ne comprendriez pas !

J'en suis toujours à comprendre, en effet. Mais ce ne m'est pas un motif suffisant de nier que nos hommes de théâtre charpentent à ravir, et que la charpente soit « une conquête toute moderne. »

J'en connais qui sont fiers de cette conquête.

Pour résumer ces observations, — en me répétant, — la principale raison à donner de la place infime qu'occupe le théâtre dans la hiérarchie littéraire est celle-ci : le théâtre a perdu le souci de l'intelligence.

Les critiques spéciaux (et je m'en étonne) n'insistent pas assez sur cette cause de la décadence de l'art dramatique... L'art? le métier dramatique, veux-je dire , — un métier qui, pour être exercé fructueusement, n'exige aucune aptitude littéraire !

13 juillet 1865.

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