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TRADUCTEUR DE SOPHOCLE

A M. l'abbé H..., à l'institution diocésaine de P..

Vous reportez-vous quelquefois, cher maître, à vos élèves de l'année scolaire 1852-53? Cette classe de rhétorique est demeurée un de mes chers souvenirs ; car c'est alors que, sous votre éloquente et pittoresque parole, je sentis, pour la première fois, mon esprit s'ouvrir à l'intelligence du Beau. Nous étions là, au pied de votre chaire, tranquilles et attentifs, ne perdant ni un mot, ni un geste. Souvent même il nous arriva, lorsque sonnait la fin de la classe, d'effacer par notre tapage l'avertissement de l'horloge, pour vous « empêcher d'entendre » et vous entendre encore, tant votre langage vif et coloré nous charmait! Mais, entre vos leçons, j'aime à me rappeler surtout celles que vous consacrâtes à l'étude de X Œdipe-roi et de Y Œdipe à Colone. C'étaient des fêtes, cea leçons où

les explications terminées (vous compreniez que le caractère de la tragédie antique est essentiellement lyrique), nous chantions en chœur, sur des airs d'église que vous y aviez ajustés, les strophes et les antistrophes de ces drames sacrés. — Hélas ! vous êtes vainement, depuis, allé demander un écho de cette langue musicale à l'Athènes du roi Othon, où les coryphées ne parlent plus que le grec de Limoges !

Ah! l'admirable opéra, cher maître! les lauriersroses de Colone y étaient représentés par nos pupitres, et la chaire, toute creusée de noms, y figurait Thèbes, aux cent portes! Je me rappelle tout cela délicieusement. Et, aujourd'hui encore, lorsque je suis au Gymnase ou au Palais-Royal, chargé d'écouter les couplets niais de nos modernes, je me surprends à fredonner dans une demi-rêverie une strophe de YŒdipe à Colone, ce qui me fait prendre en pitié par quelque vaudevilliste, mon voisin :

EÙotttcu, £svs, tôc; Sz Xwpaç "Ikgu, -rà xpa-rîcra -y à;, srcauXa,

Tov àsyîîra KoXwvo'v.

Ev6a Xî-p.a, u.'.vjpsrai 0ap.iÇoi>ca. u.fZAKTT'àri^cbv

XXcopaT; uttq (3àac>aiç...

« C'est le pays des beaux chevaux, ce pays que tu

viens habiter, ô étranger ! c'est la première ville do

* ces contrées, c'est la blanche Colone ! Ici, va par

bandes pressées le rossignol aux plaintes mélodieuses,

qui se plaît dans nos vallons éternellement verts ! »

Le souvenir de vos conférences de P*** me revenait l'autre soir, cher maître, à la première représentation de Y Œdipe-roi traduit par M. Jules Lacroix, et je vous regrettais, je vous aurais voulu présent : votre joie eût été grande d'entendre ces vers du poëte Iran, çais qui sont le plus fidèle hommage qu'on ait jamais rendu chez nous au génie antique, et qui sonnaient aux oreilles comme l'écho véritable de Sophocle, — ce Sophocle que vous nous fîtes aimer et admirer, et que Voltaire méprisait. Vous savez, en effet, avec quelle étourderie irrévérencieuse ce merveilleux génie qui embrassait tout, excepté la poésie, jugeait le chef-d'œuvre : « Les vers de Sophocle sont d'un déclamateur... Sophocle a surpris l'admiration de son siècle; » et, plus bas, cette phrase incroyable : « J'avoue que peut-être sans Sophocle je ne serais jamais venu à bout de mon Œdipe. » Ce peut-être, qui joue à la modestie, ne semble-t-il pas bien effronté, quand on pense que le versificateur français a pris trois actes de sa tragédie à la tragédie grecque? Il est vrai que les deux autres, les deux premiers, remplis par la narration de la mort d'Hercule et la déconvenue amoureuse de Philoctète, et qui appartiennent en propre à "Voltaire, sont d'une insignifiance rare et d'un insupportable ennui. Au troisième acte seulement, Voltaire s'aperçoit (grâce au déclamateur Sophocle) que le drame est ailleurs et que, pour exister, l'intérêt doit poser sur Œdipe et sur Jocaste : et, en homme sage, il se remet entre les mains de l'ancien et le suit docilement.

De ce moment, la tragédie perdrait un peu de son ennui, si les vers de Voltaire le permettaient. . . Et puis, voilà que, tout à coup, emporté par son zèle philosophique, il commet une lourde faute contre la couleur locale, en accusant de façon criarde l'incrédulité de Jocaste à l'endroit des oracles, incrédulité que le tragique grec avait indiquée avec tant de mesure. Il enrôle Jocaste parmi les encyclopédistes.

Malgré tout, Y Œdipe-roi de Voltaire demeure la moins illisible de ses pièces. Ah ! l'ingrat peut-être !

Corneille, lui, a écrit un détestable Œdipe; mais au moins il ne méconnaît pas Sophocle. Loin de là. Il proclame Œdipe-roi « le chef-d'œuvre de l'antiquité, » et si, dans son affabulation, il ne suit pas le texte original, ce n'est point qu'il nie la sublimité de ce grand homme ; il obéit aux exigences femmelettes de son public, voilà tout, et c'est déjà trop : « Je reconnus que ce qui avait passé pour merveilleux aux siècles de Sophocle et de Sénèque pourrait sembler horrible au nôtre, que cette éloquente et sérieuse description de la manière dont ce malheureux prince se crève les yeux, qui occupe tout leur cinquième acte, ferait soulever la délicatesse de nos dames, dont le dégoût attire aisément celui du reste de l'auditoire; et qu'enfin l'amour n'ayant point de part en cette tragédie, elle était dénuée des principaux agréments qui sont en la possession de la voix publique. » Le passage a son prix, n'est-ce pas? et les raisons de Corneille sont curieuses. Ne vous semble-t-il point que, à travers ces paroles sincères en apparence,

perce une ironie contenue, mais douloureuse et mélancolique ? L'inflexible Romain vieillit et faiblit. Il n'a plus cette belle insolence qui rompait en visière à toute l'Académie ! Non. Il craint de mécontenter Oronte octogénaire, il ménage Aminte et Polyxène sur le retour, il veut plaire à l'antique Hôtel de Rambouillet tombé en enfance et qui a la goutte : L'amour n'ayant point de part en cette tragédie, etc., etc. L'épouvantable infortune d'OEdipe eût, en effet, révolté la délicatesse d'Aminte, et Polyxène ne peut décemment s'émouvoir qu'aux roucoulements scudériques de Thésée et de Dircé :

Quelque ravage affreux que cause ici la peste, L'absence aux vrais amants est eucor plus funeste!

Donc, Œdipe et Jocaste s'effacent, se retirent tout au fond du drame, où je les distingue à peine, tant ils ont pris la pâleur des personnages épisodiques. L'intérêt est déplacé et, du même coup, anéanti. Il ne s'agit plus que de savoir si Thésée épousera Dircé, après lui avoir galamment traversé le cœur de mille traits madrigalesques.

J'admire qu'on professe encore dans nos lycées que les poètes du xvne siècle sont les fils légitimes et ressemblants des Anciens ; que Pierre Corneille a continué Sophocle ; et Racine, Euripide. Oh ! les routines de l'enseignement universitaire ! Je viens de mettre face à face X Œdipe de Sophocle etVŒdijie de Corneille, et l'on voit maintenant s'ils ont aucun rapport. Mais s'il existe au monde un grand écrivain

à qui l'intelligence des tragiques anciens ait manqué, n'est-ce pas notre immortel Racine? Il nous a donné je ne sais quelle antiquité de convention, guindée, hors nature, déclamatoire et précieuse, appropriée enfin aux perruques emphatiques du Versailles de Louis XIV. Vous savez par cœur, cher maître, la prière d'Iphigénie à son père Agamemnon, qui veut la faire mourir pour obéir aux oracles : « 0 mon père, si j'avais l'éloquence d'Orphée et la force persuasive d'attirer les rochers par mes chants et d'attendrir les cœurs par mes paroles, j'y aurais recours. Mais, pour toute habileté, je t'offrirai mes larmes ; c'est tout ce que je puis... Ne me fais pas mourir avant le temps, car il est doux de voir la lumière ; ne me force pas à visiter la région souterraine. La première, je t'appelai du nom de père, et tu m'appelas ta fille. . . Tu me disais alors en me caressant : Te verrai-je, ma fille, dans la maison d'un époux, vivre heureuse et florissante, comme il est digne de moi? Et je te répondais, suspendue à ton cou : Et moi, mon père, te recevrai-je vieillissant dans la douce hospitalité de ma maison, pour te rendre les soins qui m'ont nourrie ? Je me souviens de ces paroles. Mais toi, tu les as oubliées, et tu veux me faire mourir... Ne me fais pas mourir ! rien n'est plus doux que de voir la lumière ! » L'admirable plainte! Et qu'elle est différente, l'Iphigénie d'Euripide, de cette virago du tendre Racine, qui demande intrépidement les flammes du bûcher ! De quel côté se trouve la nature, la vérité ; de quel côté, le drame ? Ah ! ce ne sont point les poètes de

Louis XIV qui ont fait revivre les tragiques anciens, toujours si naïfs et si humains, si près du cœur, qu'ils demeureront les contemporains de toutes les époques !

Pas plus que Y Iphigênie à Aulis, YŒdipe-roi ne vieillira. Aussi, toute paraphrase, tout arrangement de ces chefs-d'œuvre, si habile qu'il soit, sera-t-il nonseulement inutile, mais encore, forcément et fatalement, une maladresse et une preuve d'inintelligence. Qu'ajouterez-vous à YŒdipe-roi? au'en retrancherezvous ? Vous voudrez corriger cette haute simplicité, cette familiarité sublime, ces situations d'un dramatique si terrible! M. Jules Lacroix a bien fait de traduire naïvement le chef-d'œuvre mutilé par les classiques. Là, être naïf, c'était le seul moyen d'être habile.

Je sais bien que, à parler généralement, une traduction en vers est une mutilation aussi, et que, dix-neuf fois sur vingt, mieux vaut une traduction en prose. Mais, ne l'oublions pas, la tragédie antique étant essentiellement lyrique, il est impossible de l'imaginer écrite en prose ; et, par conséquent, la traduire en prose, ce serait la dénaturer, ce serait faire un contresens et un mensonge. Sophocle perd, dit-on, par les vers de M. Lacroix, en exactitude « d'expressions et de détails. » Mais ce qu'il perd de ce côté n'est-il pas grandement compensé par le mouvement, le rhythme, la cadence, que la poésie seule peut rendre et qui sont indispensables à la physionomie de l'œuvre? C'est pourquoi je n'hésite pas à déclarer qu'une traduction

en vers de V Œdipe-roi est absolument plus exacte qu'une traduction en prose.

M. Lacroix, d'ailleurs, a serré l'original de très-près, il a conservé dans ses vers les audacieuses ellipses du texte, que la prose française n'aurait pu supporter; et ses chœurs, écrits dans des rhythmes savants, rappelleraient parleur balancement la musique des strophes grecques, si l'harmonie divine de cette langue toute en diphthongues pouvait jamais être approchée.

Le public, rebelle d'ordinaire aux œuvres élevées, et qui sourit méchamment aux sublimités de Corneille, était là, béant d'admiration, de respect et de terreur. Le chef-d'œuvre avait dompté la bête ! On n'applaudissait pas, on faisait mieux qu'applaudir : on écoutait, comme on écoute dans les églises. Qui pourrait dire l'universel frisson dont les spectateurs ont été glacés, quand le misérable OEdipe a paru sur les degrés du palais, se soutenant à peine dans son ivresse de douleur, s'appuyant aux murs, les yeux tout sanglants encore de l'horrible blessure faite par l'agrafe arrachée au manteau de Jocaste ?

Une chose m'a contrarié, dans cette soirée : l'exiguïté du Théâtre-Français, qui ne me semblait guère plus grand, en cette circonstance, que mon ancienne salle de rhétorique. Je voudrais, pour contenir cet immense drame, une scène deux fois large et deux fois profonde comme la scène de l'Opéra. Qui sait? Ces conditions matérielles remplies, Œdipe-roi, Œdipe à Colone, Iphigênie à Aulis, Antigone, redeviendraient peut-être, comme il y a trois mille ans, des spectacles

populaires ; Euripide et Sophocle seraient estimés au boulevard ! Mais je me laisse emporter au courant de mon rêve... Je me crois toujours à cette époque, déjà lointaine, où j'étudiais près de vous, cher maître, et où j'ignorais encore l'abaissement du public moderne. Car la foule qui, l'autre soir, assistait à YŒdîpe-roi, était cette foule lettrée, naturellement ouverte aux belles choses, la foule des premières représentations.

1" septembre 1861.

M..J. BARBEY d'AUKEVILLY.

Notre époque se vante d'être, par excellence, l'époque de la critique : elle se vante, en effet. Pour avoir déterré dans le passé une douzaine de poêles méconnus jusqu'à nous, et dont la plupart ne valaient certes pas les frais d'exhumation, combien de vivants néglige-t-elle, dignes de fixer l'attention ! Son amour des cimetières lui cache les berceaux. Grâce à cette incurie, les siècles suivants n'auront-ils pas à faire pour le nôtre ce que nous avons fait pour le seizième ?

Parmi ces oubliés ou ces dédaignés, dont on ne peut attribuer le peu de renommée qu'à la négligence des critiques, il en est un qu'il suffisait d'indiquer au public pour qu'il le fît célèbre. Je m'explique bien l'indifférence générale pour les talents qui valent plus par la grâce que par la force, par la forme que par la passion ; la nature même de leurs qualités les condamne à une notoriété discrète, à la pâle existence des nébuleuses, et, quelque bonne volonté persistante

que la Critique mette à les produire, ils ne luiront jamais aux yeux de la foule. Il n'y a donc personne à rendre responsable de leur obscurité. Mais est-ce le cas de M. Barbey d'Aurevilly? Écrivain plein de verve et d'éclat, journaliste passionné, homme d'imagination même dans la critique, ayant toujours sous la plume la comparaison et l'analogie qui font d'une explication une lumière ; romancier exercé aux subtilités de la psychologie, habile aux nuances, dans Une Vieille Maîtresse; coloré, dramatique, paysagiste comme W. Scott, dans V Ensorcelée ; répandant sur ses tableaux une sauvagerie qui ne manque pas de grandeur et qui est sa marque, son originalité : comment, doué de toutes ces qualités fortes ou délicates, propres à frapper les esprits naïfs autant qu'à séduire les esprits raffinés, n'a-t-il pas emporté la réputation ? Encore une fois, demandez à la Critique contemporaine qui a, pour empêcher un livre, quelque chose de bien plus sûr que l'Index romain : le silence. Elle s'est tue, le public n'a pas lu, — il ne savait pas ! On me dit pourtant que je me trompe, que les divers ouvrages de M. d'Aurevilly ont fait, à mesure de leur apparition, leur bruit dans les journaux, qu'ils ont été admis aux bénéfices de la discussion. On me le dit, mais je ne le puis croire, puisque, à l'heure présente, il existe non-seulement des lettrés en province qui ignorent même le nom de l'auteur, mais à Paris des littérateurs distingués qui n'ont jamais lu ni Une vieille maîtresse, ni V Ensorcelée. Ou bien, si la Critique a parlé, c'a été si bas que personne n'a entendu;

il y a des paroles qui sont des silences. Et en voici une preuve, preuve décisive : après dix ans, la première édition des livres de M. d'Aurevilly n'est pas épuisée1. Je suis donc dans le vrai quand je rappelle tous ces oublieux (de parti pris peut-être) à leur devoir, qui est d'enseigner ou tout au moins de renseigner le public. Qu'ils blâment, s'ils veulent, mais qu'ils parlent ! Moi-même, mon admiration pour le talent de l'écrivain et du romancier ne m'empêchera pas de dire mon antipathie pour les doctrines politiques et religieuses du penseur. Ah ! voilà peut-être le fin mot du silence des critiques ! M. d'Aurevilly ne pense pas comme la plupart d'entre eux, — on ne saura pas qu'il pense; c'est un catholique, — on ne saura pas que c'est un romancier ; c'est un absolutiste, — on ne saura pas que c'est un écrivain. Mais ses amis religieux et politiques, direz-vous, pourquoi ne parlent-ils pas Ils n'ont aucune raison, eux, de cacher ce talent au public? Si fait ! Et cette raison, c'est l'extraordinaire indépendance, c'est la franchise intraitable de M. Barbey d'Aurevilly. Homme de conviction, logicien inébranlable, allant toujours droit et jusqu'au bout, dédaigneux des ménagements hypocrites, il frappe aussi fort sur les catholiques qui ont de lâches complaisances pour le Progrès, que sur les athées ou les rationnalistes. Amis (amis!) comme adversaires le

1. Je ne tiens pas compte, bien entendu, d'un tirage à GO ou 100 exemplaires destinés à quelques personnes et distribués de la main à la main : les éditions « inter amiços » ne nous regardent pas.

trouvent d'un sans- façon terrible, et ne lui pardonnent point que son style soit une épée, lorsqu'ils se permettent tout au plus, pour leur compte, le coup d'épingle, et d'épingle mouchetée encore ! M. Granier de Cassagnac lui disait un jour : « Quand on acceptera votre talent, on le subira. Tout le temps qu'on ne l'acceptera pas,z7 fera trop peur par son éclat (et par ses éclats, aurait-il dû ajouter), pour qu'on l'aime et qu'on vienne à lui. » M. Granier ne se trompait pas. On ne tardera pas à voir, en effet, quelles colères le journaliste a ramassées autour du romancier, si l'on nous suit à travers les Prophètes du passé et les Œuvres et les Hommes, que nous parcourrons avant d'arriver aux romans de ]\I. Barbey d'Aurevilly.

« Si, au lieu de brûler les écrits de Luther, dont les cendres retombèrent sur le monde comme une semence, on avait brûlé Luther lui-même, le monde était sauvé au moins pour un siècle. » Cette phrase des Prophètes , qui semble d'un ligueur furieux, tandis qu'elle part simplement d'un catholique qui dédaigne de finasser avec ses doctrines, d'un logicien conséquent avec le corps de ses opinions (et, d'ailleurs, le fanatisme, n'est-ce pas l'explosion de la.

logique dans les faits?), dénonce tout de suite l'esprit de l'ouvrage. Rien de plus explicite ; on ne nous prend pas en traître ; nous n'avons point afïaire à un adversaire doucereux, enveloppant ses arguments dans des précautions sucrées pour les faire passer plus facilement, comme ces pilules amères qu'on enveloppe dans la groseille. M. d'Aurevilly n'est pas de ces bonnes âmes qui gémissent « sur des excès regrettables, » et nous ne le prendrons pas à répudier la Saint-Barthélémy. Bien au contraire. Il reporte jalousement au compte du catholicisme ce massacre, dont quelques-uns ont voulu faire une action purement politique. « Nos pères ont été sages d'égorger les huguenots , et bien imprudents de ne pas brûler Luther. »

M. d'Aurevilly pouvait, à la rigueur, se passer de cette déclaration catégorique. Relisez le principe exalté dans l'épigraphe des Prophètes : Illud verum quod prius, illud vero adulterum quod poster ius, et dites s'il ne contient pas l'arrêt de mort de Luther ! A ce principe, l'auteur restera fidèle tout du long de l'ouvrage ; il n'en bougera ni d'une phrase ni d'une ligne ; adossé obstinément contre lui, il s'y laissera écraser, riant ouvertement du philosophisme moderne et de l'idée de liberté : deux mensonges qui précipiteront la société à sa ruine... si elle ne se réfugie pas au plus vite, repentante et soumise, dans la théocratie qui, seule, peut la sauver. Car le catholicisme est, pour l'auteur, en même temps que l'unique religion vraie, l'unique dépositaire des vérités politiques. D'après lui,

le gouvernement des peuples repose sur des principes immuables, dont la garde appartient à l'Église, qui représente Dieu sur la terre. Tout individu qui apporte une notion nouvelle (la liberté de conscience, exemple) crée un conflit, dérange l'immobilité sacrée, trouble l'ordre primordial, commet le crime de lèse-société, — et doit être supprimé par l'Église, érigée en comité de salut public permanent. Luther, en prêchant la liberté de conscience, commettait un double crime, politique et religieux : il devait être excommunié comme hérétique, brûlé comme anarchiste (hérétique, anarchiste, la même chose en deux mots) ; et cela ne fait pas l'ombre d'un doute! car, ne l'oubliez pas, ayant l'infaillibilité, l'Eglise aie droit et même le devoir d'être inflexible : pour elle, faire grâce, ce serait abdiquer. Qu'elle soit forte avant tout. « Fous ou sages, dit l'auteur, • se mènent en bloc de la même manière , un œil qui voit pour eux etqc mains qui les forcent à obéir. J'y ai bien réfléchi; j'ai lu attentivement l'histoire, l'état de tutelle est normal à l'esprit humain, et la vue fausse des esprits modernes, c'est d'admettre que cet état de tutelle est transitoire et que la gloire de la civilisation est de le finir. » Joseph de Maistre, ce génie de l'impertinence, avait écrit déjà : « Il appartient aux prélats, aux nobles, aux grands officiers de l'État, d'apprendre aux nations ce qui est mal et ce qui est bien, ce qui est vrai et ce qui est faux dans l'ordre moral et spirituel : les autres n'ont pas Je droit de raisonner sur ces sortes de matières. Ils ont les sciences naturelles pour

s'amuser; de quoi pourraient-ils se plaindre ? » Donc, pour employer l'énergique langage de M. d'Aurevilly, le premier qui se permettra une aspiration à côté de la règle, il faut le saisir au collet et le mener au poste catholique. C'est chose historique parfaitement avérée : Jésus-Christ portait un sabre et les apôtres étaient des gendarmes. Le « troupeau des fidèles » n'est plus une figure ; nous sommes, en toute réalité, un troupeau qu'on doit conduire au ciel et à l'idéal politique, comme on nous conduirait à l'étable, — à coups de bâton... Avez-vous eu vent de cet archéologue anglais qui s'évertuait récemment à prouver que le sceptre, à l'origine, était un manche de fouet? M. d'Aurevilly me rappelle cet archéologue.

Sa doctrine (politique comme religieuse) est, on le voit, très-purement catholique. Elle part du « péché originel, » ce virus héréditaire dont notre entendement est vicié et qui nous rend inhabiles à la connaissance de la vérité. L'Eglise nous traitera, nous soulagera, mais jamais nous ne serons complètement assainis. Dans la nuit de notre intelligence elle fera glisser un petit filet de lumière, mais nous n'aurons jamais l'éblouissement de la vérité dans son plein. Quant aux malheureux qui ferment obstinément leur volet au petit filet avare, ils sont destinés à ne pas produire une seule pensée qui ne soit un mensonge. Et voilà décrétée l'abolition de l'initiative individuelle. Mais quels avantages en revanche ! La société n'est plus troublée, le fameux problème se trouve enfin résolu : l'ordre dans l'immobilité, l'immobilité dans l'ordre !

Tel est, en gros, ce livre des Prophètes du passé, livre politique et religieux à la fois, où sont glorifiées les mémoires de M. de Maistre et de M. de Bonald ; — d'où il sort, en résumé, que la séparation de l'Église et de l'État est mortelle... pour l'État, et qui conclut énergiquement à la théocratie.

Nous avions la Déclaration des droits de l'homme; les Prophètes du passé, c'est la Déclaration des droits de Dieu.

Si nous sommes absolument contraire aux doctrines fulminées dans cet ouvrage, nous en louons sans réserve le style exact, net, coloré, et la logique imperturbable. Nulle concession à l'esprit moderne l ; pas

1. Ici, une observation tout actuelle a naturellement sa place.

Je suis loin de partager sur les Misérables l'opinion de M. Barbey d'Aurevilly : si je n'admire pas aveuglément toutes les parties de ce grand ouvrage, — pensant qu'applaudir partout et quand même, c'est n'applaudir nulle part, — mon impression générale n'en est pas moins admirative... Mais pourquoi ce cri de réprobation qui s'élève contre le critique du Pays ? Jusqu'aux murailles qu'on fait protester! Elles sont indignées, furieuses, enragées; elles accablent cet infortuné M. d'Aurevilly (qui, d'ailleurs, s'en amuse beaucoup) d'borribles imprécations où cette aménité revient sans cesse :

A vrai dire, ces murailles ne me semblent ni intelligentes ni raisonnables. Comment ! cet ennemi de tout ce qui est moderne n'aurait pas combattu, et très- vivement et très-acrimonieusement, une œuvre où la pitié moderne triomphe dans la Poésie ! Comment! vous exigiez que ce catholique applaudit ce démocrate! Voilà des prétentions exorbitantes. Pour ma part, je le déclare, si j'avais vu M. d'Aurevilly faire écho à notre approbation, je

une page où l'auteur mente à son principe : Id verum quod prius, illud vero adulterum quod posterius. Remercions M. d'Aurevilly d'avoir exposé si carrément toutes les conséquences du système catholique bien appliqué, conséquences qui ne pouvaient être proclamées que par un ennemi de l'Eglise ou par un ultramontain entier comme ce disciple de Joseph de Maistre.

Si la publication des Prophètes a réjoui les esprits libéraux, elle a dû contrarier vivement les hommes à concessions de l'ultramontanisme, la confrérie de ces catholiques honteux qui ont toujours l'air de vouloir se faire pardonner Jésus-Christ. — 0 franchise honnête et maladroite ! Que diable ! on est catholique, mais on reste amateur du progrès, pour ne pas tout compromettre ; et, au lieu des Prophètes die passé, on écrit Légitimistes libéraux et catholiques tolérants, livre d'un style très-plat et qui ennuie tout le monde, mais ne fait bondir personne !

Les Prophètes connus, il est facile d'imaginer le critérium qui domine les Œuvres et les Hommes au dix-neuvième siècle. Notre époque étant une époque de libres penseurs, M. d'Aurevilly la traitera comme Murât traitait les cosaques, à coups de cravache. Phi-

l'en estimerais beaucoup moins. Pas d'enfantillages : honorons dans nos. adversaires la franchise, surtout quand elle est passionnée ; car, qu'est-ce que la passion, sinon le verbe haut, l'éclat de la conviction?

10 juillet 1862.

losophes ou poètes, historiens ou romanciers, chacun recevra son compte. Car, il est bon de le redire, pour cet esprit absolu et dogmatique rien ne se sépare, tout se tient forcément ; c'est comme une chaîne, ou plutôt comme un chapelet dont tous les grains sont solidaires. Le point de vue est un. Aussi, trouvonsnous illogique la division, établie par l'auteur, de son ouvrage en philosophes et écrivains religieux — et historiens politiques et littéraires. Pourquoi élever des catégories qui sont renversées à tout moment par son procédé critique? Qu'il s'agisse en effet de M. Capefigue ou de M. Renan, de M. Cousin ou de M. Lacordaire, il les considère chacun sous le quintuple rapport : philosophique, religieux, politique, historique et littéraire, qui, nous y insistons, est un pour lui.

Ne pouvant détailler les Œuvres etles Hommes, nous nous contenterons d'appuyer sur les pages qui concernent les libéraux ultramontains dont nous parlions tout à l'heure. Il faut voir de quelle façon il malmène ces catholiques à double tendance, qui s'amusent à superposer monstrueusement la liberté au dogme, et qu'on pourrait appeler des catholiques d'ordre composite.

Le Père Lacordaire, par exemple, avec ses tendresses pour le progrès et la société moderne, lui paraît d'une orthodoxie bien chancelante :il le voit déjà sur la pente au bas de laquelle M. Strauss chicane Jésus- Christ sur sa divinité. Et, non content de lui reprocher son inconséquence et de le rappeler vertement au

M. J. BARBEY d'aUREVILLY. 129

dogme et à l'autorité, il l'accuse de ne pas savoir le français, de commettre des fautes de langue grossières ; et, ma foi, il prouve son dire par des citations décisives, sans compter qu'il met à cette exécution littéraire une sorte de férocité joyeuse ! Puis, c'est au tour de M. Nettement, l'écrivain royaliste à la phrase gonflée et redondante, où l'on dirait qu'une machine pneumatique a fait le vide d'idées, de subir la dent de l'enragé critique, qui mord à même ce style peu résistant, où son ironie entre comme dans du beurre. Et M. Cousin, ce catholique frais éclos sous un rayon de la Grâce académique, avec quelle verve impitoyable il est moqué, bafoué, berné ! Gomme M. d'Aurevilly étend l'historien des Longueville et des Ghevreuse aux pieds « de ses amours » par ce coup de poing de la fin : « M. Cousin mourra comme le bonhomme Hulot! » — Le terrible compère ! Tantôt impertinent et froidement dédaigneux, tantôt violent et emporté, toujours spirituel — jusqu'au sang, il se déchaîne à travers la bande des faux catholiques et des ultramontains timides, cravachant, assommant, tuant à droite et à gauche, au nom de l'Autorité et de l'Église, dont il semble l'exécuteur privilégié depuis que Veuillot n'est plus qu'un Sanson honoraire. Ne croyez pas cependant que ce soit là tout M. d'Aurevilly : à côté de ces violences bruyantes, il a des pages d'une adorable sérénité, d'une poésie émue et délicate, comme le chapitre sur sainte Thérèse ; — il rencontre des analogies lumineuses : « Saint Martin (le mystique) est dans l'ordre des choses religieuses ce que furent

les Précieuses dans l'ordre des choses littéraires. » J'ai particulièrement été frappé du portrait de Pascal, qu'il nous représente comme une sorte de Harniet catholique, inquiet, troublé, terrifié par sa croyance même. Oui, c'est bien là ce Pascal qui, vers les dernières années de sa vie, croyait voir marcher devant ses pas un grand trou prêt à l'engloutir, le trou de l'enfer sans doute ; et nul, autant que M. d'Aurevilly, n'était désigné par la nature de son talent pour rendre ce qu'il y a d'étrange, de fantastique, de vertigineux dans la personnalité, unique au xvne siècle, de celui qui s'écriait avec effarement : « Le silence des astres m'épouvante ! »

Je ne quitterai pas les Œuvres et les Hommes sans quereller l'auteur sur une question de fait. Selon lui, il faudrait ériger l'histoire en « Fonction. » Il ne devrait pas être permis de raconter Les événements publics au premier venu, qui peut les tourner à sa fantaisie, les fausser et abuser ainsi le lecteur. « Ce n'est pas le non-savoir qui perd les peuples, c'est le mal-savoir. » Tous comprenez que M. d'Aurevilly, homme de tradition avant tout, qui voudrait modeler le présent sur le passé, ou, du moins, l'en dériver rigoureusement, attache une importance suprême à la véracité de l'histoire. L'histoire étant, suivant lui, le plus grand des enseignements politiques, doit être sévèrement surveillée, plus que surveillée : réglementée. Pas d'historiens libres, mais des historiens officiels, nommés par l'autorité, en un mot des historiographes. Ou, tout au moins, si l'on to'ère les historiens libres, qu'il

y ait à côté d'eux, au-dessus d'eux, un historiographe qui sera comme l'Infaillibilité auprès de laquelle on ; pourra toujours aller contrôler l'exactitude des faits ! Cette fonction de l'historiographe, dit M. d'Aurevilly, n'existe pas en France. Il se trompe, notre historiographe s'appelle le Moniteur universel *. Ce n'est peut-être pas l'idéal rêvé par l'auteur. Mais quel autre raconterait les événements publics autrement que le Moniteur, puisque, étant de création officielle, il obéirait nécessairement à la même inspiration, l'inspiration du pouvoir?

J'ai à peine entr'ouvert au lecteur les Œuvres et les Hommes, livre si divers dans son inflexible unité. Rien de plus léger, de plus délibéré que cette Critique, qui s'en va sans ordre apparent, se jette de droite et de gauche, — - et parfois retourne sur elle-même, tant elle craint d'avoir laissé échapper quelque nuance et désire de les fixer toutes ! Une vie singulière anime chaque page ; comme un homme, ce style a des gestes. Admirable causerie, pleine de caprice et d'imprévu, qu'on dirait abandonnée au hasard, qu'on a peur de voir se perdre pour ne plus se retrouver et qui, juste au momeut où l'on s'y attend le moins, revient au centre, en repart et y revient encore ! Quelque chemin qu'il prenne, M. d'Aurevilly sait bien qu'il aboutira toujours au carrefour où s'élève la grande croix catholique... N'est-il pas intéressant de constater, dans un écrivain d'un esprit si dogmatique, une forme qui l'est si peu ?

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