‹ Nos gens de lettresChapitre 12 sur 31 · L'ESPRIT DE LA REVUE · texte numérisé non relu

L'ESPRIT DE LA REVUE

J'avais, depuis six mois, perdu mon camarade Julien Desvergnes, quand je le retrouvai, mercredi passé, dans les bureaux d'un petit journal.

— Vous, ici! m'écriai-je. Nous revenez-vous?

— Je reviens.

— Pourquoi si tard? Et que fîtes-vous, plume volage, le temps de cette longue absence?

— Ce que j'ai fait? J'ai failli devenir un écrivain de Revue, un littérateur considérable... Ah ! mon pauvre ami, quels dangers m'ont fait courir les hommes sots-lennels !

— Peste ! vous me paraissez bien dégoûté.

— Daignez m'écouter et vous en jugerez autrement.

— Volontiers.

Donc, le 29 septembre 1863, commença Desver-

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gnes, je me levai de fort mauvaise humeur, et, me regardant sévèrement dans la glace : « Une jolie existence que tu mènes là, mon ami Julien, ah ! oui, une jolie existence! Tu fréquentes les petits journalistes, tu ne méprises pas les gens d'esprit, tu vas répétant sans cesse que M. Charles Monselet a plus de critique et de style que M. Guvillier-Fleury.... Où cela te conduira-t-il, misérable ? Aussi vois ce qui arrive. Quand tu vas au pays, tes compatriotes, — si gentils pour ton enfance, — t'accablent de leurs demi- sourires, ils sont désespérés de te saluer ! « Ce garçon a mal tourné, disent-ils; ce ne sera j aurais un homme sérieux. » C'est l'avis de l'horloger, l'opinion de l'instituteur, la conviction des adjoints.

« A Paris, même antienne. Les illustres vaudevillistes que tu connais ne manquent pas de t' aborder avec cette question d'une compassion mal déguisée : « Eh bien, mon petit, faites-vous toujours des petits « articles pour les petits journaux ? » Et tu restes sans réponse devant ces couplétiers superbes, qui s'éloignent en chuchotant : « Pauvre Desvergnes, ce ne « sera jamais un homme sérieux ! »

— Ah ! je ne serai jamais un homme sérieux ? nous verrons bien. »

Et, sur ce défi jeté au vaudevillisme, je tirai de l'armoire, où il reposait entre deux serviettes parfumées, mon habit bleu à boutons d'or, puis un pantalon gris-perle, puis un gilet blanc, et fis une toilette aimable et digne.

L'habit noir, c'est la tenue grave, sévère, un peu

chagrine; l'habit bleu, la tenue fleurie qui sied à la jeunesse studieuse et souriante.

Vingt minutes après, un fiacre me déposait devant les bureaux de notre fameuse Revue universitaire,

— Monsieur le secrétaire de la Revue ? demandai-je.

Et je fus introduit sur-le-champ dans une pièce carrelée et froide où grelottait un homme triste. L'air poli, d'ailleurs, et même craintif. C'était monsieur le secrétaire.

Je saluai et, non sans émotion, lui présentai un poëme frais achevé.

— Merci, monsieur, dit-il d'une voix, basse et timide en prenant le manuscrit. Veuillez repasser dans une quinzaine, vous aurez alors une réponse, satisfaisante, je l'espère. On croit à tort (ici le ton s'affermit) que la Revue est systématiquement fermée aux jeunes écrivains. Nous lisons tous les manuscrits avec la plus grande sollicitude, je vous assure, et les talents nouveaux sont ici les bienvenus.

Je sortis, léger, espérant, enchanté.

— Quels étaient ces vers? demandai-je à Desvergnes.

— Une série de morceaux rustiques, de paysages, comme on dit maintenant. Il n'y éclatait sans doute pas un grand poëte, mais on y trouvait la vue exacte, le vif sentiment des choses de la campagne. Le vers

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était ferme et bien coupé; la langue sobre, nerveuse et colorée. Enfin, je puis le dire entre nous, le détail avait sa valeur.

La quinzaine écoulée, je revenais à la Revue savoir de mes nouvelles.

— Monsieur, me dit le secrétaire, j'avais promis de vous lire avec soin, et la preuve que j'ai tenu parole, la voici.

En même temps, il me tendit le manuscrit. Les marges étaient pointillées d'annotations ; presque chaque vers avait son commentaire.

« Yoilà, pensai-je, un monsieur bien honnête. »

— Vous avez, poursuivit-il, l'intelligence de la nature et vous la sentez. C'est beaucoup, mais ce n'est pas assez... Votre poésie manque d'élévation. Dieu, l'homme, sont absents de vos paysages.

— J'avoue, monsieur, que, lorsque j'écrivis ces vers, je songeais simplement à rendre l'impression joyeuse et toute de bien-être qui nous vient des bois, des prés, des rivières, et non à prouver, comme Fénelon, l'existence de Dieu par le spectacle de la nature. Je n'ai pas mis de philosophe sous mes châtaigniers ? c'est que je n'y en ai jamais vu. Pan comme Jéhovah, Jéhovah comme Pan, sont d'ailleurs tout à fait inconnus dans nos contrées.

— Justement... c'est ce que j'avais l'honneur de vous dire : vous manquez d'élévation. Puis, votre style ! Tenez, à cet endroit (et de l'ongle il marquait l'expression incriminée) vous parlez d'un cheval « qui mordille la pointe des roseaux. »

— Eh bien ?

— Qui mordille ! mordiller ! Mais vous n'y songez pas ! mordiller est un mot...

— Très-français.

— Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que nous n'imprimerons jamais mordiller; nous ne le pouvons pas !

— Mais...

— ■ Nous ne le pouvons pas ! mordiller n'est pas dans l'esprit de la Revue.

Yï Esprit de la Revue? Expression mystérieuse qui me troubla profondément, si profondément, que, sans demander aucune explication, je me dirigeai tout de suite vers la porte, en jetant sur le secrétaire des regards effarés. — Cependant, il me reconduisait doucement :

« Ne vous découragez pas, monsieur... vous vous imagineriez à tort que la Revue est inabordable aux jeunes écrivains. Ne vous découragez pas, travaillez... et revenez quand vous aurez attrapé l'esprit de la Revue. »

L'invitation « à ne pas me décourager » était superflue. Je ne sortis des bureaux de la Revue universitaire que pour me présenter à la Revue créole.

Le secrétaire ne pouvant, recevoir, je laissai mes vers au concierge.

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Or, le surlendemain, je partais pour B***, dont les coteaux, clair-semés de taillis aux feuillages roux à cette époque et de vignes jaune d'or, font de l'automne la saison la plus riche, la plus colorée, de ce doux et sauvage pays. J'étais là, depuis un mois, vivant au grand air, de cette bonne vie fatigante et fortifiante qui est la vie des chasseurs, lorsque, un malin, le facteur m'apporte une livraison de la Revue créole. Cette livraison contenait mes vers. 0 joie ! Mordiller, l'épouvantable mordiller luimême s'étalait au beau milieu de son alexandrin.

Hélas !

Hélas ! quelle ne fut pas ma douleur en voyant que, pour mordiller épargné, quatorze strophes avaient disparu ! De cette coupure la composition du poëme était toute difformée : une tête, des pieds, et plus de corps. Jamais mutilation ne fut plus bête.

J'entrai en fureur... Quel poëte n'aimerait mieux qu'on lui enlevât un doigt qu'une strophe ?... Lequel, au fond, est le plus douloureux ?

A peine de retour à Paris, je cours à la Revue créole protester (comme je suis jeune!) contre le massacre de tant de vers innocents :

« Au moins, aurait-on dû me prévenir... Et, enfin, pourquoi supprimer ces quatorze strophes?... Quel était leur crime?...

— Monsieur, répondit le secrétaire, portez vos plaintes à monsieur le directeur, qui, d'ailleurs, n'est pas à Paris en ce moment. Pour moi, j'ignore le motif de ces coupures. Mais sans doute, fit-il par

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manière de conclusion, que les vers retranchés n'étaient pas dans I'esprit de la Reyuk.

— Encore! murmurai-je.

Et je murmurais réellement.

Mais je n'insistai pas. A quoi bon ? M. le directeur était à la campagne. A ces réclamations on répond toujours par « une villa. » Il ne me restait plus qu'à {n'incliner devant les faits accomplis, comme si je n'eusse été qu'un pape moderne ; et, sans plus d'explications, je m'avançai vers la cage du caissier, consolateur des rédacteurs opprimés.

— Monsieur, me dit-il, on ne paye pas les vers.

— Est-ce aussi l'esprit de la Revue? répondis-je avec colère.

— Je ne sais, monsieur; mais, si vous désirez prendre un abonnement, monsieur le directeur vous fera probablement une réduction.

Quelque temps après, je lisais, sur la recommandation d'un ami, les ouvrages de ***, que vous connaissez personnellement. Cette lecture me remplit d'admiration et d'indignation à la fois. Comment ! cet écrivain d'un style si original, ce poëte de tant d'éclat, ce polémiste si vigoureux, ce romancier d'une imagination étrange et saisissante, ce paysagiste que Walter Scott eût aimé, ce maître observateur doué d'une pénétration si vive et si hardie, il n'était pas connu, moins connu qu'un chroniqueur du Sport ou de

l'esprit D2 LA IïLVUF. \S\

VEntr'acte! A peine s'il avait trouvé un éditeur qui voulût de ses manuscrits, à peine si, en cinq ans, l'éditeur avait trouvé quelques acheteurs qui voulussent de ses livres! Et cela, parce que la Critique, cette veuve Gonrart, gardait sur lui un opiniâtre silence.

Pris de respect et de sympathie pour ce grand talent ignoré, brûlant de secouer l'indifférence publique, j'écrivis une étude sur les ouvrages de *** ; et, l'étude terminée, j'allai frapper à la Revue Occidentale, la seule quo je n'eusse pas tentée encore.

— Monsieur, dis-je au secrétaire, je vous apporte un article sur ***.

— ***? fit-il avec un bond,***? mais c'est un homme

impossible !

— D'un talent hors ligne.

— Oui, mais quel original!

Cependant, il feuilletait vivement le manuscrit.

— Au fait, reprit-il, si l'article est écrit avec tact, si le personnage est habilement traité, peut-être pourrons-nous vous insérer.

— Je confesse, dis-je, avoir pensé mon arlicle et l'avoir écrit en toute liberté, sans me préoccuper le moindrement d'être « habile, » mot, d'ailleurs, dont je ne saisis pas Tà-propos.

— Enfin... Enfin... nous verrons. Laissez-moi le manuscrit, et repassez dans une huitaine.

Au bout de huit jours, je repassais.

— Savez-vous, dit tout de suite le secrétaire, que votre étude occuperait près de deux feuilles? Gest bcau-

coup, deux feuilles, c'est trop pour un homme aussi peu connu que ***.

— Eh ! c'est justement parce qu'il n'est pas connu et qu'il mérite d'être célèhre, qu'il faut le traiter avec détails, le faire connaître, enfin.

— Après tout, l'on pourrait (les bourreaux ont toujours ce cruel expédient à la bouche), on pourrait faires des coupures. Là n'est pas la difficulté. Mais, en tout cas, il faudrait récrire votre article. Vous avez de l'aperçu, de la finesse, du tour, de la verve ; seulement... votre style manque de gravité.

— Ah! mon style manque de gravité ? C'est fort grave, en effet.

Et, prenant mon chapeau, j'enfilai le couloir de sortie, suivi du secrétaire qui me salua de ces derniers mots :

— Vous avez du talent... Ne croyez pas que notre publication soit inhospitalière aux jeunes écrivains...

— Oui, oui, je sais...

— Revenez me voir, mais consultez auparavant notre collection; étudiez le ton des articles, attrapez I'esprit de la Revue. N'y manquez pas ! tout est là.

— J'y manquerai, monsieur, j'y manquerai.

A cet endroit du récit de Julien Desvergnes, je me frappai le front avec le geste de quelqu'un qui se souvient.

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— Vous ne m'écoutez plus, dit-il.

— Si fait, si fait, "mon ami. Mais « l'Esprit de la Revue » me rappelle une anecdote que je veux vous conter. Un jour, Théodore de Banville s'en va porter des vers à la Revue universitaire. Déjà connu, il brûla le secrétaire et, d'emblée, fut admis à contempler l'auguste directeur qui, vous le savez, esiborgne (n'oubliez pas ce détail). De son œil unique, le directeur parcourt vivement les vers présentés.

— Qu'est-ce que cela? dit-il. Et que penseraient mes abonnés ! Où diable allez-vous chercher ces images qu'ils n'ont jamais vues? Cet éclat, ce tapage de rimes les effaroucherait. De la pourpre et de l'or partout ! Cher monsieur, nous voulons des odes meublées plus sévèrement. Je suis désolé de vous le dire : vous n'êtes pas du tout, mais du tout, dans I'esprit de la Revue.

— Ah ! se contenta d'articuler Banville.

Et, les vers réintégrés dans son porteuille, il se met, avec la liberté d'esprit d'un écrivain que ne peut effleurer un refus, à causer d'autre chose. On causait, on causait... Cependant, le directeur était fort intrigué par l'attitude de Banville qui, de la main, se couvrait obstinément l'œil gauche.

— Qu'avez-vous? dit-il enfin, est-ce que vous souffrez?

— Moi? non, répondit le poëte.

— Une névralgie, peut-être?

— Mais non, je vous assure;

— Alors, pourquoi..;

— Mon cher, dit simplement Banville en se levant, j'essayais Rattraper I'esprit de la Revue.

Mais laissons Banville. Que voulez-vous faire maintenant, mon cher Desvcrgnes?

— Je vous l'ai dit, je suis fou de ma liberté; et je me souviens des paroles que m'adressa le petit journal, quand je lui portai, voilà cinq ans, mon premier article : « Chacun est libre ici d'écrire ce qu'il veut, comme il veut, sur qui il veut, — à condition d'avoir du style, des idées et de l'esprit. » Je reviens au petit journal.

— Hélas! ami Desvergnes, on s'épuise rapidement, le cerveau se ruine à ce métier de petit journaliste. Croyez-m'en, il serait plus sage d'attraper l'Esprit de la Revue. Avec une intelligence médiocre et docile, de la régularité dans le travail, de la politique dans vos relations, et le Dictionnaire de la conversation dans votre bibliothèque, vous pouvez, sans fatigue aucune, fabriquer pendant vingt ans des articles pour les recueils sots-lennels.

« Nul besoin d'être original, au contraire : on vous le défend, heureux homme ! L'originalité d'un écrivain, c'est le costume qui fait retourner les gens dans la rue. La Revue ne veut pas que les abonnés se retournent.

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« Soyez pâle et prolixe. Ayez le talent — silencieux.

« Vous me demandez ce que c'est que Y Esprit de la Revue? Eh! parbleu, c'est la suppression du vôtre... Voilà que le vieil homme regimbe à ce programme, et que vous allez faire sonner votre amour de la liberté ! Il vous répugne d'endosser l'uniforme et d'emboîter le style derrière un autre ! Chansons, billevesées et duperie que tout cela, mon guérillero. Et, d'ailleurs, qui vous empêche d'être indépendant, le soir, au café ?

«Pensez au solide, je vous en conjure; soyez sérieux. Pensez que, une fois enrégimenté, allant toujours du même pas lent et réglé (sans jamais livrer de batailles !), vous irez longtemps, que votre intelligence ne s'essoufflera point, et que vous arriverez...

• — Au dégoût, n'est-ce pas ? à l'exaspération, comme ce pauvre Emile Gapulet, qui a fini par jeter une chaise à la tête de son directeur?

— Capulet est fou. Comment ! on lui donne cinq ans pour aplatir convenablement son style, et il n'y réussit pas î Je le maintiens, Capulet est fou. S'il m'en croyait, il reviendrait tout de suite à la Revue et s'aplatirait autant qu'il serait nécessaire... Ah ! mon ami, je vous le répète, bienheureux ceux qui attrapent TEsprit de la Revue ! Ils ont raison de nous mépriser. Les croix, les chapeaux neufs, la considération, les beaux mariages, les bottes vernies, le

public, — qui ne les lit pas, — tout est pour eux et avec eux...

— Excepté nous !

Charles X, souriant, répondit : 0 poète! 12 janvier 1864.

On accorde généralement de l'imagination aux gens de lettres, mais, généralement aussi, on leur refuse du « jugement. » On ne réfléchit pas que, pour conquérir l'expression exacte, celle qui s'ajustera sans faux plis à la pensée et en fera valoir jusqu'aux plus tes nuances, il faut une pénétration, une sûreté d'esprit, tout à fait supérieures. Gomment! l'écrivain qui, par fonction, fixe incessamment les rapports du mot à l'idée, du matériel à l'immatériel, ne serait pas homme de jugement ! Il n'aurait pas en lui cette faculté qui consiste à comparer, et à décider après avoir comparé !

Nul ne s'aviserait de parler médecine, droit ou mathématiques, sans avoir, au moins quelque peu, étudié la matière ; et le premier venu (dont l'intelligence ne s'y est jamais appliquée une minute) prétend déci-

der des choses littéraires, délicates et difficiles entre toutes, et qui demandent la plus longue initiation !

« Si Ton examinait avec soin, dit Chamfort, l'assemblage de qualités rares de l'esprit et de l'âme qu'il faut pour juger, sentir et apprécier les bons vers, le tact, la délicatesse des organes, de l'oreille et de l'intelligence, etc., on se convaincrait que, malgré les prétentions de toutes les classes de la société à juger les ouvrages d'agrément, les poètes ont dans le fait encore moins de vrais juges que les géomètres. Alors les poëtes, comptant le public pour rien et ne s'occupant que des connaisseurs, feraient à l'égard de leurs ouvrages ce que le fameux mathématicien Viete faisait à l'égard des siens, dans un temps où l'étude des mathématiques était moins répandue qu'aujourd'hui. Il n'en tirait qu'un petit nombre d'exemplaires, qu'il faisait distribuer à ceux qui pouvaient l'entendre et jouir de son livre ou s'en aider. Mais Yiete était riche, et la plupart des poëtes sont pauvres. Puis un géomètre a peut-être moins de vanité qu'un poëte, ou, s'il en a autant, il doit la calculer mieux. »

J'entends chaque jour des personnes vertueuses et bien intentionnées, mais un peu simples, déplorer la vie excessive, les prodigalités de Lamartine et d'Alexandre Dumas. C'est, qui sait? déplorer leurs ouvrages. Car ces royales folies et ce luxe effréné sont peut-

être imputables à cette môme imagination qui créa tant de poëmes éclatants.

Très-souvent, l'impartialité n'est qu'une indifférence qui se vante.

L'admiration est la reconnaissance de l'esprit.

B*** disait : « Il né suffit pas d'admirer, il faut encore faire admirer. Celui-là qui, ayant lu un beau livre, ne crie pas sur les toits qu'il a lu un beau livre et n'arrête pas les gens dans la rue pour les forcer de le lire, celui-là est un misérable! »

Une ingénieuse parole de Louis Wihl : Je déclare la musique un art incomplet par cette raison que, si elle peut dire a j'aime » elle ne peut dire a je t'aime, »

Nombre de critiques assurent « que le théâtre contemporain et l'alexandrin se repoussent et s'excluent. » Voyons les raisons de nos critiques. Les uns n'en donnent pas, ils se contentent & affirmer solennellement que le vers est impossible clans un sujet bourgeois, effaçant ainsi d'un trait de plume Molière et Regnard. Les autres, moins tranchants, qui tien-

nent à motiver leur avis et qui, d'ailleurs, veulent épargner Molière, disent : « Il est absurde, à nous, de parler en vers, parce que nous portons des habits noirs et que l'habit noir est un costume essentiellement prosaïque. » Ils oublient, ces messieurs, que le pourpoint et la rhingrave semblaient et devaient sembler tout aussi prosaïques aux gens du xvne siècle que notre costume moderne, à nous, peut'nous le paraître. Trouveraient-ils, par hasard, plus de poésie à la robe de chambre et au serre-tête de Géronte (Légataire universel) qu'à nos redingotes et à nos gibus ? Mais, vous ne le voyez donc pas ! supprimer le vers à cause de l'habit noir, c'est toujours supprimer Molière et Regnard.

Résolu à maintenir la discussion sur le, terrain sérieux où l'ont établie mes adversaires, je leur adresserai quelques questions : 1° le vers, interdit aux bourgeois, sera-t-il concédé aux militaires, qui ne sont point vêtus d'habits noirs, mais d'uniformes galonnés et chamarrés? 2° parmi les militaires, le réservera-t-on aux cent-gardes, à cause de leurs cuirasses éclatantes et de leurs casques d'or ? 3° à partir de quel grade aura-t-on droit à la tirade, et faudra-t-il être au moins colonel pour se permettre la métaphore ?

J'ai trouvé, fiacre restant, ce fragment d'étude sur Jules Janin :

« M. Janin, avec son interminable et vide phraséo-

logie, me fait l'effet d'un individu qui, ayant une personne à dîner, demanderait pour lui et son invité un salon de deux cents couverts. IL lui faut toujours deux cents lignes pour y attabler une idée. »

La critique est juste. Mais n'eût-il pas été plus simple d'écrire :

Le style de Jules Janin est un style à rallonges ?

Les gens d'esprit ont de singulières faiblesses. J'en connais qui ne veulent pas s'avouer démocrates, parce que M. Havin écrit mal! Pour eux, tout se réduit à une question de bonne compagnie intellectuelle.

Est-il rien de mortifiant comme de lancer un mot qui n'est pas saisi ? Cette mortification se renouvelle chaque fois qu'un homme d'esprit cause avec un imbécile.

« Un imbécile, disait X*** à ce propos, c'est comme un puits d'une profondeur infinie. Vous y jetez une pierre, et vous ne l'entendez pas toucher fond. »

Qui de vous ne l'a rencontré ? Car, encore plus que l'esprit, la bêtise et l'impuissance courent les rues. Au physique, c'est un petit jeune homme rcmar-

quablc par une absence complète de physionomie. Pour son intelligence, elle réside tout entière dans son oreille droite : une oreille toujours en éveil, occupée à faire le guet autour des conversations.

Alidor se fournit chez les autres, il prend publiquement la responsabilité des -mois que les autres ont faits.

Avez-vous un article en tête ? gardez-vous de laisser traîner sur le tapis de la confiance les idées dont vous comptez le nourrir! Ces idées, Alidor est là, qui rôde, tout prêt à les amener à lui du bout de sa plume; et, comme il n'est pas fier, il se chargera de propager vos vues personnelles sous sa signature.

Deux jours se passent : il n'est plus temps d'écrire votre article. Ne l'écrivez pas. Alidor vous accuserait de plagiat.

Il a fait hier cette réponse à un journaliste qui lui reprochait un abus de confiance de ce genre :

— Eh bien, après? Je prends ton bien où je le trouve !

C'est lui qui, au collège, — la tête sous la couverture de son pupitre, — copiait, de son écriture la plus soignée, le Feu du ciel ou la Prière pour tous, signait Alidor au bas, et puis faisait passer, de main en main, ses vers par la salle d'études.

Celui qui veut se faire tasser tour l'auteur est, d'ordinaire, un tout jeune homme attaché gratis à la rédaction de quelque petite feuille de théâtre. Comme

le journal a peu d'importance, il ne reçoit point d'invitation pour les premières représentations, et c'est aux secondes seulement que le jeune homme est admis à s'asseoir à l'orchestre... sur un strapontin. Il ne s'assied guère, d'ailleurs. Presque toujours en mouvement, on le voit debout, tantôt à l'entrée d'une galerie, tantôt au milieu de l'orchestre, inspectant la salle de haut en bas, de bas en haut, de droite et de gauche, ayant l'air de compter les spectateurs.

Parfois, la toile levée, il demeure quelques minutes à son strapontin, d'où il affecte de sourire aux comédiennes, et risque des gestes discrets vers la scène, mais cela de façon à n'être pas aperçu des acteurs et à être remarqué par les bourgeois, ses voisins.

Il est aux anges si, grâce à ce manège, il entend un monsieur dire à mi-voix derrière lui : « Ça doit être l'auteur. »

Il voulait un peu de gloire, — il Fa !

C'est l'ordinaire que ceux qui n'ont pas de style reprochent aux autres de n'avoir pas d'idées.

Je dînais, l'autre jour, avec un de ces rares savants qui aiment la science pour elle-même et non pour les décorations qu'elle procure. Or, tout en savourant une aile de perdreau, le savant me communiquait ses projets d'amélioration sur le Jardin des Plantes de Toulouse, dont il est le directeur.

Un convive, frais débarqué de son Paris, saisit au passage le mot « jardin des plantes. »

— Je l'ai vu, ce fameux jardin, monsieur le professeur. Je le connais ! mais pourquoi diable nommezvous cela un jardin des plantes, puisqu'on n'y voit ni lions, ni singes, ni girafes?

Le savant eut un sourire imperceptible, et, se penchant vers moi : « Ce monsieur, dit-il à voix bi émet une balourdise qui me fait songer. Ne croyezvous pas avec moi qu'il existe certains mots, comme certaines personnes, prédestinés à n'être jamais compris, toute claire que soit leur signification ? Tous aurez beau faire, ce mot « jardin des plantes » éveillera toujours une idée de ménagerie plutôt qu'une idée de botanique. »

Je ne sais plus qui pronostiquait, de cette façon claire et concise, les destinées du nouveau roman de M. Ernest Feydeau : « Pauvre Daniel! Il n'a décidément pas de chance. Il y a quelque mille ans, on le jetait dans la fosse aux lions, — et voilà qu'aujourd'hui il va tomber dans la fosse aux ours. »

La différence caractéristique entre les deux littératures, me disait une dame anglaise, c'est que nos ro-

mancicrs écrivent pour leurs femmes, et les vôtres pour leurs maîtresses.

Sainte-Beuve attarde volontiers sa phrase dans les incidentes et les parenthèses; il se plaît, on le voit, il se délecte à ces stations, — il désire n'arriver que le moins vite possible : pareil aux voluptueux savants qui s'interrompent dans leur plaisir, s'en retirent en quelque sorte, s'y reprennent à plusieurs fois, pour prolonger leur jouissance.

M. Eugène Pelletan a dit de M. Havin « qu'il regardait l'esprit comme une injure personnelle. » Combien de gens voient dans chaque écrivain un ennemi ! Vous écrivez? Donc, vous méprisez la magistrature, le barreau, le commerce, les droits-réunis, etc. Vous écrivez? Donc, vous êtes un orgueilleux, qui prétendez vous mettre au-dessus de votre entourage, lequel ne vous le pardonnera jamais.

Le monde a des trésors de malveillance pour les hommes de lettres. Cette malveillance ne couvriraitelle pas une envie réelle, — inconsciente, je le veux bien ? Souffrance amère pour certaines personnes : ne pouvoir lire — que les autres !

« ... Si quelqu'un entreprenait de sortir de cette sphère étroite qui borne les connaissances des hom-

mes, une infinité d*insectes, qui s'élevaient aussitôt, formaient an nuage pour l'obscurcir ; ceux mômes qui l'estimaient en secret se révoltaient en public, et ne pouvaient lui pardonner l'affront qu'il leur faisait de ne pas leur ressembler. »

(Montesquieu.)

L'indulgence est la bonté de l'esprit.

On supprime généralement le « monsieur » devant les noms illustres. Nous disons : Victor Hugo, Lamartine, Balzac, et nous avons raison. La politesse est naturellement petite, tandis que la familiarité a sa grandeur.

Combien de fois n'ai-je pas lu cette phrase, que M. de Pontmartin, un esprit libre et fin cependant, réimprimait sérieusement dans une de ses récentes Semaines littéraires : « Toutes les convictions sont respectables quand elles sont sincères ! » Outre qu'il ne m'est pas absolument prouvé que toutes les convictions soient respectables , je demanderai sans détour à M. de Pontmartin comment une conviction pourrait s'y prendre pour n'être pas sincère.

La plupart des oraisons funèbres se terminent ainsi : « Adieu, cœur d'élite, adieu, toi qu'on ne remplacera pas, et qui emportes dans la tombe les regrets universels ! » Ne serait-il pas temps de ridiculiser cette formule, chère aux parleurs sots-lennels, et de l'envoyer rejoindre les convictions sincères? Car, ô discoureurs étourdis ! veuillez y réfléchir : si le mort emporte avec lui tous nos regrets, il ne nous en laisse aucun.

Certaines gens ne trouvent pas de plus bel éloge à faire d'un jeune homme que celui-ci : « C'est un garçon qui a du bon sens. » Savez-vous ce que signifie, dans l'espèce, avoir du bon sens ?

C'est : commerçant, gagner le plus et le plus vite par tous les moyens possibles ; si l'on veut se marier, regarder la femme, non pas au cœur, non pas au visage, mais à la dot ; lorsqu'un pauvre vous demande un sou, passer rapidement avec un « je n'ai pas de monnaie, » ou s'arrêter pour lui dire «qu'on n'aime pas les paresseux. »

Avoir du bon sens, c'est encore mépriser l'imagination, rire des poètes, hausser les épaules au seul mot de « liberté. »

Je ne sais pas d'engeance odieuse comme les jeunes gens qui ont du bon sens.

L'odieux, ici, n'exclut pas le ridicule.

Si vous causez littérature avec un jeune homme de bon sens, il vous répond invariablement : « Tout ce que vous voudrez, mais ça ne restera pas. »

S'agit-il de Balzac? Vous vous écriez d'admiration devant cette force et cette richesse, devant cet esprit si profond que les plus fermes ne peuvent le fixer sans éprouver comme une sorte de vertige : « D'accord, fait avec assurance le jeune homme de bon sens, Balzac a du génie, mais Balzac ne restera pas. »

Pourquoi? L'on n'a jamais pu savoir! Ceux qui tiennent à s'expliquer ajoutent avec un soupir : « Ah ! s'il avait écrit comme Fénelon, je ne dis pas ! »

Pour Scribe, c'est différent! Il restera, parce qu'il a tracé des caractères.

Beaucoup de littérateurs se plaignent de manquer du loisir que donne la fortune, d'être hâtés sans cesse par la pauvreté, de ne pouvoir enfin travailler à leurs heures. « Ah! s'ils avaient delà fortune! ils ne prématureraient point leurs idées, ils ne les produiraient en public qu'arrivées à leur plein développement, vêtues d'un style à la trame serrée, au dessin riche et sobre, que les plus difficiles auraient plaisir à regarder! Au lieu de ces volumes courus, au lieu de

cotte littérature de confection — qui fait de nos librairies autant de Belles-Jardinières — ils nous donneraient, tous les deux ans, un petit livre, mais un vrai livre! Au lieu de n'être que des auteurs, ils seraient des écrivains ! »

Je ne dis pas non.

Mais la fortune a bien aussi ses inconvénients. Les gens de lettres pauvres se lamentent de n'avoir pas assez de loisir ; — l'homme de lettres riche pourrait se plaindre d'en avoir trop. Comme il a le temps, bien souvent il n'en profite pas, et la vie s'écoule pour lui à se demander quel sujet il traitera de préférence : « Celui-ci? non, la fable en est vulgaire... Cet autre ? pas davantage. Le cadre ne comporte pas tous les développements que réclame l'idée : elle le ferait éclater... » Et c'est ainsi qu'on le voit aller sans trêve de la comédie, dont il a le scénario fait et parfait, au roman pour lequel il a rassemblé des monceaux de notes et d'observations. Il est riche, l'infortuné î il peut ne pas se presser ! il a le temps de choisir !

On l'appelle impuissant, ou paresseux tout au moins. On se trompe. Il est simplement et fatalement un difficile, un délicat, et un délicat incorrigible. La critique de son œuvre est toujours faite dans son esprit, avant même qu'il ait entamé cette œuvre. Car il a eu le temps de réfléchir.

C'est une chose dangereuse que d'avoir le temps.

0 mes amis pauvres, n'enviez pas l'homme de lettres chargé de rentes : ce fardeau le retarde, ce fardeau l'écrase. La nécessité, croyez-m'en, est une muse aussi. Pour tous ces romans chétifs et ces comédies malingres qu'elle met au monde à toute heure, ne la voit-on pas enfanter quelquefois, et sans plus de travail, une œuvre saine, forte, belle, et qui vivra?... tandis que l'écrivain opulent ne s'arrête jamais sur une donnée le temps de la féconder ; il court tout de suite après une autre qu'il ne fait qu'effleurer, et ainsi de suite, toujours î

On peut dire de lui qu'il est le Don Juan des idées.

Et Don Juan n'a pas laissé d'enfants.

Comme j'époussetais ce matin le rayon où s'aligne mon Voltaire, prenant chaque volume à son tour, il a glissé d'un entre-pages un numéro du Courrier français. Je trouve dans ce numéro (jeudi, 4 mars 1824) un petit morceau fort intéressant, écrit d'un style incisif et clair, et qui pourrait bien être de Paul- Louis. Je transcris cette page en appelant sur elle la loupe des experts en littérature, qui diront, après examen, si, en effet, elle est du Vigneron.

« On prétend qu'un employé de préfecture, qui est en même temps l'homme d'affaires d'un préfet, a reçu de celui-ci la lettre suivante :

« Monsieur, je m'empresie de vous payer le tribut « d'éloges qui vous est dû pour votre conduite dans « les élections, et de vous envoyer la gratification « promise. Vous avez rempli avec autant d'habileté « que de zèle vos devoirs politiques; tous les moyens « vous ont semblé bons pour arriver au but qui les « légitime et que vous avez heureusement atteint, u Homme public, je vous loue, je vous estime et je « saisirai toutes les occasions de vous recommander à « l'autorité supérieure; mais, comme homme privé, « je me vois à regret obligé de remettre mes intérêts « en d'autres mains.

« Pardonnez une détermination qui est un nouvel « hommage rendu à vos talents dignes d'une plus vaste « carrière. Je vous ai vu soutenir avec tant de calme « et de fermeté la chose que vous saviez n'êlrc pas; je « vous ai vu retenir, sous des prétextes si adroits, des « actes qu'un autre eût délivrés ; accueillir des titres « suspects, en rejeter d'excellents avec des formes si « honnêtes ; augmenter ou diminuer si à propos des « cotes de contribution; prodiguer ou refuser des carte tes d'électeur avec tant de choix et de discernement; « altérer des noms et des dates par une méprise si « opportune ; faire des additions et des omissions si « utilement involontaires ; commettre des erreurs si « ingénieuses, interpréter les lois avec tant de saga- « cité, et vos instructions avec tant de latitude; je « vous ai vu enlever un succès douteux avec tant « d'audace et d'intelligence, et parvenir à la fin pro- « posée par des voies si diverses et si certaines, que

« je vous ai jugé trop évidemment appelé aux affaires « d'État pour vous confier plus longtemps les mien- « nés.

« Suivez, monsieur, au milieu de circonstances « favorables, le cours de vos destinées; j'ose vous < prédire une fortune brillante ; déjà j'ai pour vous « la promesse d'une place importante ; et si mes série vices ont aussi leur récompense, si je suis promu à « de plus hautes fonctions, croyez que je vous appuie- « rai de tout mon crédit, et que je solliciterai en votre « faveur la survivance de ma préfecture, dont je vous « dois les plus beaux fleurons. Mon département « prospérera sous votre administration ; mais pour « que celle de vos biens prospère aussi, faites choix « d'un administrateur qui ait toujours vécu loin des « bureaux ministériels. Je vous salue cordialement. »

Signe certain de servitude chez un peuple quand on voit, dans les discours et les écrits politiques, ce mot « I'Autorité » mis sans cesse où il faudrait : « la Loi. »

Victor Hugo s'était préparé d'abord à l'École polytechnique : on doit toujours s'en souvenir lorsqu'on le veut juger.

Ayant commencé par faire des équations, il a continué en faisant des antithèses, ce qui est tout un.

En art et dans les lettres, qui dit sincérité dit originalité; l'expression originale étant celle qui fixe le mieux la personnalité et, si je puis ainsi parler, note le plus exactement l'accent propre de votre sensation ou de votre pensée.

— Après vous, le journal, s'il vous plaît ?

— Le voilà... Du reste, il n'y a rien.

Il y a : dans les Débats, trois colonnes de cet incomparable moraliste humouristique, Philarète Chasles; dans la Presse, un feuilleton de Saint-Victor; dans le Constitutionnel, une causerie de Sainte-Beuve... Et, pour quatre-vingt-dix-neuf lecteurs sur cent, il n'y a bien dans le journal.

La plupart de nos romanciers de mœurs détaillent une figure à merveille : chaque trait, les grains de beauté ou de laideur, tout enfin, jusqu'aux moindres accidents du visage, est minutieusement reproduit... Mais combien nous donnent les physionomies ?

Un tas de photographes, bien peu de peintres.

J'ai toujours observé l'éloignement des esprits distingués de ce temps-ci pour la forme dramatique.

20Ï NOS GEXS DE LETTKES.

C:la n'était pas autrefois. C'est qu'autrefois lecteurs et spectateurs étaient mêmes gens ; le public (peu nombreux) ne se dédoublait pas ; quand on avait réussi dans le livre, on pouvait, fût-on l'écrivain le plus délicat, en sortir et tenter la scène, sans crainte de se trouver dépaysé dans ce nouveau domaine.

Maintenant, au contraire, nous avons au théâtre deux publics bien distincts, deux publics ennemis : l'un, studieux, lettré, liseur, mais ne comptant pour rien dans les chutes ou les succès, tant il est en minorité; l'autre, qui ne lit pas, d'une intelligence non dégrossie, mais qui est tout le monde et qui fait la loi.

Je n'entends point dénigrer la forme dramatique en elle-même; je constate simplement ici que, vu la composition du public actuel, les esprits distingués font sagement de ne pas s'aventurer au théâtre. On ne peut, en effet, emporter le suffrage de la foule qu'à force de génie ou de médiocrité, la foule ne se donnant qu'à ceux qui la domptent en l'étonnant, ou qui la flattent en ne s'élevant pas au-dessus du vulgaire niveau.

Quant à la charmer par la délicatesse des sentiments et la finesse des nuances (ce qui serait le propre des esprits distingués), voilà une chose parfaitement impossible. Les esprits distingués ont donc raison de ne pas sortir du livre : ils répugnent au théâtre autant que le théâtre leur répugne.

« On ne peut réussir à la scène, ai-je dit, qu'à force de génie ou de médiocrité. » Je me trompe de moitié, peut-être. Qui sait si les grands hommes, qui sont populaires, ne le sont pas pour leurs côtés médiocres ? Qui sait si la fouie n'applaudit pas les drames de Victor Hugo seulement pour ce qu'ils ont de commun avec ceux de M. d'Ennery?

Une image juste et neuve, trouvée par un enfant qui regardait neiger : «Vois, père! le bon Dieu qui

émiette les nuages ! »

Règle générale : Quand un orateur, se reprenant, assure que « l'expression a dépassé sa pensée, » tenez au contraire pour certain qu'elle l'a rendue avec une vive exactitude, une éclatante fidélité.

Est un écrivain supérieur celui qui exprime des idées, des sensations ou des sentiments vrais en un style où l'on ne peut rien changer sans altérer ces idées, ces sentiments, ces sensations mêmes.

On demandait au romancier B*** d'A***, dont le talent est si dramatique, pourquoi il ne donnait rien au théâtre :

« Moi, répondit-il fièrement, entrer en condition chez le public! »

Ce que je déplore dans les lois rigoureuses édictées contre la presse, ce n'est pas tant les peines qu'elles infligent aux écrivains que la timidité à laquelle elles façonnent les esprits.

Je ne sais si jamais les mœurs ont fait les lois; mais, à coup sur, il est des lois qui défont les mœurs.

Plus un écrivain est naturel, et plus il est original.

Une des prétentions les plus vives, les plus criées, du Romantisme — qui fut un enfant sublime, mais n'eut que la raison d'un enfant — était d'abolir la tragédie, pièce à héros.

Or, que sont les drames romantiques, sinon des pièces' à héros ?

Deux catégories de poètes, aujourd'hui.

Les uns, fort nombreux, prétendent exprimer le Rêve et, partant, le circonscrivent, ce qui est une absurdité.

Les autres -se contentent d'exprimer la Réalité, mais l'expriment avec tant de force qu'ils nous transportent au delà.

En sorte que ceux-là, seuls, nous font vraiment rêver, dont les poëmes ne rêvent pas.

Les visiteurs du musée du Luxembourg s'extasient uniformément sur le Cherubini de M. Ingres. Je ne parlerai pas de la peinture. Mais quelle conception, quelle composition plus grotesque ? Une muse, vêtue à V 'antique y posant une couronne sur la tête d'un vieux monsieur en redingote^ décoré de la rosette, et les deux mains appuyées sur sa canne !

C'est Nestor Roqueplan qui fit le mot « Lorette. » La signification du mot crevette, appliqué aux filles libres, ne doit-elle pas être rapportée à Balzac? Je lis dans Ursule Mirouet, p. 132, t. I, édit. Souverain, 1842 :

« Goupil accompagna son camarade bras dessus « bras dessous, en lui disant à l'oreille avec un af- « freux sourire : « Il y a de la crevette à Nemours. « — Qu'est-ce que cela me fait ! lui répondit le fils

« de famille en haussant les épaules, je suis amou- « reux fou d'Esther, la plus céleste créature du « monde! »

Les Revues réussissent admirablement en Angleterre.

En France, non. Chez nous, une seule gagne de l'argent, les autres ruinent leurs propriétaires.

La raison en est toute simple.

Les Anglais, gens réfléchis, esprits posés, ne précipitent rien ; ils ont la patience et la froideur ; — vous devez leur tout dire, leur tout déduire, sans épargner les longueurs : ils les aiment en littérature comme dans la vie courante, étant essentiellement hommes pratiques et de détail. De là, leurs préférences pour les études développées et minutieuses, comme en donnent les Revues — et pour les romans de Dickens et de Thackeray, qui ne sautent rien, qui inventorient jusqu'au moindre mouvement de l'âme et des lèvres.

Nous autres, au contraire, de compréhension rapide et de nature impatiente, nous ne pouvons souffrir qu'on nous traîne longtemps sur un même sujet. Nous sommes pour l'article vif et court, nous sommes nés pour le journal. Comme la Revue est dans le tempérament anglais, le journal est dans le tempérament français.

Mon Dieu ! que nos fondateurs de Revues ont peu le sens de leur pays !

CHlTiQUES A LA MAIN. 209

Une manière excellente pour un auteur d'éprouver ce qu'il vient d'écrire, c'est de se relire à haute voix : il voit bien alors s'il a le mouvement, la vie du style!

Nos critiques, il faut l'avouer, ne s'intéressent guère aux destinées de la littérature et de l'art. Satisfaits d'être, parmi la foule des auteurs , à peu près les seuls qui sachent encore écrire, bien plus artistes et poètes que moralistes, ils semblent avoir à cœur d'isoler l'œuvre, tableau ou livre, offerte à leurs réflexions. Au lieu d'y voir une occasion naturelle d'interroger les tendances contemporaines, ils se jouent paresseusement autour d'ellej; au lieu d'élargir le sujet, ils le circonscrivent et se réduisent volontiers à cet examen stérile : « L'œuvre est-elle bien ou mal faite? » Ils ne regardent point au delà.

Les plus laborieux, les plus réfléchis, ceux qui passent pour avoir des habitudes d'esprit sérieuses, fuient le présent de parti pris. L'avenir se fera tout seul, comme il pourra, c'est leur moindre inquiétude !

Pour eux, ils se retirent dans leur cabinet ; et là, la targette poussée, après avoir matelassé les fenêtres de peur qu'une rumeur du dehors ne les vienne déranger, ils se mettent à fouiller pieusement une vieille malle, un vieux coffre remplis de papiers anciens, et arrivés, la veille, de je ne sais quel grenier de province... Puis, tout à coup, on les voit sortir dans la rue, agitant avec triomphe quelque chiffon épistolaire d'une femme de chambre plus ou moins historique ! Et les autres critiques de tambouriner, à travers journaux et revues, que l'admirable Trois-Étoiles a découvert deux lignes et demie « qui ouvrent un jour tout à fait imprévu sur une des périodes les plus intéressantes de nos annales. »

Vous rappelez-vous l'émotion profonde et burlesque de la critique, lorsque parut le Cahier des pur gâtions (est-ce bien le titre?) de Sa Majesté Louis XIV? Le grand roi se purgeait très-souvent, le grand roi prenait des lavements en quantité, son trône était... percé! — Cette médication acharnée^ cette seringue infatigable expliquaient bien des choses, et ne fallaitil pas récrire l'histoire du règne?

Ingénieux, piquants, jd'un vif attrait pour les blasés et les sceptiques, ils le sont, ces messieurs, je n'y contredis pas. Mais que leur devra l'avenir?

La critique s'amuse.

Sans doute, les petits côtés d'autrefois ne sont pas inutiles à connaître. Mais qu'on ne fasse pas du curieux et de l'anecdotique la préoccupation principale et la première considération ; qu'ils viennent en leur

rang — et qu'ils le gardent; qu'on ne donne pas sans cesse au plus mince renseignement l'importance d'une révélation qui va renouveler la face de l'histoire ! Enfin, que la critique y songe : ses extases prolongées devant une note de pharmacien ou un menu retrouvés, finiraient par la rendre parfaitement ridicule.

On la voudrait plus virile, c'est dire plus féconde. On voudrait qu'elle se montrât ce qu'elle fut en 1830, mais d'une façon plus large, plus humaine, plus philosophique : l'initiatrice, le héraut de la littérature et de l'art nouveaux, que chacun appelle dans l'impatience de son esprit, et qui viendraient plus vite, sommés par elle !

Que fera cette génération? Quels fruits donnerat-elle ? Voilà le point d'interrogation qui sollicite impérieusement la critique. Elle n'y trouvera pas tout de suite une réponse. Mais (n'est-ce pas M. de Girardin qui l'a dit?) l'important est de poser des questions. Une question posée est une question à moitié résolue.

Poser une question , c'est amasser autour d'un même point les efforts intellectuels, centraliser l'é-

tudc publique; c'est provoquer, rapprocher l'avenir ! Et voilà, -'pour le dire en passant, voilà pourquoi, charriant des aperçus faux ou vrais, ce torrent d'idées, le livre : Du principe de l'art et de sa destinalion sociale, me paraît une manifestation esthétique de première ligne, et, compétent ou non dans la discussion de certains tableaux, Proudhon , le critique d'art le plus sérieux de l'époque présente. « Où vont la peinture, l'architecture et la statuaire?» s'est-il demandé. Et rien que de se le demander c'était faire une chose hardie, unique, incroyable.

Voyez, en effet, les appréciations des salons annuels. Quelle pitié! Quelle pauvreté!

Où sont les idées générales, les visées, l'inquiétude de l'avenir ?

Lequel, dans le tas des critiques influents, & pensé à l'art et sur l'art autant que ce démocrate brutal, cet utilitaire en souliers lacés, si lestement plaisanté par les jolis coureurs d'ateliers qui s'y connaissent? Partout, absence complète de vues. Théophile Gautier, pour qui toute réflexion serait désormais une fatigue, en est arrivé à faire des salons par ordre alphabétique, se montrant ainsi du dernier sans-gône envers le lecteur. Sa critique, aujourd'hui, c'est exactement le livret de l'Exposition, avec une petite note pittoresque au bas de chaque nom. Que le Gautier de Y Art moderne est loin de nous !

Paul de Saint-Victor, lui, pour ne pas employer ce procédé de haute impertinence, n'en écrit pas moins, comme son illustre ami, des articles purement exte-

rieurs, s'adressant à l'œil, nullement à l'esprit. Il se borne à faire les portraits des tableaux, — et attrape, il faut le dire, admirablement la ressemblance : on pourrait envoyer le feuilleton chez l'encadreur ! Mais c'est tout. Accompagne-t-il, par hasard, ces reproductions très-précises de quelques réflexions personnelles, elles ont cette portée :

Jacques"^ de la pâte, Charles a du flou, Pierre peint solidement ;

Ce qui rappelle la profondeur de l'universitaire Julien Travers annotant ainsi les êpîtres de Boileau :

Beau vers, image heureuse, tour ingénieux.

Eh ! monsieur, il importe sans doute de nous apprendre que M.Gérôme a correctement couché à plat ventre les Ambassadeurs Siamois et dessiné dans la perfection ces derrières asiatiques ; mais la plus rapide appréciation des tendances de M. Gérôme, empereur de la peinture française, ferait encore mieux notre affaire !

La critique littéraire militante, celle qui prétend nous te;;ir au courant du mouvement des idées, et qui, tout au plus, nous tient au courant du mouve-

ment de la librairie, en est presque au même point que la critique d'art. Elle fait des comptes rendus à la queue-ieu-leu , quand il faudrait des articles d'ensemble, et perd son temps et le nôtre à nous mener par les petits sentiers de quelque aimable intrigue, mêlée artistement comme un jardin anglais, lorsqu'il faudrait nous porter — d'emblée — sur la hauteur d'où l'on embrasse le spectacle général d'une littérature.

Reprenez, au hasard, les journaux et revues de ces dernières années, vous sortirez de la lecture des critiques aussi léger d'idées que vous y êtes entré. Parfois, de ci, de là, perce bien un timide désir d'examiner si nous nous traînerons longtemps encore, avec la résignation d'intelligences esclaves et abruties, des petits romans de mœurs sans émotion, sans style, sans composition, aux poésies incroyables de MM. les formistes. Mais c'est velléité pure, l'écrivain n'insiste pas. — « Où allons-nous?» s'écrie-t-il avec désolation. Seulement, au lieu de commencer l'article par cette question, c'est par elle qu'il le finit; au lieu d'essayer d'y répondre, il signe.

Et, cependant, cette recherche fut-elle jamais plus nécessaire? L'heure où nous sommes ne l'ordonnet-ellepasimpérieusement? Partout des aspirations qui

3t6 NOS GENS DE LETTRES.

ne s'orientent point, qui ne se précisent pas, qui ne se groupent pas. Personne ne tient plus à personne. Nul lien. Plus d'associations intellectuelles.

Je ne mentionne que pour mémoire l'École romantique, depuis longtemps morte pour tout le monde, hormis pour M. Yiennet, qui doit forcément croire à son existence, puisqu'il se croit lui-même un classique... Mais elle est morte et bien morte ! Il ne reste plus d'elle que la folie du costume et du décor, — juste punition de ces grands imprudents qui firent abus du pittoresque et préféraient un pourpoint à un homme. La Tour de JSfesle a logiquement et fatalement abouti à la Biche au lois. Oh! la tragédie est assez vengée !

Pour le Réalisme (tel, du moins, qu'on Ta pratiqué jusqu'à présent), ou, si vous aimez mieux, l'étude de la. petite bête et des petits bourgeois, ses beaux jours sont passés, comme dit la romance. On ne prendra plus un lecteur intelligent avec cette glu : la description de mœurs et de sensations minuscules. Toutes les sous-préfectures se ressemblent, faisant cadre aux mêmes ridicules, aux mêmes puérilités. En avoir peint une seule, c'est les avoir toutes représentées. Quelque talent, quelque patience qu'ils dépensent à cette besogne, les réalistes reproduiront sans cesse les Bourgeois de Molinchart, à quelques nuances près, et saisissables à peine : on peut intéresser éternellement avec les mêmes passions, non avec les mêmes manies ou les mêmes travers. — Les romanciers réalistes, désormais, ne doivent pas se borner à

n'être que les teneurs de livre des mœurs; il leur faut embrasser la Vie moderne d'un plus vaste regard, d'un regard philosophique, s'ils ne veulent que l'attention publique les délaisse tout à fait.

Malgré les blagues épiques d'Alexandre Dumas, qui l'a compromis aux yeux des gens superficiels, le roman historique est peut-être (vu le grand besoin d'éclairer et d'élever le peuple, de l'associer enfin à notre vie intellectuelle) une des formes prédestinées de la littérature. Mais il y faudrait un cœur de citoyen en même temps qu'un génie de poëte. L'écrivain, pour être fécond et pour être nouveau, devrait choisir dans le passé les époques qui font écho a l'âme contemporaine, — les seules, d'ailleurs, dont il puisse être impressionné et, partant, qu'il puisse évoquer à nos yeux, — nous montrer nos pères selon l'esprit, et non pas seulement nos ancêtres matériels, comme s'est réduite à le faire, pour son malheur et sa perte, l'école romantique. Oui, le roman historique ou national1, voilà une des sources ferrugineuses où les lettres françaises épuisées retrouveront leur vitalité qui s'en va.

Car il est temps de nous fortifier, de nous renouveler ; il est temps de refaire des hommes avec ces dilettantes énervés que nous sommes, et de faire des intelligences avec ce peuple, moins entamé que nous, mais que la basse littérature travaille et pénètre

1. Comme l'ont compris et tenté MM. Erckmann-Chatrian dans ces œuvres excellentes : Madame Thérèse, le Conscrit de 1813, etc..

chaque jour davantage; sinon, il n'y aura bientôt plus : en haut, que des délicats; en bas, que des brutes !

Roman ou drame historique, drame ou roman contemporain, qu'importe après tout? Le principal est que nos critiques insistent sur ce point : que, désormais, la littérature doit s'imprégner de l'humanité, jaillir de l'inspiration générale! La renaissance, le salut est à ce prix.

Tant de jeunes imaginations, anxieuses et flottantes, qui se débattent, s'épuisent dans le vague, ne sachant où tourner et appliquer leur effort, accepteraient d'eux une direction, et l'accepteraient avec gratitude! Car, chacun le sent bien aujourd'hui, la réflexion et l'examen doivent précéder la création, et la critique être l'institutrice de la poésie. Cela est bon, cela nous évitera bien des étourderies funestes et nous sauvera de lamentables avortements.

Mais quels sont les critiques dont nous pouvons attendre cette excitation salutaire? Il les faut à la fois jeunes et mûrs, ardents et réfléchis, joignant au sens littéraire le plus fin et à l'intelligence de la situation

présente un grand, un ferme amour de l'avenir. Encore un coup, quels sont-ils?

Est-ce Emile Montégut? Hélas! le souci de nos destinées littéraires ne semble pas le dévorer. Quand on Fa suivi de près, on voit trop que c'est lui-même qu'il a confessé dans les Confessions d'un hypocondriaque. Vraiment, cet écrivain qui se plaît dans son dandysme mystique, portant sa croix avec une charmante mélancolie d'artiste, laissant transparaître à travers ses articles, avec je ne sais quelle grâce douloureuse, les souffrances d'un poëte délicat et blessé, n'est point le critique d'action qu'il nous faut... Il nous fait rêver, et'nous avons besoin de penser!

H. Taine, lui, a la plus sereine insouciance de l'avenir, avenir littéraire ou autre. Il est curieux de nous, mais ne nous aime pas. Il nous explique et ne saurait nous exciter. C'est un critique en arrière, un critique sans initiative, un critique après coup, — et, malgré tout son talent, un critique stérile ! Ne seraitil pas insensé d'attendre un encouragement de celui qui supprime notre âme, c'est-à-dire notre liberté, comme pour s'éviter la fatigue de nous mépriser, et nous déclare à jamais les serfs de notre organisme?

Jules Levallois se dit, et l'est certainement, ami de l'avenir. Mais il s'enlève à chaque instant dans les nuages d'une vague métaphysique religieuse, où sa pensée nous reste à peine distincte, où son style perd* le contour et la netteté. Il nous fuit et nous échappe sans cesse. Il y a, je le crains, en lui, comme en

Emile Monté gut, une âme lasse du Présent, une âme profondément ennuyée... Ennuyée! J'ai intitulé ce morceau : « La critique s'amuse,» j'aurais pu l'intituler aussi bien : « La critique s'ennuie. » Mais n'est-ce pas même chose? Et la critique ne s'amusc-t-elle pas, justement parce qu'elle s'ennuie — et qu'elle désespère?

l"mars 1866.

J'avançais récemment qu'il n'y a plus d'École littéraire en France. (Voir le précédent chapitre.)

Le groupe dont je vais parler n'en est point une, si l'on veut qu'une école s'impose au dehors, s'appuie sur un public. Mais si, la question d'influence écartée, on entend par là toute famille d'écrivains ayant sa poétique spéciale, ses dogmes particuliers, s'affîrmant à l'exclusion de tout ce qui n'est pas elle, proclamant qu'elle seule possède la vérité littéraire, le groupe des impassibles forme certainement une école. Peu nombreuse, sans doute. C'est l'église réduite aux proportions de la chapelle, et d'une chapelle où le Célébrant n'aurait guère pour auditoire que les enfants de chœur nécessités par les répons — et par l'encensoir.

Aussi, parler d'une semblable école, c'est presque pénétrer dans la poésie privée. Mais si l'influence extérieure est nulle, la prétention est considérable, monstrueuse, inouïe, et, par là, vaut qu'on la signale.

Je ne sais pas, dans l'histoire des littératures, un cas pathologique plus étonnant.

Les Impassibles (le mot le dit) excluent la passion des ouvrages d'art et de poésie.

« Sans insensibilité, point de chef-d'œuvre. »

Gomme il arrive pour les plus absurdes et les plus vaines théories, celle-ci part d'un principe d'esthétique tout à fait incontestable, mais faussé, perverti. Ce mensonge a pour tige une vérité. La vérité, la voici :

Que le sens du livre ou du drame sorte naturellement et de lui-même, sans que l'écrivain l'en tire, des situations exprimées. — Expose, ne plaide pas. Distribue la terreur, la pitié, le comique, d'une main invisible. Gouverne le combat du haut de la colline et n'y descends jamais. Sois maître de toi pour rester maître des acteurs et du public. Domine ton œuvre. Sois impersonnel.

La supériorité de Skakspeare, de Molière et de Balzac vient de leur impersonnalité.

Le poëte, pour cela, ne serait-il que cerveau? Mais, alors, comment nous passionnerait-il? D'où partiraient ces cris suprêmes qui traversent le drame et où l'humanité éperdue se reconnaît? Le poëte, rien qu'un cerveau? Non pas; mais une âme aussi, une âme avant tout, immensément impressionnable et

vibrante... Le poëte est réellement tous ses personnages (Eh! peut-on observer les autres ailleurs qu'en soi-même?); par un privilège divin, il souffre la passion universelle ; mais il lui est donné de se dédoubler, pour ainsi dire, d'assister à ses propres déchirements avec impartialité, de se faire le critique de ses plus violentes sensations : en lui le moraliste et l'artiste travaillent parallèlement à l'homme qui éprouve, — et avec une clairvoyance désintéressée qui, mettant chaque chose à son point juste, chaque personnage à son rang logique, établit l'harmonie de l'œuvre; si bien que, l'œuvre terminée, on n'aperçoit plus que l'artiste. L'homme a disparu. Seulement, tout vient de l'homme, il est la source.

Les Impassibles, eux, se refusent à commencer par être des hommes.

Non-seulement ils ne veulent pas qu'on soupçonne en eux ombre d'émotion, mais ils ne veulent pas être émus; bien plus, ils seraient désolés d'émouvoir! « Un poëte qui passionne est un poëte inférieur ; un chef-d'œuvre qui touche, un chef-d'œuvre manqué. »

Le suprême de l'art, suivant eux, consiste à provoquer une approbation purement intellectuelle, — abstraite, dirais-je, s'il y avait un grain de philosophie dans ces têtes vides.

Un jeune écrivain de nos amis combattant ces doctrinaires de l'insensibilité :

« Monsieur, interrompit sévèrement un [d'entre eux, le Parthénon ne m'a jamais fait ni rire ni pleurer, »

Comme Le jeune écrivain insistait et, pour montrer que la douleur inspire d'admirables poëmes, citait la Lettre à M. de Lamartine d' 'Alfred de Musset :

(c Alors, riposta le même Impassible, l'omnibus qui écrase un petit enfant fait de la poésie ? »

Et voilà comme on foudroie un adversaire ! Notre ami, cela va sans dire, resta bouche close devant cette belle raison et se tint oour foudrové.

Ce qui rend particulièrement curieux le cas de messieurs les Impassibles, c'est qu'ils appliquent leur théorie justement dans la poésie lyrique, tout à fait passionnée de sa nature et dont on pourrait dire qu'elle est la sensibilité mise en strophes.

Ils n'ont point d'indignation, d'amour ni de haine (et s'en vantent) : de là leur supériorité lyrique.

« Soyons sereins, mes frères! Jouons de la lyre sur les hauteurs inaccessibles à l'àme humaine; exprimons le vide et le néant, n'exprimons rien! Faisons des vers comme en feraient les cadavres, s'ils pouvaient écrire... Notre Parnasse n'est pas de ce monde... »

Il n'est pas de ce monde, en effet. Rien de ce qui s'y passe et nous impressionne, aucune joie, aucune douleur n'altèrent la sérénité de ces lyriques à l'envers. N'allez pas, en leur présence, faire acte d'enthousiasme ou de colère, gardez de vous intéresser tout

LA DERNIÈRE ÉCOLK. 225

haut à la grande infortune d'un peuple qu'on tourmente, refoulez toute plainte, toute espérance, fermez votre âme! Sinon, préparez-vous à subir leur étonnement hautain. Prononcez-vous le nom de Rome avec une sollicitude douloureuse : « Pardon, monsieur, interrompent-ils froidement, n'est-ce pas un nommé Bismark qui est roi d'Italie? » vous signifiant ainsi d'avoir à taire devant l'Olympe les choses basses de la politique.

Les mots de patrie et de liberté ont le privilège de leur dédain.

Ils n'aiment donc rien? ils ne croient à rien?

Si.

En politique, ils croient au rhythme;

En philosophie, — au rhythme;

En morale, — au rhythme.

« Le rhy-y-y-thme ! le rhy-y-y-thme ! »

Oh! les Brid'oison du Pinde!

Quelque ferme résolution qu'on ait de ne pas s'émouvoir, de ne se départir jamais de cette insensibilité superbe à laquelle on reconnaît les forts, cela n'est point aisé dans un sujet contemporain. Bon gré mal gré, le Présent nous passionne. Aussi, les Impassibles, décidés à ne pas compromettre leur impassibilité, s'adressent-ils de préférence à des temps et des pays tellement éloignés qu'on est, en les traitant,

sûrement prémuni contre les « surprises du cœur. » Voilà d'où sont nés tant de petits néo-grecs, et pourquoi nous avons eu, dans ces dernières années, une resucée de mythologie, bien inattendue après tous les poèmes antiques de Théodore de Banville.

Théodore de Banville, au moins, se jouait dans les sujets païens avec la grâce, un peu mignarde et précieusevmais française après tout, des peintres et sculpteurs du xvuie siècle. Il restait moderne et de son pays quand même.

Ses déesses sont vraiment femme-, quelques-uns disent Parisiennes... Anachronisme, -i l'on veut, mais piquant et qui donne leur originalité à ces odelettes brillantes et légères où triomphe le caprice. Et le caprice, ici, n'exclut pas la passion : sous le vent brûlant de l'inspiration lyrique on voit parfois les marbres anciens palpiter et frémir comme une chair vivante !

Ce n'était pas le compte de messieurs les Impassibles qui, tout au rebours de Banville, se glorifient de

faire des marbres avec des hommes et tiennent la passion pour ennemie de la beauté, la beauté, suivant eux, n'allant pas sans Fi 'nexpression. Aussi résolurent-ils de rendre aux Olympiens leur immobilité sereine, troublée, profanée par un poète impie. Nymphes et Faunes, Hamadryades et Sylvains, Sous-Dieux

et quarts de Dieux, pas une Flore, pas une Pomone, réduite au rôle d'épouvantail à moineaux dans les vergers bourgeois, pas un Vertumne rouillé par la pluie, écaillé par la grêle, devant qui les Impassibles n'aient fait amende honorable — pour cette grande profanation — en vers pompeux, compassés, vides et d'un emportement didactique.

Ce fut un véritable déluge d'odes expiatoires, déluge où se noyèrent tous ces poëtereaux que l'originalité ne portait point, à moins qu'on ne soit original pour appeler Vénus : Kypris; Jupiter : Zeus; Bacchus : Dionysos; Hercule : Héraclès; Sapho : Sappho (avec deux p).

Ah! comme cet étalage d'érudition pittoresque, venant de gens dont la plupart ne sauraient lire, dans le texte, une demi-page d'Homère; comme cette affectation de mots grecs fichés, en guise de grains de beauté, sur la poésie française, nous eût amusés et fait rire, si les pédants n'étaient toujours si profondément ennuyeux!

Quelques impassibles, amis de la vfariété, faisaient alterner la Chine avec la Grèce, les tours de porcelaine avec les blancs Parthénons, et les mandarins avec les nymphes, décrivant le tout avec la patience la plus minutieuse... Car ce n'est pas une des moins folles prétentions de cette école, qui vise pourtant à

l'exactitude plastique, que de peindre ce qu'elle n'a jamais vu.

Certes, l'Olympe est vaste, et la Chine a bien des mandarins, tous plus jolis les uns que les autres en leurs robes multicolores, et se prêtant à merveille aux épîthètes voyantes.

Mais, comme disent les paysans, il n'est pré si dru qui ne se tonde.

Les mythologistes les mieux informés, les magomanes les plus retors ne surent bientôt plus de quel foin nourrir leur Pégase.

Que faire? Revenir à la poésie vivante, exprimer l'amour tout naïvement, un amour qui ne s'appellerait pas Eros, qui ne serait pas de marbre ou de pierre? Y pensez-vous? Et voulez-vous donc abaisser « l'art divin » jusqu'à l'àme humaine ?

Assurément non. Aussi , ne méconnaissons-nous point la beauté des motifs qui viennent de pousser les néo-grecs à se faire... devinez... poètes hindous.

M. Leconte de Liste est le grand prêtre de la pagode où se célébreront désormais les mystères du Rhythme sacré. Voilà que, sur un signe de ce vénérable richi, les Impassibles plongent au plus profond des théogonies asiatiques, et chacun remonte avec sa demi-douzaine de petites idoles, qu'il parera tout à l'heure de bibelots et de verroteries lyriques, mettant

à cette besogne la gravité d'un bambin qui fait toilette à sa poupée neuve.

Puis, quelle gloire d'introduire dans la poésie française une foule de mots exotiques et de noms à consonnances bizarres, qu'elle ne connaissait point encore!

A Zeus et Dionysos ont déjà succédé ( sans compter les Dieux) quelques centaines de héros qui se nomment Rama, Çunacépa, Daçaratha, Lakçmana, Giva, Gwarga, Uheldéda... Et le laurier-rose a fait place au lotos, entendez-vous ? Lotos. On ne disait plus Gypris, on disait Kypris; on ne dit plus lotus, il faut dire lotos, ou l'on n'est que le dernier des Impassibles.

A choses mortes, langue morte. Les Impassibles, gens logiques, professent le culte de la période roidc, figée. Ils frappent leurs strophes. Un de ces messieurs proclamait, l'autre jour, l'auteur de Salammbô, un prosateur bien supérieur à Diderot, Diderot ayant cette infirmité :

La vie et le mouvement dans le style.

Ce qui revient à préférer M. Leconte de Lislc à Lafontaine.

Ils préfèrent, en effet, M. Leconte.

Ainsi, M. Flaubert en prose, M. Leconte de Lisle en

poésie, voilà les modèles de ces jeunes gens qui se disent « formistes. »

De la forme, ils en ont, je l'accorde; mais de style, point.

Tous font très-facilement des vers difficiles. Le malheur est qu'ils les font également : rien ne se ressemble comme deux formistes, et cela par la raison toute simple que la forme est chose artificielle et convenue, qui s'apprend comme l'orthographe ou le trapèze. Une aptitude spéciale, native, n'est point nécessaire, il suffit de s'exercer. Au bout de quelques mois d'exercices, le moindre fabuliste de province disloquera son vers très-convenablement, je le lui garantis, et fera des effets de césure ou de rejet — comme on fait des effets de muscles — à ravir toute une galerie de gobe-mouches littéraires.

Procédé, procédé pur.

La « Grande Lyre » a pour cordes des ficelles qui n'échappent à personne.

Et dire qu'on voit, mêlés à ce troupeau ruminant des impassibles, quelques jeunes gens d'une réelle intelligence I N'est-il pas triste qu'ils se dépensent à ces niaiseries rhythmées et mettent leur orgueil à exprimer le néant? N'est-il pas déplorable de les entendre se déclarer, à vingt-cinq ans, les ennemis de la passion?

Pauvres dupes qui, par horreur de la banalité, par

la rage de vous distinguer quand même, arrivez à l'égalité devant la forme !

Pauvres cerveaux, qui vous emplissez à la hâte d'une érudition baroque, — puisée dans les dictionnaires ou dans les relations de voyage, et dont sourirait le concierge de l'Académie des Inscriptions, — pour la verser ensuite dans des odes uniformément moulées et qui se ressemblent toutes !

Pauvres garçons , qui nous méprisez parce que nous ne disons pas kypris et lotos !

Mais cette folie, cette folie froide ne durera pas. Beaucoup d'entre ces messieurs, je le répète, beaucoup ont de l'intelligence ; plusieurs même ont de l'esprit et font, j'en suis sûr, des poëmes hindous purement par dandysme. Ceux-là ne tarderont pas à s'apercevoir de la vanité de leur œuvre; comprenant quel danger il y aurait, pour l'avenir de leur talent, à continuer ce jeu puéril, ils s'empresseront de redevenir des hommes pour devenir des poètes.

Ce jour-là, la dernière École aura vécu, et je ne la pleurerai certes pas, car qui dit Ecole dit Écoliers.

29 avril 1866.

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