‹ Nos gens de lettresChapitre 13 sur 31 · FREDERIC MISTRAL · texte numérisé non relu

FREDERIC MISTRAL

Un critique démocrate, M. Emile Zola, remarquait, ces jours derniers, et très-justement à mon avis, que l'auteur de Calendau est'« chef de parti » en même temps que poëte. Chef de parti? Entendez par là que Frédéric Mistral commande un groupe littéraire qui regrette... activement les vieilles franchises provençales. Or, après avoir loué le félibre pour ses beaux vers, M. Zola croit démocratique de railler les ardentes espérances du citoyen.

N'est-ce pas railler mal à propos?

Si Ton pouvait, à l'heure présente, traiter sans précautions ce grand sujet, le moins expert aurait, ce me semble, bientôt fait de prouver que les mêmes gens qui vantent les décrets centralisateurs de la République doivent aujourd'hui pousser à lemancipa-

tion des provinces. Quoi que prétende certaine École à courte vue, la centralisation révolutionnaire, en effet, était, dans la pensée de ceux qui l'accomplirent, un moyen seulement, une arme — et non un but : elle ne fut pas dirigée contre les provinces mêmes, mais contre les influences aristocratiques, influences qu'on ne pouvait frapper mortellement qu'en retirant des provinces à Paris toute la vie politique. Cependant, l'idée moderne d'égalité s'interrogerait, prendrait connaissance d'elle-même, se préparerait, deviendrait apte enfin à s'emparer du pays pour le renouveler.

La République ne supprima donc pas et ne voulut pas supprimer , elle suspendit simplement l'action provinciale.

La conclusion est facile à tirer :

Maintenant que la Démocratie a pour elle le nombre et l'élite, que rien plus ne la peut soumettre, — émanciper les provinces, c'est, naturellement, mettre à l'œuvre démocratique une foule d'énergies toutes neuves et, partant, se montrer le fils intelligent et fidèle de la Révolution.

Tel nous apparaît Frédéric Mistral. Et je m'étonne qu'un écrivain révolutionnaire ait pu traiter aussi légèrement le poëte-agitateur. « Il rêve, » dites-vous. Soit. Mais il rêve avec le pays tout entier!

Je ne saurais non plus approuver M. Zola quand il reproche à Mistral (fort doucement, il est vrai) de n'avoir pas choisi les personnages de son poëme parmi les contemporains. Ce faisant, le félibre n'au-

rait-il pas dérobé le but que visait le citoyen ? N'étaitil pas naturel, n'allait-il pas de soi que Mistral évoquât les temps où la Provence jouissait de ses franchises, où le peuple nommait lui-même ses consuls, où chacun enfin se mouvait à son gré dans les institutions municipales? Il me semble lire sous chaque strophe de Calendau : «Voilà ceux que vous étiez, ô mes compatriotes ! Devant ce tableau des libertés anciennes excitez-vous à la fierté civique, ô vous que je conjure de ne pas désespérer encore... Un jour, les Parisiens donneront la volée aux franchises prisonnières; et, ce jour-là, comme vous bénirez les Parisiens, amis qui ne voulez point vous détacher de la France, mais qui la voulez servir avec toute la ferveur des hommes libres ! »

Grâce à l'idée obstinée de centralisation, toujours placée devant- nos esprits et à travers laquelle nous avons coutume de regarder toutes choses, que de fois (je touche ici le point littéraire) n'ai-je pas entendu demander « pourquoi Mistral n'écrit pas en français ?» On part de là pour le nier, on le traite avec superbe de poëte patois, croyant le déshonorer littérairement, croyant l'écraser de cette épithète! Sans rechercher

comment une langue dans laquelle Dante écrivit les deux premiers chants de V Enfer peut être ainsi méprisée, je répondrai par ces quelques lignes d'un critique très-pénétrant : « Vous rendez-vous bien compte de ce qui constitue une langue et de ce qui fait un patois? Quelle différence admettez-vous entre l'une et l'autre?... Ruines d'idiome ou retards de langage, est-ce que le génie, lorsqu'il naît au sein des patois, ne les relève pas si ce sont des ruines, ne les avance pas si ce sont des retardements1? »

Mistral, un patoisant! Moi, je vous dis que lorsqu'un patois réfléchit la Nature en ces images brillantes et nettes ; qu'il exprime , tantôt avec cette grâce, tantôt avec cette énergie, les situations les plus diverses, les sentiments les plus fins comme les plus violents ; qu'il montre avec ce relief les hommes et les choses; qu'il unit cette ampleur à cette fermeté; je vous dis qu'un tel patois est une langue et (consécration définitive pour une langue!) une langue qui convient merveilleusement au peuple ardent qui la parle, au paysage éclatant qu'elle décrit.

Ce paysage, Mistral l'a fixé dans Calendau avec une précision, et, tout à la fois, une magnificence incomparables, — chaque strophe est comme un lac où se regardent le soleil et les forêts ! Mais ce qu'il a de particulier , de caractéristique, c'est l'enthousiasme qui le saisit devant la Nature : de là, un mouvement, un emportement de style qu'on ne trouve guère chez

1. Les OEuvres et les hommes, par J. Barbey d'Aurevilly, t. III

les descriptifs. La Nature l'enivre, il ne se possède plus, et ses vers se précipitent avec la fougue d'une déclaration passionnée.

Ce vif amour pour les choses n'absorbe pas le poëte, et Ton peut dire que, si Mistral aime ardemment le paysage, nul aussi n'a parlé des paysans et ne leur a parlé d'une âme plus émue. Car ils sont pour eux surtout, ces admirables livres : Mireille et Calendait, — pour eux, qu'il sait bien trempés et qu'il veut libres, et que sa poésie exhorte sans cesse à tous les fiers sentiments. Non, je n'imagine pas de plus vraie et de plus heureuse gloire que celle de ce félibre qui s'inquiète de faire des citoyens en faisant de beaux vers!

C'est le moment de citer un fragment de lettre intime, où l'on verra quelle est la sollicitude incessante de ce tendre et vigoureux génie pour les ouvriers de la terre. Donc, le 3 novembre 1864, Frédéric Mistral écrivait de la sorte à certain ami qui, dans une étude littéraire, avait traité sans indulgence les paysans limousins : I

'« ... Une question sur laquelle je crois devoir vous combattre est celle des paysans. Il m'est impossible d admettre que vos paysans — qui, après tout, parlent la langue d'Oc et sont fils du soleil — soient mauvais et abêtis comme ceux que vous peignez! Prenez garde, mon bon ami, ne vous fiez pas au dire des petits bourgeois de province (ennemis-nés du paysan), ne vous laissez pas rebuter par la senteur de l'ail et la rudesse de l'écorce, allez manger et boire avec eux, et vous serez ravi des qualités humaines qui sont encore

en eux. Me ferais-je illusion? Les courses de taureaux, la conservation vivace de la langue provençale, les fêtes grecques en plein air (lutte, saut, course, etc..) et nos vieilles traditions municipales — toutes choses qu'on nous reproche et qu'on nous arrache avec la peau — auraient-elles contribué à sauver les paysans de Provence de l'humiliation morale que vous trouvez chez les vôtres? Je ne sais; mais, pour moi, les vrais hommes, dignes de ce nom, les seuls qui offrent encore à l'artiste des mouvements naturels, des lignes gracieuses, des couleurs accentuées, des passions indomptables, ce sont les hommes de la terre. Ils aiment la terre avec rage, c'est vrai; mais quel homme, s'il n'avait pas au cœur cette passion sauvage, pourrait subir, toute une vie, cette lutte harassante avec le sol pour quarante sous par jour? Et puis, pour arriver à l'indépendance, quelle autre voie ont-ils que la conquête de la glèbe? Allons, mon beau, ne soyez pas si dur aux nourriciers de notre espèce, — et, pour aujourd'hui, restons-en là... Vous m'avez mis en colère. »

Les plus secs s'attendrissent a cette cordialité pour les pauvres gens; — les plus sceptiques se sentent pénétrés de respect devant le poëte, s'ils ont l'heur de

le rencontrer et de causer avec lui : tant les naïfs comme F. Mistral dégagent je lie sais quoi de grand, de vénérable, de presque auguste qui, tout d'abord, déconcerte la mauvaise ironie parisienne! En désirezvous la preuve?

Au printemps de 1864, Mistral ayant fait le voyage de Paris pour entendre sa Mireille mise en opéra par Gounod, quelques écrivains voulurent fêter, verre en main, l'illustre félibre. Rendez-vous fut pris à la Maison-Dorée.

On causait, on cancanait à la parisienne, quand Mistral, qui souriait — un peu par bienséance, je crois, et sans trop les comprendre — à ces jolis riens artificiels, à ces folies froides, se leva tout à coup et, tendant sa coupe de Champagne à travers la table, dit simplement : « Mes amis, je bois à la sainte poésie. »

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