NOS
Monsieur,
Je suis des trois ou quatre mille qui vous doivent cette jouissance exquise de lire, chaque lundi, la prose la plus savante et, tout à la fois, la plus aisée qui s'écrive en France. Nul, autant que vous, n'a l'expression délicate et familière, relevée à point d'une image imprévue; et c'est avec un bonheui incomparable que vous reprenez des tours abandonnés depuis longtemps : vous les fondez si biei\ dans votre prose d'une couleur toute moderne, ils s'harmonisent et font [si bien corps avec l'ensemble qu'ils vous appartiennent vraiment comme le reste.
C'est une assimilation réelle, mais dont n'est altérée en rien votre originalité. Ici, l'art a des airs de primesaut.
Mérite bien rare, en ce moment surtout où nombre d'écrivains font de l'archaïsme et en font si lourdement! Pauvres diables qui s'imaginent donnera leur phrase la grande mine du xviie siècle, parce qu'ils disent <* les honnêtes gens-» et plaquent çà et là quelques autres expressions qu'ils ont eu soin de noter sur leur petit cahier, au fur et à mesure, en lisant Hamilton ou Sévigné! Je ne sais pas de spectacle ridicule comme les visées au grand seigneur de ces professeurs déclassés.
L'exemple de M. Cousin leur a tourné la tête.
Mais ce ne sont que des enfants à côté de ce rhéteur opiniâtre qui, — nous devons l'avouer, — a fini par se faire un style qui est presque un trompe-l'œil. Chez lui, rien de l'alliage contemporain; chaque mot, chaque tour a été sévèrement contrôlé avant qu'on l'ait admis. M. Cousin restitue en ses écrits la langue du xviie siècle (surtout dans ce qu'elle a de solennel et de théâtral) avec le même soin et la même habileté que M. Ad. Yiollet-Leduc mit à restituer le château de Pierrefonds. Est-ce à dire que M. Viollet soit un grand artiste et M. Cousin un grand écrivain? Il ne leur manque pour cela que l'originalité.
Ah! comme vous êtes loin, Monsieur, de ces vains archéologues, et comme vous souriez de tout leur apparat! Quant à moi, combien d'ouvrages de combien de Cousin ne donnerais-je pas pour cent pages de vos
critiques dont la prose souple, légère, ondoyante, effleure à peine, semble-t-il, indique seulement, mais, avec « ses airs de n'y pas toucher, » ne laisse rien d'impénétré; et, se jouant sans effort autour des œuvres les plus différentes, en réfléchit comme dans un vif miroir les nuances et les aspects changeants — qu'elle nous renvoie avec une fidélité singulière.
L'œuvre examinée transparaît véritablement à travers votre critique : si bien que, une fois qu'on vous a lu, on ne songe point à passer au livre dont vous avez traité. On a même comme une appréhension de gourmet, comme une peur de gâter son plaisir ! Et, d'ailleurs, à quoi bon ? Ne refaites-vous pas le livre en même temps que vous l'appréciez, c'est-à-dire que vous nous le donnez épuré? Il est tout aussi savoureux, mais ce qu'il y avait en lui de grossier et pouvant révolter les délicats a été savamment enlevé ; transvasé dans votre critique, il prend plus de clarté, devient plus lumineux à l'œil, sans rien perdre du bouquet originel.
C'est pourquoi, Monsieur, l'on ne peut dire qu'il y ait profit réel, positif, à s'attirer votre appréciation. Plus vous êtes sympathique, plus vous caressez l'œuvre, — et plus votre article est charmeur, et moins nous désirons d'aller voir dans l'œuvre même si vous avez raison.
Si j'étais de MM. les libraires, je ne vous enverrais point mes auteurs : vous aidez à la réputation, mais vous nuisez à la vente.
Il est vrai que ce péril de passer par votre critique et de s'y fondre en s'y épurant n'est guère à redouter pour les gens de lettres de nos jours, dont les ouvrages demeurent le plus souvent pour vous comme s'ils n'existaient pas. Cette omission, ou ce dédain s'explique de soi, d'ailleurs, et je vous comprends. Vous êtes, naturellement, par destinée intellectuelle, éloigné des productions d'un temps qui n'a plus la finesse, la grâce, ni le charme, toutes choses divines et légères dont se compose votre adorable talent; d'instinct, vous retournez aux époques où, pour mériter ce beau titre d'homme de lettres français, il fallait avoir connu beaucoup de femmes et leur avoir comme surpris le don de la grâce dans un commerce assidu. Rien que de simple, encore une fois, à votre dédain pour la littérature courante, et à vos préférences pour les écrits des époques délicates, — sur lesquels des éditions multipliées vous donnent occasion de revenir sans cesse (mais sans vous répéter jamais), pour notre plus grand plaisir et aussi pour notre plus grande instruction.
Car, il faut bien vous l'apprendre à vous, Monsieur, qui demeurez au bout de Paris, clos dans une petite
maison discrète de la rue Montparnasse, loin de la multitude littéraire et des éditeurs qui vivent sur elle, l'ignorance de la nouvelle génération est incroyable ! Il y a des littérateurs, il n'y a plus de lettrés. Les jeunes gens ont oublié le chemin des bibliothèques publiques où leurs pères se hâtaient jadis et se disputaient les places ; — pour les cabinets de lecture, ils ne s'y arrêtent que juste la minute nécessaire pour dévorer les dépêches de l'agence Iïavas, ce qui ne les nourrit pas suffisamment.
Bref, ILS NE SAVENT RIEN.
J'en connais, sans mentir, et je ne parle pas des moins doués, qui n'ont jamais lu de Sévigné, Montaigne ou Saint-Simon que les fragments cités dans vos articles. Ah î prendre un livre, c'est toute une affaire, et puis, on ne fume pas dans les bibliothèques.
Par cette ignorance, pour le dire en passant, s'explique la mort de la conversation littéraire. Elle est morte et bien morte, en effet! A part quelques groupes de la génération précédente où l'on se trouve mêlé de loin en loin, je n'ai pas souvenir d'avoir assisté, dans les réunions familières de jeunes gens, à aucune de ces causeries sur les choses de l'esprit, d'où l'on sort plus frais et plus souple, comme d'un bain, et qui disposent admirablement, sans qu'on s'en aperçoive, aux travaux du lendemain. Un de nous, plus cultivé, d'un cerveau plus meublé, ouvrc-t-il l'entretien sur l'ouvrage récemment paru, chacun tend l'oreille et l'esprit, — on se prépare. Mais voilà que, au bout de cinq minutes, à peine quelques
ripostes échangées, à peine les idées mises en mouvement, la causerie s'arrête, et c'est fatal : la mémoire déserte refuse ces rapprochements imprévus, ces analogies qui, jaillissant à mesure des intelligences approvisionnées, ravivent à tout moment la conversation, qui semblait épuisée et qui recommence à courir de plus belle. Plus de nuances, plus d'aperçus, plus d'échappées. On juge l'œuvre nouvelle isolément, et comme si l'on était né de la veille. Ce n'est pas long ! On a tout dit quand on a dit : « C'est réussi, » ou « ce n'est pas réussi, » un mot de cabotin qui peint à merveille la grossièreté des jeunes esprits.
Donc, on ne parle plus littérature. Si, pourtant : le lundi ; on essaye, du moins. Ce jour-là, des gens que vous aviez, toute la semaine, vus prendre leur grog silencieusement, abîmés dans une sorte de rêverie somnolente qui est la mort à l'intelligence, se réveillent en sursaut et, secouant leur brouillard : « Ayez-vous lu ce matin l'article de Sainte-Beuve? » Voilà l'invariable question par laquelle cent hommes de lettres s'abordent le lundi dans les cafés littéraires.
Et ils se mettent à causer de votre article, mais surtout d'ajjrès votre article.
Oui, Monsieur, pour cette jeunesse lâche et sans initiative, déshabituée du travail substantiel des bibliothèques, vous êtes la seule nourriture intellectuelle prise assidûment. C'est que vous écrivez « dans les journaux! » On peut vous lire en remuant sa demitasse et en fumant son cigare. Une autre raison, qui vous agréera davantage et qu'il faut dire à la décharge des jeunes gens, et en manière de circonstance atténuante, c'est que, profondément artiste elle-même, notre génération aime en vous l'artiste qui pare le critique. Cette langue abondante et précise, qui se renouvelle incessamment à une source d'images jamais ralentie, l'attire d'abord ; mais c'est votre aisance parfaite, votre grâce qui nous charme pardessus tout, justement parce que nous ne l'avons pas, hélas ! que nous la regrettons, et qu'il n'est rien de beau dans ce monde comme la grâce, qui recule indéfiniment la vieillesse !
Votre style est même plus jeune, plus libre que jamais; il s'est dépouillé, à mesure que vous avanciez dans la vie, de ce qu'il y avait en lui d'alliage étranger et d'école. Vous êtes devenu plus pur en devenant plus familier et sans retrancher rien du pittoresque et de la richesse des premières années. Votre style aujourd'hui a son originalité pleine. Quant au point de vue, il s'est élargi : fermement établi sur cette cime de l'âge mûr, — dont la plupart de vos contemporains descendent Vautre versant, avec quelle fai-
blesse et quel air vieillot ! — de cette hauteur sereine où les vapeurs des passions et du parti pris, qui brouillent trop souvent le regard, n'arrivent pas et ne peuvent vous illusionner, votre œil voit mieux qu'autrefois le pays intellectuel et en pénètre plus sûrement les détails. Plus de surprises possibles, plus de mirages à redouter; mais surtout plus de vallon romantique où si volontiers jadis on eût réduit le monde! Chaque chose a été remise à son point et à son rang.
Eh bien, cette étendue, cette impartialité de regard, beaucoup vous en font un crime : votre sagesse est un manque de sens moral. Ils vous en veulent de ne conclure jamais, et déclarent, indignés, que vous n'avez ni convictions politiques ni convictions religieuses. Ils ne songent point qu'avec cette intelligence perçante, qui découvre sans cesse de nouvelles nuances dans les choses et de nouveaux côtés, il est bien difficile que vous ne soyez pas pris comme d'un éblouissement de conclusions, et très-explicable que vous hésitiez avant de vous fixer à aucune. Moi aussi, d'abord, j'ai mêlé mon reproche à ces accusations ; mais, réflexion faite, et en vous lisant avec plus de suite, vous me semblez plus à plaindre qu'à blâmer. Je ne puis me résoudre à voir, dans ce défaut de conclusions, l'indifférence méditée, l'abandon volontaire de la vérité, je suis tenté d'y reconnaître plutôt votre respect désespéré pour elle ! Ne croyant pouvoir nous la donner pleine et entière, vous ne prenez pas sur vous de la proclamer ; il vous paraît plus honnête de
nous communiquer simplement vos recherches et vos indications.
Êtes-vous donc pendable pour montrer ces scrupules? Doit-on vous accabler parce qu'il vous répugne de couvrir (à l'exemple de tant d'autres) votre incertitude intérieure d'une conviction artificielle et toute de convenance?
Aussi, je me dis qu'il y faut regarder attentivement avant de condamner les gens, qu'il faut avoir ici deux poids et deux mesures, que ce qui devait sembler à l'un d'une solution toute nette et toute simple paraît quelquefois bien difficile à l'autre ; qu'enfin on peut trouver à certaines indécisions des atténuations singulières. Et, sans que, pour cela, ma croyance absolue en la Liberté soit le moindrement ébranlée, devant ces hommes qu'elle a quittés, la tristesse, je le sens bien, est plus juste que la colère... Leur vacillation perpétuelle est-elle imputable à leur caractère, — ne l'est-elle pas davantage à cet esprit éternellement curieux et jamais contenté?
En serions-nous donc réduit, hélas ! à maudire l'infatigable recherche ? Et ne faut-il pas un peu pardonner à ceux qui l'ont beaucoup aimée ?
Mais si la plupart vous refusent, avec raison, des convictions politiques et religieuses, ils ne peuvent nier du moins votre dévotion aux belles-lettres. Ici, votre foi n'a jamais hésité. Si vous ne sacrifiez plus à quelques idoles ornées de préférence dans vos commencements, vous n'en servez qu'avec plus de feu l'Art qui, lui aussi, est un Dieu jaloux et ne veut pas de ces petits autels à côté du sien ! Vous n'avez aujourd'hui d'autre Dieu que Dieu, et, ne s'éparpillant plus en superstitions latérales, votre ferveur est devenue plus vive pour le Seul adorable... Desservant fidèle et sévère, vous ne souffrez qu'on approche de Lui qu'avec tremblement et après s'être purifié par les veilles studieuses.
Qu'on manque à tout le reste, vous vous contenez, car vous n'êtes passer encore; mais qu'on ne manque pas à l'Art, que vous gardez! ou plus de ménagements alors, plus de politesses de style. Ce n'est pas assez de l'ironie émoussée exprès et dont les amourspropres sont à peine contusionnés; vous démouchetez votre critique, il vous faut l'épée qui entre et fait jaillir le sang, tout le sang! Vous ne vous contentez
plus des ecchymoses, vous tuez bel et bien, — et vous vous entendez à faire souffrir longtemps.
Ne vous a-t-on pas vu, l'août dernier, faire un exemple terrible sur cet imprudent commentateur de La Rochefoucauld, que vous avez si cruellement, — si justement, — renvoyé de ses ambitions littéraires au jockey-club et à l'élève des chevaux anglais ? S'il a tant soi peu de bon sens, voilà un homme mort pour les imprimeurs.
Je ne vous cacherai pas, Monsieur, que j'ai goûté un vif plaisir à la mortification d'un de ces Beaux trop habitués à voir impunies les libertés qu'ils prennent avec les Lettres françaises. Il était temps de faire un exemple. Car de ces aimables coureurs de salons, qui font de la littérature « à leurs moments perdus, » et qai prétendent écrire sur Montaigne ou La Rochefoucauld, parce qu'ils auront satisfait à quelque boutrimé dans une soirée où personne ne savait de combien de syllabes se compose un alexandrin, de ces Trissotins souriants l'engeance s'accroît de plus en plus, emplit les journaux, et partout triomphe insolemment de par le droit divin de l'insignifiance !
Vous avez bien fait, Monsieur, de vous montrer sans pitié. Je regrette seulement que vos colères n^clatent pas plus souvent. Pour un dont vous avez fait honte au public, il en est vingt qu'il accueille et caresse ! Ils ont beau écrire des niaiseries niaisement, ce public, qui trouverait de l'esprit à Midas si on ne l'avertissait pas, murmure « qu'ils écrivent bien ; » et les Insignifiants finissent par ajouter, sans protesta-
tions, à leurs palmes d'auditeurs au conseil d'État le laurier littéraire.
Même un jour arrive qu'on les décore, non pour services rendus dans les bureaux, mais comme écrivains français ! Et, il faut bien le dire, ils atteignent à la croix, épaulés parles directeurs des grands journaux, très-hospitaliers à la prose enfantine et qui, même à prix égal, la préfèrent aux talents virils.
Il existe un triple motif à l'intrusion des Insignifiants dans les feuilletons et les variétés, et une raison souveraine aussi pour que, une fois attablés à ces râteliers, quelques ruades qu'ils lancent contre la grammaire, on continue de les y nourrir. D'abord, ils ont pour eux tous leurs pairs en médiocrité qui, généralement, rachètent leur peu de littérature par beaucoup de relations importantes; ensuite, ils sont attentifs aux remontrances paternelles des directeurs, — lesquels dirigent leur prose comme on dirige les consciences, — et tout à fait dociles aux corrections et aux coupures ; enfin, grand point, considération suprême ! ils ne compromettent jamais le journal.
Montrer une complaisance universelle, ne jamais piquer un amour-propre ; en un mot, ne pas se faire
d'ennemis : voilà leur règle de conduite. Tout louer, excellente méthode ! C'est une façon d'implorer pour soi l'indulgence des autres, et c'est même à ce prix seul qu'ils peuvent l'espérer. Philintes de la critique, ils passent donc leur vie à balancer l'encensoir sous le nez de toutes les médiocrités influentes ; — chaque fois qu'ils parlent d'un ouvrage, ils ont l'air de souhaiter sa fête à l'auteur : tout y est, jusqu'au style des modèles de compliments à l'usage des petits garçons.
Rien de poli comme ces messieurs.
Ce sont eux qui écrivent, sans sourciller, que « M.Legouvé exprime de nobles sentiments dans une poésie élégante. »
Après tout, y a-t-il calcul et manœuvre de leur part? n'y aurait-il pas insuffisance plutôt, manque de moyens, comme dit Veuillot? A franchement parler, je comprends qu'avec la meilleure volonté du monde M. Etienne Enault, par exemple, fût embarrassé de venger la langue française insultée. Aussi, vous diraisje volontiers : « Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce qu'ils font, » si, encore une fois, ils n'étaient encombrants et s'ils n'avilissaient (à leur insu, je le veux bien) la critique contemporaine.
Oh! ces gens-là, — seraient-ils innocents, — je les abhorre pour leur funeste influence, et toujours, quand je les rencontrerai, je les frapperai de ma plume impitoyable. Grâce à eux, grâce à leur complaisance imperturbable, la grande presse en est arrivée à traiter la critique comme une servante, à lui interdire tout
libre parler, toute fierté, tout honneur. N'est-il pas vraiment scandaleux, lorsque M. Ratisbonne et autres sont moelleusement installés aux places en vue et sur le même rang que MM. de Pontmartin et Montégut, lorsque M. Gustave Glaudin supplée au Moniteur Théophile Gautier en mission, n'est-il pas scandaleux que des écrivains de la valeur de Barbey d'Aurevilly, Xavier Aubryet, Hippolyte Babou, n'aient pas où poser leur plume 4 ? Ils ont quelque chose à dire, — ils compromettraient le journal !
Mais serait-il prudent de les attaquer en foule et de multiplier vos justices sommaires? Cette franc-maçonnerie des Insignifiants est bien à craindre, ayant des grands maîtres en plus d'un haut lieu! Et vous-même, malgré votre gloire littéraire qui vous devrait abriter de toutes les rancunes, peut-être vous serait-il fatal de porter encore quelques coups comme celui que vous avez déchargé sur la tête fragile d'un commentateur indiqué plus haut.
Mais j'exagère le péril. Vous, Monsieur (vous seul, peut-être,) pouvez tout risquer sans risquer rien. Quelque secret désir qu'eût le Constitutionnel de vous remplacer par M. Bernard Derosne, il n'oserait jamais ce coup d'État. Mettez-vous donc quelquefois en colère, je vous en supplie; interrompez, de temps à autre, vos chers entretiens sur les grands écrivains morts pour descendre dans la littérature contemporaine et la purger de cette lèpre envahissante des