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tout brillants encore de la pluie du lavoir, étendent leur linge sur des cordes qui relient familièrement les maisons. La vie d'intérieur débordant au dehors, la maison se déversant dans la rue, le sans-façon provincial et Paris populaire : il me plaît d'avoir à chercher là le conteur des Oies de Noël.
Voilà son logis, blanc avec des volets verts, — et pur de tout concierge.
On traverse d'abord une salle à manger fort avenante, qui semble vous sourire avec ses murs reluisant d'assiettes, de soupières et de saladiers peints de mille couleurs vives et joyeuses : une tapisserie de faïence. Cette collection, orgueil et coquetterie de Champfleury, n'a certes pas la valeur artistique de celle du statuaire Le Véel, mais les historiographes ne lui refuseront pas leur intérêt ; — ce sont toutes pièces fabriquées pendant la Révolution, enluminées d'allégories patriotiques, couvertes d'inscriptions jacobines... Quel précieux appendice à l'œuvre de M. Thiers que cette vaisselle de bibliothèque !
C'est avec un certain soulagement qu'on passe de cette salle à manger si curieuse, mais où l'on a toujours peur de casser quelque chose, dans le cabinet de M. Champfleury. Vous quittez la faïence populaire; voici, là-bas, devant vous, serrée entre deux planchettes, la littérature populaire par excellence : une collection de la Bibliothèque bleue. Aux murailles, quelques images d'Épinal, et deux toiles gaillardes brossées par un artiste leste et naïf. A droite, un piano ; au milieu de la chambre qu'elle encombre, une vaste
table en chêne semée des livres les plus fameux et des publications les plus ignorées, car il lit tout, ce fureteur! et où se pousuivent des petits carrés de papier pointillés d'une écriture microscopique, irrégulière, abrégée, illisible. Une lettre de Champfleury, c'est la mort aux yeux.
C'est à cette table qu'il écrit, distrait parfois par les jeux éclatants d'une école primaire dont la cour boisée tapage sous sa fenêtre, et qui fait, aujourd'hui comme autrefois, enrager l'infortuné professeur Deltheil.
Dans la chambre à coucher, un incendie de Goya vous tire l'œil par son fracas de couleurs : on devine çà et là, plus qu'on ne les voit, des formes vagues qui se sauvent éperdurtient et qui, peut-être, sont des hommes. Tout auprès, un tableau, peint avec du noir et du blanc, représente un groupe de moines violâtres, les plus étranges qu'on puisse imaginer... Sont-ce des moines? Cette peinture, assure Champfleury, est d'un maître espagnol et fou, dont lui seul, Champfleury, sait le nom !
Dans la salle à manger, l'art populaire ou familier; ici, l'art fantastique : vous voyez peu à peu l'écrivain sortir de l'homme.
Champfleury travaille de six heures à midi, s'interrompant de temps à autre pour boire une gorgée d'eau pure. «Tu iras loin avec ton café ! Tu te brûles à grand feu. Lève-toi donc à cinq heures du matin, mets sur ta I able une grande carafe d'eau fraîche, tu verras comme l'eau fera couler des idées claires dans ta plume. » [Aventures de Mademoiselle Mariette.)
Vers midi, Champfleury déjeune, s'habille et sort. Il marche vite, le buste en avant, J'œil en voyage, quêtant sans cesse à droite et à gauche. C'est inouï, ce qu'il voit dans sa journée d'hommes et de choses ! Ateliers d'artistes, boutiques de brocanteurs et de libraires, bureaux de journaux, bureaux de revues, on le rencontre partout, il s'inquiète et s'informe de tout, il sait tout ! Il a des amis parmi les internes d'hôpitaux, il connaît des directeurs de prison, il tutoie des employés de l'Assistance publique ; il a ses entrées àBicêtre, qui lui paraît le plus intéressant des théâtres. Car, s'il aime les excentriques, il adore les fous. Les fous, malheureusement, sont insaisissables et impossibles à peindre.
Avec un esprit fin et pénétrant comme le sien, prompt à s'assimiler les personnes et les objets, vous comprenez quelle fortune d'observations il vient d'amasser et rapporte à la maison.
Bien qu'il voie beaucoup de monde, Champfleury cause peu. Est-ce crainte de se dépenser inutilement ou difficulté de parole? Les deux à la fois. Son esprit réfléchi répugne aux frivolités de l'improvisation, sa conversation est paresseuse et manque de traits.
Il passe presque toutes ses soirées au concert ou dans un théâtre lyrique. On le voit souvent chez Musard en compagnie de son ami Richard Wagner qu'il a, jusqu'à l'écroulement définitif du Tanhœuser, soutenu de ses articles et de ses brochures, comme il avait fait jadis pour Gustave Courbet. Car il a l'esprit de lutte, mais à la manière des natures froides, appuyé etcom-
piété par l'esprit de persistance; et, ce qui finit de le rendre très-redoutable, il est l'indépendance même. Amitiés, menaces, flatteries, intérêt personnel, influences d'en haut, rien n'a pu jamais agenouiller cette résolution! Elles sont de lui, ces fières paroles : « Ne fais de concessions à personne... On te demande un article pour la paix, fais- le pour la guerre, si tel est ton avis, quand même tu devrais faire supprimer le journal.» (Grandes figures d'hier et d'aujourd'hui.)
Le dessus sérieux et froid de Ghampfleury cache un fond espiègle et malicieux, qui, parfois, crève la surface : il est loustic. A certaines heures, l'affreux mystificateur qui fut, vers 1840, la terreur de Laon, cet infatigable vaurien, qui consacra tant de nuits à décrocher les enseignes et les contrevents de sa ville natale, remonte en lui, formidable comme autrefois.
Une anecdote. On y verra jusqu'où il pousse la hardiesse et le génie de la mystification.
En ce temps-là, un magnifique écrivain, dont les poésies et les contes, merveilles de style imagé, démontrent péremptoirement que la langue française est la plus riche de toutes les langues, postulait pour l'Académie.
« Ya donc aux soirées de Mme Ancelot, lui dit Ghampfleury, ta candidature s'en trouvera bien. »
Trois jours après, le poëte fait son entrée dans ce cabinet des antiques : çà et là, éparpillés en groupes, des vieillards centenaires glapissaient sur la décadence intellectuelle ; — seul, isolé de l'aigre tumulte, un grave personnage était adossé contre la cheminée. Les
cheveux ramassés en houppe au-dessus du front, la cravate blanche, large et profonde, où le menton s'abîmait, le buste et les cuisses perdus dans un vaste habit à la française, tout le disait, tout le proclamait : cet homme avait été touché par la Tragédie !
« C'en est ww, » pensa le poète.
Et, le voyant seul, il approche, salue religieusement, se nomme — et pose sa candidature.]
«Ah! c'est vous ! fait négligemment l'immortel. Je n'ai pas lu vos ouvrages... Mais on dit que vous avez quelques lettres. Seulement, vos tendances sont déplorables.
— Je suis le premier, monsieur, à déplorer les exagérations...
— Exagérations! exagérations! Sachez, monsieur, que je n'exagère jamais.
— Allons, il est sourd, murmura le poète.
— N'étiez-vous pas des romantiques? reprit sèchement le vieillard.
— Les entraînements de la jeunesse, monsieur...
— Qu'est-ce que cela signifie? Tel que vous me voyez, je ne me suis jamais laissé entraîner, moi! Un ancien l'a dit : « Quand la borne est franchie, il n'est plus de limites. »
— C'était un sage, riposta le poète. Ah! il faut toujours se retremper aux sources pures de l'antiquité ; il n'y a que l'antiquité, monsieur, je le sens bien aujourd'hui, si bien, que je prépare en ce moment une traduction de Thucydide qui, j'ose l'espérer, emportera votre suffrage.
— Mais vos antécédents, les pouvez-vous effacer?... Et, d'ailleurs, nous n'avons fait déjà que trop de concessions à la littérature subversive : c'est assez d'un Legouvé parmi nous. »
L'entretien dura longtemps. Le poëte, en proie au vertige académique, finit par vouer ses œuvres à l'expurgation et renia Victor Hugo par trois fois.
« Eh bien! c'est égal, dit doucement Ghampfleury, émergeant tout à coup de la cravate blanche, tu n'auras pas ma voix. »
Vous pensez le scandale! Mais comment avait-il pénétré dans le temple, par quel sortilège infernal, lui, Champfleury, le maudit et l'excommunié? On a dit qu'il s'était fait présenter le matin même à Mme Ancelot, sous le nom de Florestan Dufour, mainteneur des Jeux Floraux en mission poétique à Paris !
Rien ne m'étonne de cet/£ enragé mystificateur.
20 janvier 1863.
La dernière Revue de Vannée touche à sa dernière affiche.
C'est un spectacle consolant que de voir disparaître, tour à tour, dans le gouffre aux inepties, — un gouffre très-fréquenté, — ces pièces qui faisaient bondir d'indignation les grammaires les moins puritaines.
Hélas ! elles remonteront sur l'eau ; elles reviendront aux neiges prochaines, comme elles reviennent depuis vingt ans, insulter à l'esprit, au goût, à la langue française. C'est leur mission, à laquelle elles ne failliront jamais, les vaudevillistes en ont fait le serment ! Tous leurs couplets de jeunesse, refusés jadis au Petit-Lazary, ils les chercheront, les rassembleront et les verseront encore dans ces Revues de l'année, qu'on pourrait appeler des vaudevilles collecteurs : en bonne économie de vaudevilliste, il ne faut pas qu'un seul couplet se perde.
Pauvres Revues! elle3 sont l'hôpital où trouvent asile tous les calembours mal venus, tous les mots chétifs, et tous les brocards hors d'âge.
Le public, du reste, se presse à ces spectacles et s'y amuse. Puis, il conclut gravement à la décadence littéraire !
Il existe, à l'usage spécial des Revues, une mytho ' logie qui me plonge dans l'étonnement : on y voit la déesse Pavillon-d' Armenonville , la nymphe Caout^ chouc-imperméable, la dryade Bois-de-chauffage, tout un Olympe constellé de réclames, et dont M. Clairville est le principal Homère. Quels discours elles tiennent, ces immortelles ! Leurs paroles n'ont, en platitude et pauvreté, d'équivalents que leur poitrine. Il n'y a de richesse, de semblant de richesse, que dans les paillettes et les broderies de leurs jupes : et cela est affaire à la générosité des entreteneurs de Pavillon-d' Armenonville ou de Caoutchoucimperméable. Je confesserai pourtant (sans vouloir en rien humilier la prose de M. Glairville) que plusieurs de ces déesses ont la jambe correcte, ce qui me fait pardonner à mon siècle d'avoir remplacé le monologue de la Tragédie par le dialogue du mollet... mais pourquoi s'avisent -elles d'apprendre leurs rôles?
L'aristophanesque M. Clairville et l'aristophanesque M. Flan objecteront qu'ils n'ont pas de prétentions au style. «Nous sommes vaudevillistes et point écrivains, considérez cela, de grâce.» J'y consens, bien que j'aie, maintes fois, entendu les vaudevillistes affirmer, en s'indignant, que M. Ghampfieury « n'écrit pas. » Mais, au moins, soyez drôles, soyez gais, faites-nous rire ! Dieu vous a créés et mis au monde pour amuser l'hu-
manité après dîner. — Et ils ont, les malheureux, ils ont la faute de français lugubre; leurs solécismes sont d'un entrain navrant ; on pourrait prononcer leurs vaudevilles sur des tombes !
J'en ai trop dit sans doute, et l'élite des Folies dramatiques ne manquera pas à me traiter d' « impuissant. » Il ne me reste plus qu'à me tenir coi dans mon infirmité, jusqu'au jour où je crèverai, comme une outre gonflée de fiel, devant un chef-d'œuvre de M. Jaime fils.
Parlons sérieusement.
Est-il absolument nécessaire qu'une Revue soit chose vulgaire et sotte? N'aurons-nous jamais une Revue écrite par un écrivain? Je voudrais qu'une Revue fût une sorte à? Année littéraire, mieux qu'une Année littéraire. En même temps que les livres et les drames, toutes les actions illustres ou honteuses de l'an écoulé seraient convoquées à passer sous les verges ou les arcs de triomphe de cette vaste critique. Que de faux succès s'évanouiraient alors ! que d'oeuvres méritantes offertes à l'admiration publique qui les ignore ! et que d'actionnaires avertis! C'est Madame Fernel, c'est l'Ensorcelée, c'est le Marquis des Saffras, ce sont les Sensations de Josquin qui auraient les éditions de Fanny, — et ce n'est pas M. Robert-Macaire qui aurait l'administration du chemin de fer de Graissessac... à Constantinople.
Croyez-vous que les romanciers et les poètes n'interrogeassent pas plus sévèrement leur pensée, croyezvous que la tourbe des agioteurs et des dramaturges
avilis fit sonner aussi haut tant de fortunes impudentes, si les uns et les autres avaient devant eux, les attendant au guichet de Tannée, cette justice retentissante du théâtre, plus redoutable mille fois que la critique du journal?
Peut-être une Revue ainsi faite contribuerait-elle à l'assainissement de la littérature et de la société.
Mais qui pourra, qui osera l'écrire (bien que je ne mette pas en doute le mérite et la bonne volonté de MM. Clairville et Flan)? Qui? Un esprit clairvoyant, enthousiaste et satirique, un critique doublé d'un poëte, ne suffirait pas à cette tâche. Il faudrait encore un homme assez indépendant pour être sincère, un écrivain libre de toute camaraderie et de toute décoration... « un homme introuvable, direz-vous. Quand il est déjà si difficile de distribuer le blâme et l'éloge dans un journal, vous demandez qu'on aille crier la vérité sur les planches, devant le peuple assemblé! C'est demander l'impossible. »
Peut-être. Je soutiens que la critique, mise directement en contact avec la foule, sentirait mieux sa responsabilité, que cette publicité immédiate et présente, dont seraient entourés ses arrêts, la défendrait contre ses propres faiblesses, lui imposerait la vérité, comme, dans les batailles, la galerie impose le cou rage aux plus tremblants. Elle ne mentirait pas à trois mille spectateurs comme elle ment à un abonné. Sur le théâtre, plus que dans le journal, elle aurait le respect du public.
Il est bien entendu que MM. Clairville et Flan pourraient, quand même, continuer leur petit commerce de calembredaines, qui, au demeurant, ne fait de mal à personne.
13 mars 1861,
Peu de gens se rappellent une série d'articles ou, mieux, d'Études exposées dans L'Artiste de 1856, et signées Gustave Flaubert, un nom qui, encore obscur
1. Je reproduis ici la lettre dont cet article était précédé et comme protégé dans la Revue français du 1er janvier 1863. Elle est nécessaire pour expliquer la forme un peu vive de mon travail.
ïAM.le Directeur de la Revue française.
« Monsieur,
« Vous me demandez un article sur Salammbô. Où il me faudrait quelques jours, vous me laissez quelques heures! pas même le temps de me retourner, de me reconnaître, de siffler mes idées qui sont de toutes parts. A peine le temps matériel d'écrire. Et vous voulez une critique, c'est-à-dire quelque chose de réfléchi, pesé, déduit, mûri, définitif... Je ne puis vous donner qu'une impression, c'est-à-dire ce qu'il y a de moins raisonnable et de plus despotique au monde : l'intelligence remplacée par les nerfs.
« Blâme excessif ou louange excessive, voilà l'homme impressionné. Son œil ne voit qu'en bloc et grosso modo. Les
alors et inaperçu, devait luire si vivement l'année suivante. Conception étrange, à première vue, et d'une exécution sauvage et violente, que la Tentation de [saint Antoine. On était emporté par le tourbillon des substantifs, aveuglé par le papillotage des épithètes, assourdi par un cliquetis de mots techniques et barbares, par un tumulte de couleurs, par une tempête d'images. Chaque page était comme un bouclier d'argent frappé du soleil et qui aurait sonné sous le rayon intense : un vrai bouclier de Memnon. Jamais, au grand jamais, œil de lecteur ne vit défiler pareille énumération d'animaux bizarres, de bêtes apocalyptiques à dérouter les zoologistes les plus sûrs. Ce fut le sabbat du style. Pour ce que cela voulait dire, je n'en sais absolument rien ; mais, à peine échappée du collège, exténuée d'avoir fait si longtemps maigre avec Boileau, mon imagination devait se jeter avidement sur ces abondances. Quelles richesses poétiques ! m'écriais-je, quel magnifique déploiement d'une na-
nuances lui échappent. Il est absolu. Il trouve exécrable — ou admirable.
« Peu d'ordre et de netteté dans ces pages courues. Des lacunes, des répétitions, des surcharges, du trouble souvent et de rembarras. Ce mot dit trop; cet autre, pas assez; j'aurai plus d'une fois appuyé où j'aurais dû seulement indiquer, indiqué seulement où j'aurais dû appuyer. — C'est cruauté, Monsieur, que de hâter si fort le pauvre style, qui se désole vraiment d'aller à l'imprimerie, ainsi négligé, et qui aurait bien voulu se revoir, avant de sortir, et se rajuster un peu. Hélas! que penseront de lui les belles phrases de Salammbô ?
«Alcide Dusolier.
« 25 décembre 1SC2. »
ture splendide ! — Hélas! depuis, j'ai réfléchi, et je ne vois plus dans la Tentation de saint Antoine que l'effort d'un esprit patient. J'avais pris, pour le mouvement, la convulsion qui n'en est que la grimace. Le torrent irrésistible ne me paraît plus qu'un torrent artificiel, apporté seau à seau, goutte à goutte, péniblement, avec bien des sueurs et un travail haletant, dans un bassinet de jardin. Le bassinet rempli, l'on a retiré la bonde et tout lâché en criant avec orgueil : « Voyez le fier torrent ! » Malheureusement, le fier torrent est imité, cette fougue est laborieuse, la Tentation de saint Antoine se réduit à un exercice, à une répétition de style. Reste à savoir s'il ne vaudrait pas mieux s'assouplir dans le cabinet solitaire, après avoir eu soin de tirer la targette, que d'aller ainsi s'essayer en plein Paris et se disloquer sous le soleil. 0 le spectacle disgracieux !
Eh bien, quelques complaisants s'obstinent à nous montrer (dans cette Tentation de. saint Antoine) M. Flaubert emporté par son imagination : il s'est répandu naturellement, il a débordé avec la naïveté du Nil.
Cette prodigalité, cependant, ne laissait pas que d'inquiéter les amis de l'auteur, gens économes. M. Flaubert devait songer à se régler, à s'assagir : et on lui prescrivit Madame Bovary , comme une tisane calmante. Telle est, du moins, la légende contée au public par les critiques bien informés et qui savent garder leur sérieux. Pour moi, je reste convaincu que M.Flaubert est nativement froid et n'a nul besoin
d'être calmé ; aussi, ne puis-je voir entre la Tentation de saint Antoine et Madame Bovary « un abîme, » comme ils disent1. Les sujets diffèrent singulièrement, ils sont à mille lieues et à deux mille ans l'un de l'autre, qui le conteste? mais ce n'est là qu'une diversité tout extérieure et sans importance ; l'important est d'examiner si le procédé de composition est autre, si la manière de voir et de rendre n'est plus la même, si des facultés nouvelles ont paru chez M. Flaubert. Eh bien, non, M. Flaubert n'a pas changé, ne s'est pas renouvelé, il n'y a pas « d'abime. » Madame Bovary est, avant tout, une conquête de la patience, comme le fut la Tentation de saint Antoine et comme le sera Salammbô.
La patience ! retenez bien ce mot, il explique en grande partie M. Flaubert.
Et, d'ailleurs, comment croire que Madame Bovary ait été le morceau de glace appliqué sur l'imagination congestionnée du poëte? Je consulte les dates, et je vois que les deux ouvrages (dont l'un est une œuvre, je le sais bien) ont dû être composés côte à côte, écrits parallèlement, sur la même table, et peut-être
1. « C'est un poëte avant tout, un admirable et inédit fantaisiste. Son livre, son beau livre, le croiriez-vous? est une pénitence. Il a voulu mettre son style au pain sec et brider sa fantaisie, à peu près comme ces femmes pléthoriques qui, craignant leurs tentations, se font tirer une pinte di sang. • Renseignement donné par MM. E. et J. de Goncourt, dans leurs Hommes de lettres, une sorte de roman -panorama très-vif et très-animé où passent tour à tour, sous des noms supposés, nombre d'écrivains contemporains et, entre autres, M, G-. Flaubert.
avec la même douzaine de plumes. Car, ne l'oubliez pas, Madame Bovary parut en 1857, et la Tentation en 1856 : or, Madame Bovary avait coûté cïikj ans à M. Flaubert.
« Dont l'un, Madame Bovary, est une œuvre. » C'est une œuvre, en effet, que ce livre curieux, minutieux, inquisiteur, cruel, accablant, où l'habile disposition des détails arrive presque à figurer l'ensemble, où la patience singe, à s'y tromper, l'invention. Gomment, ayant bien plus de volonté que de génie, M. Flaubert put-il frapper ce coup littéraire, qui fit retourner toute la critique et se répercuta longuement dans la foule? Gomment s'y prit-il, lui qui n'est rien moins qu'un créateur, pour écrire une œuvre? C'est qu'il avait réellement connu madame Bovary, née Emma Rouault; elle n'est point une fiction, elle a existé en chair et en os, ils habitaient côte à côte... Or, un jour, à voir ses allures mystérieuses et furtives, il se dit que cette femme a un secret : ce secret, il le veut ! Dès ce moment, il observe madame Bovary, l'épie, la suit, la poursuit; elle sort, il sort; couvert par l'ombre, le chapeau rabattu sur la figure, il l'attend des heures entières à la porte de M. L'Heureux. Que signifient ces interminables conférences entre Emma et le marchand? Il en saura bien le fin mot, cet infatigable et terrible voisin, sa curiosité y mettra tout le temps nécessaire. Lorsque Emma fait le voyage de Rouen, il part avec elle, — il la surprend se dérobant au fond de ce fiacre où Léon s'ennuie déjà, et dont les stores de calicot bleu les garderont tout à
l'heure contre la pudeur publique. Point de lassitude dans l'observation ; tout est noté par lui, au fur et à mesure, les moindres mouvements, les troubles du \,ïsage et ceux de la toilette. Enfin, quand il a eu ramassé des milliers d'indices et des milliers encore, , quand les documents accusateurs sont au complet, il en extrait le fameux secret, et de son secret il écrase madame Bovary; il nous livre, furieuse et frémissante, cette provinciale hystérique saturée de jouissance et toujours affamée cependant!
Nous nous doutions bien de quelque chose, mais nous ne savions pas au juste ce qu'était madame Bovarv, certains points nous demeuraient obscurs : à vrai dire, M. Flaubert nous la révéla. Dans ce personnage est la grande valeur du roman. M. Homais, Rodolphe Boulanger, Léon, le comice agricole, ces êtres et ces choses odieux ou ridicules, nous les connaissions déjà, nous les avions rencontrés dans bien des livres, dans de simples croquis même, dans des articles de genre; nous en avions la perception entière, sur eux M. Flaubert ne nous apprenait rien. Et nous montrer ce que nous savons, comme nous le savons, ce n'est pas faire œuvre virile. Mais ce que nous soupçonnons, ce que nous entrevoyons à peine, le traduire à nos yeux d'une façon nette, l'éclairer en plein, faire enfin que les autres voient, les aider, leur ajouter, les compléter, cela est véritablement fort! Et voilà, pour nous, où consiste la valeur du personnage de madame Bovary.
Madame Bovary est donc une œuvre remarquable,
M. GUSTÀV2 FLAUDERT. 49
— étonnante, si vous voulez. Est-ce une œuvre belle? devons-nous saluer en M. Flaubert un créateur? Je ne le pense pas. Certes, et l'on ne saurait trop le redire, il a fait preuvre d'une vigueur et d'une opiniâtreté d'observation peu communes, d'une faculté de déduction très-sûre, d'une incroyable volonté d'intelligence. Mais il n'a pas la vue d'en haut, le vol de l'esprit, le mens divinior! On sent partout l'effort et la tension; il manque enfin à M. Flaubert cette aisance parfaite qui est le signe des vraiment grands. Encore une fois, Madame Bovary n'est pas une œuvre belle, ce n'est qu'une œuvre forte, mais si forte que plusieurs s'y sont trompés et l'ont déclarée belle, comme si la patience pouvait suppléer le génie !
Est-ce que s'il n'avait pas réellement vu, connu, pratiqué madame Bovary, M. Flaubert aurait pu composer ce personnage? Salammbô ne prouve que trop le contraire.
Qu'est-ce que Salammbô?
Un épisode historique? le récit véridique et lumineux de la guerre des mercenaires contre Garthage ? Mais, sur cet épisode, il existe à peine quelques renseignements très-secs, très-nus et très-brefs, fournis par l'impassible Polybe. Il se commit, de part et d'autre, des cruautés terribles, si terribles que l'antiquité épouvantée a marqué cette guerre du nom de Guerre inexpiable. Mais quelles furent ces cruautés et que se fit-il d'inexpiable? Nul détail, aucune lueur, l'ombre partout. L'histoire veut des certitudes, et nous sommes réduits à conjecturer! Du reste, si peu que
lui offrît Polybe, M. Flaubert ne l'a pas accepté, ce qui prouve bien qu'il ne songeait pas à écrire une histoire. Ainsi, dans l'ancien, le grec Spendius nous est présenté comme un brave et habile soldat, se battant bien, commandant mieux; et lui, le moderne, il nous le donne comme un être bas, rusé (mais point dans les choses militaires), peureux, ayant fait jadis commerce de courtisanes, plaisant, d'ailleurs, et même bouffon, une manière de Sinon ou de Thersite. M. Flaubert n'a pas écrit une histoire.
Peut-être un roman historique? Mais le roman historique, c'est la représentation du côté pittoresque, légendaire, familier, de l'histoire; c'est le tableau de genre faisant pendant au tableau de batailles ; ce sont les mœurs, déduites des événements. La tradition écrite, et, à son défaut, la tradition parlée, voilà le sol d'où il s'élance. Ici, le sol manque, le roman n'a ses racines nulle part.
Est-ce une restitution archéologique? Maison dispute encore sur l'emplacement où s'élevait Garthage! Quant au plan de cette ville... « Polybe etTite-Live avaient sans doute parlé fort au long du siège de Carthage, mais nous n'avons plus leurs descriptions. » (Chateaubriand.) « Le vaisseau sur lequelj'étais parti d'Alexandrie étant arrivé au port de Tunis, nous jetâmes l'ancre en face des ruines de Carthage : je les regardais sans pouvoir deviner ce que c'était; j'apercevais quelques cabanes de Maures , un ermitage musulman sur la pointe d'un cap avancé, des brebis paissant parmi des ruines, ruines si peu apparentes
que je les distinguais à peine du sol qui les portait; c'était là Carthage. » (Id.) Qui dirait quels furent ses temples, ses statues, ses maisons? Quelle indication subsiste?
Qu'est-ce donc que Salammbô? Une chose absurde: de la fantaisie archéologique !
Nul sujet, d'ailleurs, autant que celui-ci, ne devait solliciter M. Flaubert, qui unit la rage du raffinement à la rage de la description, cette rage froide. Et, d'abord, ce mot, « guerre inexpiable, » lui ouvre à l'infini le champ des cruautés inouïes, des supplices savants, des sacrifices exceptionnels réclamés par les divinités sanguinaires de l'Orient. Les détails abonderont sous sa plume, autorisée à toutes les recherches de l'exagération par ces mots trois fois heureux : guerre inexpiable. Il ne sait guère, il est vrai, il ne peut savoir de quelles façons particulières les Carthaginois tourmentèrent les mercenaires, et les mercenaires , les Carthaginois , la barbarie locale lui échappe, mais qu'importe? N'a-t-il pas étudié à fond et ne connaît-il pas admirablement les tortures infligées par la Rome impériale aux premiers chrétiens, et par les Japonais, les Thibétins, les Chinois, aux derniers envoyés du Christ? Tout ce qu'on a semé çà et là de détails épouvantables, il le ramassera, il le combinera, il en fera le suprême compendium de la férocité ! Nous retrouvons dans Salammbô tout ce que nous avons lu d'horrible dans les romans, les relations de voyage ou les Annales de la propagation de la foi : fronts scalpés, nez fendus, membres clouée
sur la croix, dents et ongles arrachés, yeux crevés, aiguilles rougies qui font grésiller les plaies à vif... Rien ne manque de ce qui pourrait nous soulever, — si nous ne nous le rappelions.
Ce n'est pas encore assez d'horreur. Guerre inexpiable! Très-bien; les hommes commettent des abominations, — mais la nature est cruelle aussi : il la faut mettre à contribution, il ne faut pas oublier que nous sommes à Garthage, en Afrique, sous un ciel magnifique et morne, écrasant et souriant, qui verse, de son azur, les fièvres, les pestes, les fléaux, toutes les épidémies prodigieuses, tout ce qui verdit l'homme, le pourrit, le décompose. Et voilà qu'on voit passer sans cesse à travers le roman le hideux sufïete Hannon, forcé, pour résister à ses ulcères, d'avaler une pharmacie par jour! car il n'est qu'infection et purulence; sa chair pend par lambeaux et s'effiloche sur les chemins, malgré les bandelettes qui l'emmailloltent et tentent vainement de la retenir. Partout Hannon se répand, il s'essuie à chaque page du volume. L'horreur croît de plus en plus, et M. Flaubert, qui est patient et qui aime éterniser les descriptions, sourit : Patiens, quia œtemus.
On s'aperçoit assez que M. Gustave Flaubert a le goût de l'exagération et de l'accumulation. Lisez ses descriptions de Carthage (il y en a plusieurs) : de même qu'il rassemble, de côtés et autres, tout ce qu'on a écrit sur les supplices, il réunit, pour reconstruire sa Carthage, tout ce que les livres sacrés ou profanes ont dit des villes d'Orient, et particulière-
ment des villes égyptiennes. Et il outre encore l'architecture orientale déjà si énorme. Ses maisons sont desBabels, je ne vois pas la fin de la terrasse- haute du palais Barca... M. Flaubert ne regarde rien qu'à travers un stéréoscope grossissant. Quant à nous donner une idée de ce que furent Garthage et son génie, de l'immense mouvement de commerce qui se faisait au dedans d'elle et au dehors, nulle préoccupation. A peine un entretien d'affaires, fort sec et très-obscur, entre Hamilcar et son intendant, touchant les transactions faites en l'absence du général. Changez quelques dénominations de monnaies, et vous aurez la scène de comptes, de Notre-Dame de Paris, entre Olivier le Daim et Louis XI (c'est le même dessin), mais combien inférieure! je n'ai pas besoin de le dire.
Quant à Faction, au drame, à l'élément humain, M. Flaubert y a-t-il songé? Il n'y paraît guère. Il a fait semblant tout au plus, parce que, en somme, un roman ne peut absolument se passer de personnages. Quelle pauvre affabulation ! Elle a traîné partout, cette histoire du misérable « qui aime la fille de son ennemi mortel. » Il est, d'ailleurs, juste de le reconnaître, M. Flaubert n'accorde pas à cette donnée vieillie et ressassée plus d'importance et de développement qu'elle n'en mérite.
Connaissez-vous une fine satire de Charles Monselet, intitulée : le Vaudeville du crocodile , où Théophile Gautier l est pris à partie et quelques autres
i. J'entends le Théophile Gautier du Roman de la Momie, et
impassibles, dont justement M. Gustave Flaubert?
M. Th. Gautier — ...Dans un vaudeville égyptien, il ne doit y avoir ni hommes ni femmes, l'être h irmain gâte le paysage... Il coupe désagréablement les lignes et il altère la suavité des horizons. L'homme est de trop dans la nature.
M. G. Flaubert. — Parbleu!
M. Th. Gautier. — Au théâtre également : il empêche de voir les toiles de fond.
M. G. Flaubert entend le roman carthaginois, comme Th. Gautier le vaudeville égyptien. Dans Salammbô, comme l'homme pourrait « empêcher de voir les toiles de fond, » on l'a rejeté derrière le décor. Quelquefois, on le hasarde sur la scène, mais si gauchement, qu'il est impossible de le prendre pour un acteur, mais pour un machiniste qui vient, dans l'entr'acte, avec toutes sortes de-timidités grotesques, assurer un portant ou balayer le plancher. M. Flaubert est avare de ses personnages, il nous les montre rarement, par intervalles, comme si cette exhibition le contrariait. En revanche, il les fait énormes (ce qui ne veut pas dire grands) ; c'est une manière de
non point le conteur d'Albertus, qui a écrit de si beaux vers sur l'amour et d'un charme si ému, non point le poète d'une mélancolie grandiose qui nous a donné la Comédie de la Mort, non point le fantaisiste éclatant de Forlunio. Celui-là est le Gautier sans reproche, et Apollon me garde de l'apparenter aux Leconte de Lisle et aux Flaubert ! Puis, il a l'aisance, il a l'esprit, l'esprit qui sauve! l'esprit, sans lequel on est perdu comme écrivain français; — et ces messieurs sont gauches, lourds et... anti-spirituels au possible.
compensation : si nous les voyons peu souvent, nous en voyons beaucoup à la fois. Ainsi, Mathô, le Libyen épris de Salammbô, est un éléphant amoureux qui pousse des soupirs à fendre, — non pas les cœurs, — mais les rochers. Car il n'y a pas un cri vrai dans ce livre !
Quand il ne fait pas « énorme, » M. Flaubert ne fait pas même « petit : » si Mathô a l'épaisseur et la solidité d'un éléphant, Narr' Havas n'a pas plus de consistance qu'une ombre. A voir ce capitaine numide, on dirait d'une vapeur qui porte une armure.
Pour Salammbô, la fille d'Hamilcar, qui vit, — elle ne vit pas, — qui se dodeline hiératiquement entre une nourrice stupide et un serpent python, il y a un moment où l'on croit qu'elle va s'animer et, partant, animer le roman. C'est lorsque, à l'exemple de la Judith biblique, elle va trouver Mathô dans sa tente et se donne à lui pour reprendre le Zaïmph. Erreur ! rien ne bouge, rien ne dérange les plis roides du récit : Salammbô reste la Velléda effacée des premières pages. Et, plus tard, à la vue de Mathô vaincu, supplicié et mourant, de Mathô qu'elle aime et qu'elle perd du même coup, s'échappera-t-il un cri de sa poitrine, un cri de passion ou seulement depitié? Non, elle se contente de mourir à l'antique ! Ce n'est pas une femme, c'est une forme drapée qui s'affaisse, « la tête en arrière, blême, roidie, les lèvres ouvertes, et ses cheveux dénoués, pendant jusqu'à terre. » La description matérielle, toujours cela et rien que cela. Une émotion immense passe dans une
âme et la foudroie : M. Flaubert s'ingénie à rendre artistement le trouble extérieur produit dans les vêtements et dans la coiffure ! L'âme, allons donc ! une attitude, à la bonne heure !
Ainsi, M. Flaubert nous aura présenté les plus épouvantables spectacles, les plus douloureux, les plus dramatiques : les mères poussant elles-mêmes leurs enfants au bûcher pour apaiser Moloch irrité; — il nous aura parlé de l'amour qui désespère, la chose la plus lamentable qu'il y ait au monde ; et il ne nous aura pas touchés, il ne nous aura même pas fait frémir. Il nous glace, et devant tout ce sang et tous ces cœurs répandus, nous disons froidement : Mon Dieu ! que cette sanguine est curieusement travaillée !
Salammbô, c'est le triomphe de l'immobilité.
Je sais des gens qui se plaisent à cette immobilité et qui l'acclament : ils trouvent cela « plein de grandeur. » Ce sont les mêmes qui déclarent M. Leconte de Lisle un grand poète. Il y a bien des rapports entre l'auteur des Poésies barbares et l'auteur de Salammbô, ces deux faiseurs de tragédies romantiques, ces deux Molochs de patience qui nous impatientent si fort !
La seule valeur de Salammbô est dans les descriptions : il ne s'agit pas ici des batailles, où l'on relève quelques détails vraiment achevés, mais dont l'ensemble me paraît laborieux, lourd et confus ; j'entends les paysages. Rien d'étonnant que Salammbô se recommande surtout par là. M. Flaubert n'est point un créa-
teur, un inventeur, une imagination ; il ne produit pas, il reproduit ; pour rendre, il a besoin d'avoir réellement vu ; — et, de tout son livre, il n'a pu voir que le soleil, les arbres, les nuits, la nature africaine ; le reste est évanoui à jamais, et il n'a pas l'intuition qui ressuscite. C'est un paysagiste qui s'en va par la campagne avec son parapluie et sa boîte à couleurs, et qui représente ce qui est devant lui, devant son œil physique. Il est maître-peintre, il n'est pas grand artiste : aucun détail, aucun effet partiel ne lui échappe, il finit le morceau ; mais saisit-il l'ensemble, ce qui demande plus qu'un regard juste et net, ce qui demande un regard vaste et compréhensif? sait-il composer, enfin? Non. Tout y est, et il manque pourtant quelque chose; c'est que tout y est trop. Certains détails, qu'il devrait à peine indiquer, il les accuse avec un relief inconcevable; sous ce pinceau le brin d'herbe prend l'importance du chêne. Nulle perspective. « Chaque objet vient saillir au premier plan et tirer le regard. » (Sainte-Beuve.) Des études, jamais un tableau. Il n'a pas, comme V. Hugo, de ces mots dominateurs qui commandent une page entière; il lui manque le trait de lumière qui traverse les toiles de Rembrandt; s'il est brillant, il l'est à la façon de ces appareils électriques dont on fit, l'année dernière, un si triste essai sur nos places publiques, — et qui nous éblouissaient, ce qui est le contraire d'éclairer.
Pour préciser ce que M. Flaubert est comme descriptif, il faut répéter ce que nous avons dit plus haut: il est curieux, soigneux, patient ; mais de création et
de génie, pas l'ombre. Il ne voit pas d'en haut, il ne voit pas d'un coup, il voit à mesure. Et ce qu'il est comme descripteur, il l'est comme écrivain. Personne, plus que lui, ne possède les mots de notre langue ; il a dans la tête tout le dictionnaire français, et proba blcment d'autres encore. Il sait les termes qui fixent l'idée fortement, rien ne flotte dans l'expression, tout est arrêté, trop arrêté : le mot, toujours intense, est impuissant aux nuances et aux indications légères1. M. Flaubert n'a pas le don, la fée du style français n'a pas regardé son berceau ! On sent l'effort et la fatigue à chacune de ces phrases si bien faites : — faites est le mot, aucune ne coule de source. Montrez-moi, dans Salammbô ou Madame Bovary, une page, une seule, qui soit vraiment belle, où le mouvement et la vie, le tour imprévu, original, se rencontrent! je vous en défie. L'effort, toujours l'effort; pas une ligne qui ne soit une construction pénible : chaque substantif, chaque épithète est comme une lourde pierre apportée sur Féchafaud par le manœuvre courbé.
Une autre comparaison. Vous savez ces « pièc montées » qui dominent au milieu des grands rep bourgeois : ce nougat aux étages superposés à l'infi paraît miraculeusement équilibré, l'on admire qu ne s'écroule point, on oserait à peine respirer ! E
1. La phrase aurait grand besoin d'être « aérée, » suivant ui expression pittoresque dePhilarète Chasles, à propos de M. Tain* qui, avec plus d'intelligence que M. Flaubert, a parfois les ni€ mes lourdeurs et la même épaisseur de style.
pourtant, de la pointe du couteau vous pouvez enlever certaines parties et même attaquer la base, sans que l'ensemble bouge et soit compromis. Ainsi pour le style de M. Flaubert : il est monté et peut se démonter. Et même, avec un peu d'attention, on reconnaîtrait que certaines phrases ont été intercalées après coup, et des morceaux entiers rapportés.
De là, une affreuse uniformité, un ennui accablant. Mais, en notre époque raffinée, qui a remplacé les beaux vers par les vers bien faits, ce style machiné, aux jointures visibles, ne déplaît pas à certaines gens qui aiment pénétrer, en toutes choses, les coulisses et même les dessous. Moi, comme les autres (je ne m'en cacherai point), j'ai goûté, à scruter plusieurs pages de Salammbô, les piaisirs d'une curiosité dépravée.
Pensée attristante ! Les jeunes hommes de lettres sont à genoux devant cette littérature : ils veulent aussi devenir « très-forts, » ils rêvent l'immobilité du style, « la ligne absolue, » comme ils disent ; ils ont cette ambition de donner à l'agile, à l'impatiente langue française l'attitude éternelle des momies égyptiennes. Et, parmi ceux-là, il en est de nés avec une tournure d'esprit très-vive : les malheureux !
Notre génération aurait grand besoin de se remettre à Diderot ; car elle n'a plus ni la grâce, ni la souplesse, ni la légèreté, ni le mouvement, ni la passion, rien enfin de ce qui fait l'honneur des lettres françaises. La littérature est roide et froide, comme si elle allait mourir.
Un mot encore. Je rends hommage à la conscience de M. Gustave Flaubert. Lorsque tant d'autres se hâtent vers les éditeurs, il a mis, lui, six ans à composer Salammbô. Je regrette que, outre les six ans, il n'y ait pas mis un peuple génie.
25 décembre 1862.