‹ Nos gens de lettresChapitre 7 sur 31 · L'ÉLÈVE HENRI MEILHAC · texte numérisé non relu

L'ÉLÈVE HENRI MEILHAC

M. Henri Meilhac est la gloire et l'orgueil de l'Institution Dumas fils, qui ne compte qu'un élève. Il a surpris le secret du maître, il s'est à ce point assimilé ses procédés dramatiques, qu'il semble les devoir moins à l'étude qu'à son propre instinct. Si l'Institution Dumas fils n'existait pas, nous aurions l'Institution Meilhac.

M. Meilhac n'est donc pas un élève ordinaire.

D'autant, que je lui trouve une certaine chaleur que n'a point M. Dumas fils, l'écrivain qui ne s'est jamais ému, le satirique qui ne s'est jamais indigné. Malheureusement, cette chaleur ne dure pas, cette fougue est éphémère et s'évanouit avec la rapidité de ces flammes vives produites par une pincée de poudre jetée dans le foyer. On applaudit le poëte de se laisser emporter au drame qui le sollicite ; le souffle orageux de la

passion va se déchaîner enfin à travers les saloirs bourgeois du Gymnase, balayant comme paille tous les sentiments légers ou mesquins ! Illusion. L'orage se résout piteusement en un zéphyr tranquille et doux, qui trouble à peine la collerette de la jeune première. L'élève Meilhac, honteux de s'être ainsi échappé par les champs, reprend bien vite le chemin de l'Institution, tête basse, esprit bourrelé, et rentre dans la règle avec un dénoûment plein de soumission et de repentir.

Ces alternatives d'indépendance et de timidité, qui sont la triste originalité du théâtre actuel, se montrent surtout dans la pièce intitulée la Vertu de Célimène, et voilà pourquoi je la choisis entre toutes.

M. de Mercey est l'éternel mari de la comédie contemporaine, mari chauve et sceptique, promenant son ventre heureux et son cœur vide du Cercle au Bois et du Bois au Cercle; détestant la demeure conjugale, dînant et aimant dehors. Va-t-il par hasard chez « madame, » il se fait annoncer, ce n'est plus un mari, c'est une visite : visite courte, visite de cérémonie, car il a hâte de retourner à son cercle où il déclamera contre Proudhon qui sape la famille. De cette conduite, du reste, madame ne se plaint pas; elle y gagne sa liberté, dont elle use pour recevoir tout le monde, même son mari ! Voici M. de Yirieux, un jeune niai3 qui joue avec fatuité les commissionnaires intimes ; M. deBernheim, un faux artiste qui fait de la peinture de société; M. de Castellas qui, pour contenter sa vanité quinquagénaire, se décore d'aventures amou-

relises qu'il n'a pas eues et pourrait être condamné pour port illégal de bonnes fortunes.

Or, à ces personnages insignifiants, ridicules ou odieux, se trouve mêlée une intelligence haute et digne, une âme honnête, tendre, sérieuse, tout altérée d'amour ; une de ces natures choisies de Dieu, où la passion lève ses héros et ses martyrs. Tandis que Bernheim, Castellas et de Yirieux s'amusent à aimer Mme de Mercey et, faisant du cœur avec de l'esprit, la courtisent par contenance, par passe-temps, lui, Albert de Woëll, il s'est abandonné sincèrement à cette mondaine.

Mais le mari, que fait- il donc? S'il n'a pas à défendre son bonheur (il n'aime pas sa femme), n'aura-t-il pas souci de son honneur si furieusement assiégé? Son honneur ! n'ayez crainte. Il est gardé par la vertu de Çélimène.

"Vous la connaissez, cette étrange vertu, faite de distinctions mille fois plus subtiles et spécieuses que les distinguo de l'ancienne scolastique. Vous en avez été les témoins indignés, peut-être même les déplorables victimes. Prenez garde ! Çélimène abandonne indolemment sa main entre les vôtres, en vous enveloppant d'un regard amoureux. Elle vous attire, elle vous engage, — elle vous tient ! Et vous, naïf et loyal, un grand trouble de joie se fait dans votre poitrine : Elle vous aime, vous n'en pouvez douter. Et sous ce regard, qui pardonne d'avance et même vous autorise, vous tombez à genoux. « Impertinent ! pour qui me prenez-vous? » Puis, ce sont d'autres raisons :1

« elle doit fidélité à son époux, elle veut demeurer digne de lui, vertueuse enfin. » Mais cette pression de main, mais ce regard? Je vous dis qu'elle est restée fidèle et qu'elle est restée vertueuse !

Horrible chose que la casuistique féminine. J'ai entendu, l'autre jour, un mot cynique, mais d'une justesse singulière, et qui la flétrit en la caractérisant. Une femme avait trompé vingt fois son amant. Comme il éclatait en sanglots et en reproches, elle lui répondit fort tranquillement et d'un ton de candeur qui rendait la réponse plus épouvantable encore : « Mais puisque je... n'éprouve de plaisir qu'avec toi ! »

Albert de Woëll allait épouser une douce fille nommée Léonie, quand Mme de Mercey le regarde d'une certaine façon ; et voilà que, frappé soudain, dompté par ce regard, il oublie tout, excepté ce regard; il oublie qu'il a une fiancée et que M. de Mercey est son ami. Un coup d'oeil suffit à le faire infâme et parjure. Qu'importe? il aime, on l'aime, le reste n'existe pas. — On choisit Albert pour une mission glorieuse et qu'il avait rêvé d'accomplir. Qu'on ne lui parle plus de gloire et d'avenir : pauvres mots, qui pâlissent et s'effacent devant ce mot flamboyant, la passion !

Hélas! il ne sait pas, le misérable Alceste, que de ce même regard, sur lequel il joue sa vie, Gélimène a caressé Acaste, Oronte et Clitandre, qu'un regard ne tire pas à conséquence, qu'il n'a rien à demander au delà, pas plus que Bernheim, de Virieux ou Castellas.

Cet amour aigu, qu'on a fiché par surprise dans son âme, où il s'enfonce chaque jour davantage comme un poignard vivant, cet amour qu'il ne cherchait pas, qu'on lui a imposé, dont il souffre et dont il est innocent, il faut cependant qu'il ait satisfaction ! De quel droit et dans quel but a-t-on brusquement détourne sa vie ? " « Enfant, Mme de Mercey ne voulait que se distraire. » Tant pis pour elle! Elle a pris Albert tout entier, il faut qu'elle se donne à lui tout entière. « Mais qui a pu vous faire croire?... Vous oubliez toutes les convenances... Pour qui me prenez-vous? » Pour moi ! serait-il en droit de répondre. Mais il demeure sans paroles, fou de surprise et de douleur, devant la « vertu » de cette femme qui ne pourrait se réhabiliter que d'une façon : en ayant le courage de l'adultère.

Albert de Woëll ne menace pas, — il se vengera ; et, comme il est de ces hommes extrêmes qui ne font rien à demi, sa vengeance sera absolue comme son amour.

M. de Castellas a, près de la demeure de Mme de Mercey, une habitation exactement semblable à celle de sa voisine. Même aspect au dehors, même disposition intérieure : une véritable maison — Sosie. Le baron de Castellas prête son hôtel à la vengeance d'Albert... et, au retour des Italiens, un soir que l'ombre est épaisse, le cocher de Mme de Mercey, gagné par Albert, se trompe de porte et entre dans la cour du baron.

Mme de Mercey, abusée par la ressemblance des

maisons, monte tranquillement l'escalier, lève une portière — et se trouve en face d'Albert. Il est là, froid et résolu, il est là, dans cette chambre, à minuit, seul avec cette femme, seul ! Affolée d'épouvante, elle appelle et veut fuir. Mais les portes sont verrouillées et nul ne peut entendre ses cris. C'en est fait, son honneur va payer pour le crime accompli par sa coquetterie : telle a été la première pensée d'Albert. Mais les âmes comme la sienne, les âmes passionnées, ont beau se promettre d'être impitoyables, elles sent toujours les plus généreuses. Il ne déshonorera pas cette femme, parce qu'il l'aime et que ce serait déshonorer son propre amour. Il suffira qu'il lui reproche, sans faiblesse comme sans injustice, l'infamie commise et son bonheur détruit : car il faudra bien qu'elle l'écoute jusqu'au bout, abaissée et couverte de honte devant la ruine qu'elle a faite en cet homme, par distraction, pour passer le temps. Et ce châtiment a certes son prix.

Le châtiment infligé, « et maintenant, madame, vous pouvez sortir, » lui dit-il simplement. Mais elle, comme touchée tout à coup de la grâce de l'amour et comme transfigurée par cette générosité, lance la clef par la fenêtre : elle restera volontairement. Cette scène est très-dramatique et d'un grand effet... Mais voilà que, dans ce moment, entrent M. de Mercey (rappelez-vous le cinquième acte de Gabrielle) et Léonie, la fiancée abandonnée. Et là, dans cette chambre, immédiatement, M. de Mercey pardonne à sa femme! M. de Mercey tend la main à de Woëll

qui prend cette main et la serre II Et Von convient que de Woëll épousera Lêonie !!!

Cela n'est-il pas bien imaginé?

Que M. Meilhac me permette de le lui dire : Ce dénoûment heureux m'a profondément attristé. Quoi! avoir dépensé tant de qualités réelles, avoir traité des situations hardies avec tant de franchise et de force, et faire aboutir la pièce à cet enfantillage, et finir en vaudeville ! S'amuser à souffler, comme par une espièglerie de gamin, sur l'édifice qu'on a construit! Faire écrouler le drame dans ce dénoûment risible ! Risible? Au fond, cela ne prête pas à rire. Nous y voyons, avec effroi, un des signes dramatiques du temps. Dans ce dénoûment s'affirme encore une fois la morale de la plupart des pièces contemporaines : morale de surface, inventée à l'usage des « satisfaits, » auxquels la vraie, la haute morale paraît monstrueuse, et qui sont contents seulement si tout est pour le mieux dans le plus honteux des ménages. L'écrivain eût condamné Mme de Mercey à l'adultère et au mépris public, qu'ils eussent trouvé la chose révoltante et l'auteur inconvenant ; tandis qu'il ne leur répugne point de voir cette femme honorée (comme si de rien n'était), l'existence d'Albert de Woëll brisée, et le soupçon éternel, la jalousie rétrospective, la plus terrible parce qu'elle est incurable, s'installer dans le cœur de Léonie innocente. « Bah ! disent-ils avec leur optimisme béat, Albert et Léonie finiront par oublier le passé; à la longue, ils se feront Vun à

Vautre, et... en somme, il faut bien accepter la vie comme elle est. »

M. Meilhac est inexcusable. De l'habitude qu'il a prise d'emprunter à Molière les titres de ses pièces (Un petit- fils de Mascarille, la Vertu de Célimène) nous avons le droit de conclure qu'il a sérieusement étudié ce grand homme — et qu'il l'a compris. Eh bien, s'il l'a compris, il lui sera difficile de ne pas convenir avec nous que ce qu'il y a d'admirable dans le dénoûment du Misanthrope, c'est qu'il n'y a pas dedénoûment. La logique, la vérité morale, le veulent ainsi. Alceste n'épouse pas Célimène, mais il n'épouse pas Éliante : il continuera d'aimer Célimène, en se détestant soi-même de l'aimer ainsi; il portera toujours au cœur cette blessure saignante, dont il rougira de ne pas vouloir guérir et dontil mourra peut-être... Or, M. Meilhac marie Albert de Woëll avec Léonie, Alceste avec Éliante! Et, cependant, il le sait bien, dramatiquement cela ne doit ni ne peut être. Le dénoûment de la Vertu de Célimène serait-il une concession, une caresse au public qu'a formé Scribe? Je le crains. Et je suis forcé de dire à M. Meilhac que, lorsqu'un homme de sa valeur se fait, au mépris dt l'art, le complaisant de l'orchestre et des loges, il mérite un blâme sévère *.

1. J'ai présent à l'esprit ira illustre exemple de cette condescendance déplorable. M. Alexandre Dumas a écrit un ILimlet, imité de Shakspeare; et c'est même, comme on dit, assez bien imité, sauf le dénoûment. Dans Shakspeare, Hamlet meurt et doit mourir, parce qu'il a tué Polonius.M. Dumas, lui, laisse

Quant au dialogue, le plus grand éloge qu'on ait adressé à M. Meilhac et le plus grand reproche que je puisse lui faire, c'est d'être continuellement, obstinément, implacablement spirituel. La pièce s'arrête en conversations, sans doute fort ingénieuses, où la nouvelle à la main et l'anecdote historique (on a parlé de Pyrrhus !) s'ébattent avec toutes sortes de coquetteries de style et de façon à réjouir les oreilles des dilettantes; — mais, enfin, elle s'arrête. Les mots et les dissertations de l'école Dumas fils sont-ils beaucoup plus dramatiques que les discours de l'ancienne tragédie?

vivre Hamlet, méconnaissant ainsi la grande loi morale du théâtre : le talion, qui fait l'immortelle pureté de Shakspeare et des tragiques anciens... Mais il fallait plaire à ces bonnes âmes qui ne demandent pas la mort du pécheur et, surtout, sauver la caisse 1

22 mai 1861.

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