OU BOILEAU HYSTERIQUE
Ce fut, quand on y songe, une situation bien cruelle que la situation faite par la génération de 1830-iO à celle qui la suivit immédiatement. Roman, ode, élégie, théâtre, que n'avaient pas tenté ces poëtes : Balzac, Hugo, de Musset, Lamartine, Dumas, et que n'avaientils pas accompli? Gomment écrire après eux, sans écrire d'après eux? comment produire sans les reproduire? comment parler sans rabâcher? Chose grande et déplorable en même temps, il semblait que le présent contînt, absorbât, supprimât l'avenir.
Combien d'intelligences furent écrasées par ces terribles devanciers! combien qui, dans leur fierté naïve, croyant atteindre l'originalité, donnèrent dans l'impasse de l'imitation et y restèrent!
A peine quelques-uns, dans la foule, mieux avisés et d'un sens plus critique, virent bien que s'attaquer aux mêmes sujets que leurs prédécesseurs était folie
pure : c'était vouloir battre le génie avec l'ingéniosité. Ils se replièrent donc, ils s'en allèrent chercher, loin des terres souverainement occupées, des îlots écartés où ils pussent vivre indépendants, à l'abri de l'imitation. Chacun s'établit de son côté et se bâtit une maison, modeste sans doute, mais dans son goût particulier et qui n'était pas du moins une réduction servile des Allambrahs romantiques.
Parmi ceux-là citons, après Miïrger et Champfleury, H. Babou dans la nouvelle, Th. de Banville et Ch. Baudelaire dans la poésie. Je m'attarderais volontiers devant les Païens innocents d'Hippolyte Babou, cette œuvre originale et charmante où l'imagination a tant d'esprit, — en un mot, si française, — et que les critiques, ces Anne qui souvent ferment les yeux exprès « pour ne rien voir venir, » s'obstinent à ne pas signaler au public ; mais je dois arriver tout de suite à la poésie.
Une des mesures les plus violentes prises par les dictateurs littéraires de 1830 fut le bannissement de la mythologie antique. Devait-il être perpétuel ? ne devait-on pas souhaiter une restauration? en exilant les dieux, n'avait-on pas exilé la beauté dans sa manifestation la plus radieuse?
Ces questions, j'ignore si Théodore de Banville se les posa précisément ou s'il agit d'instinct; toujours est-il qu'on le vit un jour ramener l'Olympe dans la littérature, non pas ce triste Olympe mal compris et si pauvrement rendu par les mythologistes du siècle dernier : cette fois, le cortège immortel s'avançait, drapé dans une poésie éclatante et salué par la musique des rimes riches, comme il sied aux dieux orientaux.
Th. de Banville relevait le Parthénon en artiste ravi par les prodigalités et les magnificences de Notre- Dame. Il fut vraiment un poète de Renaissance : il innovait en recommençant. Aussi, quand au nez des follets, des péris, des djinns et des fées, on l'entendit proclamer la reconstitution du royaume des nymphes et revendiquer si brillamment pour ses faunes et ses hamadryades une part des forêts poétiques, ce fut autour de lui un applaudissement universel. Peut-être quelque fée murmura, quelque péri fit la grimace, mais il n'y eut point d'éclat, et, bon gré mal gré, les deux mythologies finirent par s'embrasser.
De son côté, Charles Baudelaire, peu jaloux de se joindre à la caravane d'imitateurs qui grossissait follement, de minute en minute, sur la grand'route romantique, cherchait de droite et de gauche un sentier par où s'échapper vers l'originalité. A quoi bon, en effet, prendre sa stalle au chœur lamartinien, alterner au pupitre avec cet excellent Turquety? Il l'aurait pu certainement, et ses dehors mystiques semblaient l'y pousser. Mais, s'il paraît mystique,
M. CFIARLES BAUDELAIKE. 73
M. Baudelaire est prudent et réfléchi. Il songea que, à se laisser aller, il se noierait comme les autres, il disparaîtrait à tout jamais sous le débordement d'hymnes séraphiques dont la plaine littéraire était couverte.
A quoi se décider? Grand était son embarras, quand il fit cette observation : que le Christ, Jéhovah, Marie, Madeleine, les anges et « leurs phalanges » encombraient cette poésie , mais que Satan ne s'y montrait jamais. Faute de logique. Il résolut de la corriger.
Et puis, dans le catholicisme barbare et violent du moyen âge, affadi par la religiosité sentimentale des Jocelyns, il voyait une mine toute neuve à ouvrir. Peut-être que, à force de creuser, il en extrairait son originalité ?
Il travailla patiemment, fortement, péniblement, longuement; en mineur opiniâtre, il creusa pendant quinze années.
V. Hugo avait fait de la « diablerie » un décor fantastique à quelques légendes anciennes. Lui, Baudelaire, il écroua réellement dans la prison d'enfer l'homme moderne, l'homme du xixe siècle ; il voulut expliquer nos abattements et nos mélancolies sans cause par une influence surnaturelle, l'influence du Malin ; en un mot, il rêva de rendre son actualité au diable. Nous verrons bientôt à quels singuliers poèmes il aboutit. Une remarque auparavant.
On entend, chaque jour, des critiques étourdis rap-
procher, que dis-je? mêler Th. de Banville et Ch. Baudelaire ; ils en feraient volontiers un seul et même poëte en deux personnes. Et, cependant, quels écrivains plus contraires? L'un, épris de la forme, fou de plastique, plonge sans cesse au fond du monde païen et remonte au jour les Dieux et les Vénus enfouis, qu'il replantera dans ses odes comme dans un Versailles poétique. L'autre ne descend qu'en lui-même et se plaint à nous que Satan gouverne son âme; la beauté lui paraît détestable ; il ne voit en elle qu'embûche et tentation!
Le premier est joie, épanouissement, lumière; le second semble, tout entier, remords, accablements, ténèbres. Celui-ci, nature abondante et d'improvisateur, répand des vers de toutes parts, il est plein de rimes qui coulent sans effort, — jusqu'à la prolixité. Celui-là, voué, comme Gustave Flaubert, à la recherche du style absolu, se travaille sans cesse, s'efforce d'enserrer sa pensée, de concentrer sa rêverie : il tend, par un effort perpétue], vers la concision qu'il atteint quelquefois, mais qu'il dépasse le plus souvent pour donner dans le maniérisme et dans le oontourné. Sa phrase est savante, mais il a le tour pédant.
Où prenez-vous le joint de ces deux natures? « Ce sont deux formistes, » dites-vous. La belle raisoi pour les assimiler! Est-ce qu'il n'y a pas cent mille façons d'être un homme de forme comme d'être un homme du monde? Racine a-t-il de la forme et Victor Hugo n'en a-t-il pas? A parler sensément, MM. de Banville et Baudelaire se ressemblent comme le nord
au midi. Et ceci n'est pas un à peu près, une comparaison en l'air! La poésie de l'un, en effet, est bien la poésie méridionale, naïvement sensuelle et païenne; et l'autre n'est-il pas, au contraire, le Northmann raisonneur et casuiste dans son nuage mystique?
J'aurais pu aller directement à M. Baudelaire, entrer de plain-pied dans ses Fleurs du Mal; mais j'avais à cœur de détruire l'opinion absurde et généralement admise qui l'apparente à Théodore de Banville : ce ne sont pas les bourdes les plus pesantes qui font le moins vite leur chemin.
Spectacle au moins bizarre que celui d'un poëte contemporain agité du démon. Et quel démon! Il ne s'agit point ici de l'Ange du mal, du Prométhée biblique foudroyé par le Jupiter des Juifs, mais gardant au front l'éclair de la foudre; tombé, mais superbe encore ! Il ne s'agit point de Celui qui balança un moment la puissance divine, qui fut ouvertement l'adversaire de Jéhovah, et dont la grande aventure a tenté le génie sympathique des poëtes. Oh ! non ; chez le Satan de M. Baudelaire nulle trace d'origine lumineuse. Rien du titan ni de l'ange. Les ailes sont coupées à ras, le front est sans fierté. Il n'y a plus qu'un Satan raisonneur et subtil, bas et rusant sans cesse,
avec des manières de procureur qui exhale de mauvaises odeurs et des sophismes piteux. Certes, l'archange Saint Michel ne le reconnaîtrait pas, et, le toisant, dirait : Quel est ce pleutre?
Il faut voir les formes que prend ce diable trivial, les moyens qu'il emploie pour tourmenter ce déplorable M. Baudelaire et le damner : il le tire par les jambes pendant la nuit, s'accroupit lourdement sur sa poitrine ; ou bien, fumée immonde et puante, il s'engouffre dans ses organes respiratoires, le fait tousser, le suffoque, et le poëte n'est plus qu'un tuyau de cheminée qui se plaint :
Sans cesse à mes côtés s'agite le démon, Il nage autour de moi comme un air impalpable; Je l'avale, et le sens qui brûle mon poumon, Et l'emplit d'un désir éternel et coupable.
Le compagnon désagréable et compromettant! M. Baudelaire se fâche à la fin et lève sur lui une strophe irritée... Mais une subite inquiétude suspend cette révolte : si, par hasard, le diable était plus puissant que le Tout-Puissant; s'il était maître en haut comme il est maître en bas ? Et, tout pâle d'avoir eu la pensée de le contrarier, M. Baudelaire se met à cajoler son tyran ; il lui fait des « litanies, » il le salue « Satan trismégiste, » Satan trois fois grand î Puis, par un revirement subit, le voilà qui crie à l'aide contre les suggestions du « malin, » de « l'ennemi, » du « prince des ténèbres, » et il appelle à son secours, non pas l'amour, mais la terreur de Dieu, dont il semble ainsi faire un Satan supérieur.
Cette poésie reflète bien le moyen âge, flottant sans cesse entre le diable et Dieu, qui lui paraissent également haïssables et que, à vrai dire, il ne distingue pas parfaitement.
Si M. Baudelaire a l'esprit du moyen âge, il en pratique aussi l'argot théologique. Ferré sur les termes, casuiste raffiné, il en remontrerait pour la technique à Hiérosme Gornille lui-même, grand pénitencier et juge ecclésiastique. Il eût fait certainement un agréable rapporteur dans les procès de sorcellerie.
Voyez si cet écrivain est possédé (possédé, c'est le mot) de son sujet, et à quel point! On trouve, enclavée dans les pièces françaises qui composent les Fleurs du Mal, un hymne en latin barbare consacré à célébrer... quoi? les charmes d'une modiste idolâtrée. Franciscœ meœ Laudes, tel est le titre de cette poésie souillée d'expressions à double entente et où le mysticisme s'enlace si étroitement à l'obscénité, qu'ils se confondent vraiment et ne font plus qu'un. Obscénité, mysticisme, deux mots dont on peut marquer M. Baudelaire. Pour qui ces sonnets caressants? pour les chats « mystiques et voluptueux, » dont
Les reins féconds sont pleins d'étincelles magiques.
Ah! ce n'est pas à l'occasion de M. Baudelaire qu'on pourra s'écrier encore une fois : Ces fous de poètes ! La logique surveille sévèrement chacun de ses vers ; c'est une bonne gardeuse qui n'en laisse pas un seul s'écarter du pâturage catholique. Ainsi, pour M. Bau-
delaire, la femme ne sera pas la bien-aimée et la bien aimante, celle qui relève et console ; il ne voit en Laure, Béatrix, Elvire, que les servantes du diable, des pourvoyeuses d'enfer, « l'embûche dressée sur le chemin de sa perdition. » Volontiers, il les traduirait devant un tribunal ecclésiastique ; volontiers, Gauffredi-Baudelaire pousserait sa maîtresse au bûcher, croyant du même coup brûler Satan (à qui cela doit être bien égal !), Satan qui, pour le perdre, revêt
La forme de la plus séduisante des femmes.
Il aime la femme, cependant, mais à sa façon épuisant avec elle les voluptés bizarres où il s'enfonce avec une sorte de rage, complétant le plaisir par le remords, goûtant je ne sais quelle horrible jouissance à la... posséder au bord" de l'enfer, comme deux créatures exténuées qui, pour retrouver une dernière émotion des sens, un tressaillement suprême, feraient l'amour au bord d'un toit. Il semble que cette pensée, « Je me damne, » lui soit un aiguillon voluptueux : Satan est sa cantharide, à lui !
La chair contentée, la terreur seule reste. Et le poëte d'appliquer sur son front et sur celui de sa maîtresse les cendres catholiques. Tremble, malheureuse, du plaisir que tu m'as donné.
.... Vous serez semblable à cette ordure (une charogne),
A cette horrible infection, Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion ;
Oui, telle vous serez, ô la reine des Grâces,
Après les derniers sacrements, Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
La pauvre demoiselle, il la déshabille — même de sa peau !
Celle à qui M. Baudelaire murmure, entre deux baisers, ces galantes strophes (vraiment, dignes d'un équarrisseur qui charmerait Montfaucon par des madrigaux exquis), a du moins la beauté; elle est « la reine des Grâces. » Est-ce à dire que la laideur manque de ragoût et que le répugnant n'ait point son attrait? S'il pensait ainsi, M. Baudelaire blesserait la logique du raffinement :
Une nuit que j'étais près d'une affreuse juive, etc., etc.
Le mysticisme obscène ou, si vous préférez, l'obscénité mystique, voilà, je l'ai dit et le répète, le double caractère des Fleurs du Mal. Mais où ce caractère s'accuse le plus effrontément, où tous les voiles sont déchirés, où M. Baudelaire enfin se lâche tout à fait, c'est dans la partie intitulée : Femmes damnées. Là, tout auprès des Lesbiennes qui célèbrent le mystère honteux et « sacré » des amours contre nature, nous avons la femme catholique, et nous l'avons dans son expression la plus intense, qui est la Religieuse !
M. Baudelaire a rencontré sainte Thérèse donnant le bras à Sapho :
Et celles dont la gorge aime les scapulaires,
Qui, recelant un fouet sous leurs longs vêtements, Mêlent, dans la nuit sombre et les bois solitaires, L'écume du plaisir aux larmes des tourments. Chercheuses d'infini, dévotes et satyres, Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains !
Qu'en dites-vous ? Et ne pourrait-on pas comparer ces Fleurs du Mal à la Messe-Noire décrite par Michelet dans son admirable Sorcière, — une messe où le marquis de Sade, sous-diacre, verserait la burette à Satan qui officie 1 ?
Quelle impression d'une semblable lecture? une impression d'épouvante ou d'horreur? Non. Cette poésie ne va pas jusqu'à l'âme ; les nerfs seulement
1. Il faut tout dire, même l'éloge. Je constate donc, dans la galerie poétique de M. Baudelaire, la présence de quelques ta» bleaux parisiens (je préférerais eaux-fortes comme plus juste et plus caractéristique), d'une grande vigueur et d'une précision singulière : Le crépuscule du matin, entre autres. Si je me borne à indiquer ces rares morceaux dans une note, au lieu de les signaler dans le courant de mon étude, c'est qu'ils ne sont pour' rien dans l'impression générale qui nous vient de la lecture des Fleurs du Mal; et une critique vraiment sérieuse ne doit s'appliquer qu'à dégager cette impression générale. Il faut distraire volontairement tout ce qui n'y concourt pas, tout ce qui s'en écarte de soi-même, sous peine de s'éparpiller en points de vues et de ne tirer aucun enseignement de l'ouvrage examiné.
en sont atteints et agacés ; elle nous cause des inquiétudes dans le cerveau, comme une fausse position des inquiétudes dans les jambes. Et, pour aboutir à ce résultat peu digne d'un effort intelligent, quelle dépense de littérature ! car on ne peut refuser à M. Baudelaire les qualités extérieures : il parle une langue serrée, énergique (les idées ne le sont pas), colorée (mais sans chaleur); et je ne lui sais d'égal, pour l'harmonie et le balancement des strophes, que Lamartine ou M. Leconte de l'Isle. Enfin, on reconnaît un versificateur savant qui, s'il ne joue pas avec les difficultés rhythmiques comme ce facile et léger Théodore de Banville, arrive pourtant, à force de patience et d'opiniâtreté, et en s'y reprenant à plusieurs fois, à monter la bête métrique. Mais peut-on dire : Voilà un poëte? Oui, si un rhéteur était un orateur.
Ici, tout est combiné, raisonné, voulu. Rien de primesautier. Nous sommes au Cirque, les élans sont mesurés. 11 n'y a pas, hélas ! dans tout le volume des Fleurs du Mal, une seule de ces belles négligences, un seul de ces écarts précieux que le génie commet parfois, emporté par la folie des aventures! — A. regarder attentivement ces fleurs artificielles, on croit sans peine ce que me disait un homme qui a vu M. Baudelaire de très-près : « Baudelaire écrit d'abord ses odes en prose, puis il met cette prose en vers. » Singulière façon de procéder, on l'avouera, et qui ne prouve guère chez l'auteur l'intelligence de ce que doit être la poésie : un entraînement, un enlè-
vement, un mouvement plus spontané de la pensée ou de l'imagination... Figurez-vous qu'on attache des ailes au docteur Yéron, et qu'on lui dise ensuite de s'envoler !
La vérification du procédé de composition habituel à M. Baudelaire est, d'ailleurs, très-aisée. Cet écrivain a publié naguère dans la Revue fantaisiste, et récemment dans la Presse, une série de petits exercices français qu'il appelle des poèmes ex prose. Eh bien ! pour ne citer qu'un exemple, prenez parmi ces poëmes en prose celui intitulé « la Chevelure, » et vous reconnaîtrez, mot pour mot, une pièce des Fleurs du Mal : même titre, même ordonnance, mêmes expressions.
M. Baudelaire peint un tableau, puis en fait luimême la copie. La prose, •c'est le tableau ; le vers, c'est la copie. Or, qu'y a-t-il. de plus froid qu'une copie... et que les Fleurs du Mal?
Nous retrouvons le poëte des Fleurs du Mal dans les Paradis artificiels : œuvre intéressante, du reste, abondant en observations physiologiques, et d'un style poli, clair, transparent, un vrai style de cristal, à travers lequel les idées les plus subtiles se montrent avec une singulière netteté. M. Baudelaire
excelle à corporifier ces fantômes de pensées qui flottent sur la frontière de la Rêverie et qu'il semble d'abord impossible de fixer.
On pourrait dire des Paradis artificiels qu'ils contiennent la « philosophie » des Fleurs du Mal.
Pour M. Baudelaire, en effet, l'opium et le haschich sont, avant tout, choses diaboliques, philtres d'invention moderne, et, partant, l'Église doit sévèrement en proscrire l'usage. « J'avouerai, dit-il, que ces poisons excitants me paraissent non-seulement un des plus terribles et des plus sûrs moyens dont dispose l'Esprit des ténèbres pour enrôler et asservir la déplorable humanité, mais encore une de ses incorporations les plus parfaites. » Ainsi, nul doute : avaler une boulette de haschich, c'est avaler Satan ; boire une cuillerée d'opium, c'est boire Satan; — voilà le pain, voilà le vin ; voilà l'hostie et voilà le ciboire ; — la table diabolique fait pendant à la table sainte. Quand je vous parlais de la Messe-Noire !
Ce n'est pas seulement l'opium et le haschich (et, pour ma part, je ne regretterais certes pas de voir prendre la mesure contre cette dernière drogue) que M. Baudelaire interdit au nom de l'Église. Vous lisez plus loin ces lignes exorbitantes : « Malgré les admirables services qu'ont rendus l'éther et le chloroforme, il me semble qu'au point de vue de la philosophie spiritualiste, la même flétrissure morale s'applique à toutes les inventions modernes qui tendent à diminuer la liberté humaine et l'indispensable douleur. » Autant vaut dire que le médecin qui nous guérit
attente à notre liberté. Peut-on faire un pareil abus des mots, aller si avant dans l'absurde ! Peut-on déshonorer par de telles formules cette admirable théorie chrétienne : La purification parla souffrance !
Ai-je fait pénétrer mes lecteurs dans le vif de l'œuvre de M. Baudelaire, si curieuse, — d'abord, pour son contraste violent avec l'époque ; ensuite, pour le contraste non moins violent qui existe entre le sujet traité et la forme dont on l'a revêtu ? Le fond des Fleurs du Mal est d'une âme tourmentée, battue incessamment par le remords; et le style dénonce une tranquillité parfaite, une imperturbable possession de soi-même. Pas une émotion ne trouble le calme didactique de ces vers ; on a beau écouter, nulle part l'oreille la plus fine ne saisirait la vibration d'un cœur douloureux. Contradiction singulière, je le répète, et qui nous autoriserait à soupçonner la sincérité de l'auteur.
Si, pour M. Baudelaire, le satanisme n'était qu'un thème, un canevas, une matière à amplifications qu'il se distribue à lui-même, comme les professeurs en distribuent à leurs élèves ? si M. Baudelaire faisait du remords artificiel? s'il n'y avait que sa forme, et non sa conscience, de travaillée?...
J'ai dans ma chambre, — fixée au mur par quatre épingles, — une lithographie très-bizarre. Figurezvous un galetas baroque, aux angles innombrables, aux poutres mêlées, un vrai dessous de charpente, .encombré du mobilier le plus fantastique. Là, sur ,une planchette, les cornues, les alambics, les bocaux pleins de liqueurs infâmes où flottent les fœtus ; à la suite, et s'abîmant dans l'ombre, des têtes de morts juxtaposées à l'infini comme les grains de quelque chapelet horrible ; en face, un squelette avec une ficelle entre les jambes, un squelette-polichinelle, un squelette pour faire joujou.
De ci de là rôdent des chats qui ne sont même plus maigres, tant les sabbats nocturnes les ont exténués, et qui font le gros dos et qui veulent être gentils !
C'est épouvantablement drôle.
Le milieu du galetas est occupé par un lit d'un équilibre impossible (deux pieds sur quatre posent dans le vide), où se démène grotesquement un personnage blafard qui, en proie sans doute à quelque cauchemar affreux, lance ses jambes au delà des couvertures répandues à terre. Dominant le chevet, à la place où d'habitude on accroche le bénitier, la tête encornée de Satan.
Comme légende : Les Nuits de M. Baudelaire.
Cette lithographie, signée Durandeau, est certainement d'une grande fantaisie, mais la légende est menteuse... à moins qu'elle ne soit ironique.
Que voulez-vous ? Je ne puis voir en M. Baudelaire qu'un littérateur placide et régulier, qui se couche et
dort fort correctement dans un lit en acajou, après avoir suspendu à Ja patère son paletot soigneusement brossé.
Ces visions sataniques sont affaire de rhéteur.
Il se dit agité de remords, il a, comme Macbeth, l'âme remplie de scorpions ! Je le crois ennuyé tout au plus, ce qui, je le sais bien, constitue une infériorité grave.
M. Baudelaire est artificiel en tout. Il se poudre, affirment ses familiers, et même il se peint. Comme Églé, belle etpoëte, il fait son visage ; il est vrai qu'il fait aussi ses vers, et fort bien.
L'avez-vous jamais entendu? Sa parole est lente, mesurée ; il s'écoute parler comme il s'écoute écrire ; et parfois, en parlant, il clôt les yeux à demi comme un vicaire onctueux. Toute discussion, tout enthousiasme, toute jeunesse lui est insupportable. S'il aime les chats pour leurs mouvements silencieux, il a horreur des chiens, qui sont bien plus aimables, mais qui pourraient japper. Cela ne s'accorde-t-il pas avec sa répulsion pour les poètes passionnés, comme Byron et Musset, par exemple? Ces deux-là, particulièrement, il ne peut les sentir.
On s'étonne que M. Baudelaire vise à l'Académie. Pourquoi donc? Outre un talent de seconde ligne et tout extérieur, mais fort estimable encore, M. Baudelaire est un lettré consciencieux, un grammairien sûr qui s'intéresserait utilement au Dictionnaire. Et même, à certains jours solennels, comme M. Yiennet lit à la Compagnie sa petite fable, il pourrait lire son petit
sonnet satanique et correct. Je ne veux pas pousser le parallèle. Mais écartez la différence des époques où M. Viennet et M. Baudelaire ont paru, la diversité de leurs styles qui en est la conséquence, et vous verrez qu'il existe une ressemblance de nature entre ces deux didactiques.
Donc, et pour nous résumer, nous avons, — à côté d'un rhéteur qui a reçu de Vaugelas l'influence secrète, — un désespéré par raisonnement, un poëte par préméditation. Et si j'avais à déterminer d'un mot ce que M. Baudelaire est nativement et ce qu'il voudrait nous persuader qu'il est, je l'appellerais volontiers : un Boileau hystérique.
O mai 1SG3.
Les individualités sont bien rares en littérature. Nos écrivains, pour la plupart, n'ont guère que leur nom de personnel, le signe particulier manque silices physionomies effacées et banales, et tel volume, écrit par Jacques, pourrait fort bien et sans nulle invraisemblance, je vous le jure; être revendiqué par Edmond ou Gustave. Je défie Jacques de prouver sa propriété.
Il n'y a plus d'originalité, il n'y a plus que des extraits de naissance.
Mais où la banalité se carre et s'étale, où l'insignifiance triomphe, c'est dans le roman actuel.
Je compare volontiers le roman à une immense caserne coupée en une foule de petites cellules : cellules tout imaginaires, d'ailleurs, et séparées idéalement. Pour la plus grande facilité des rapports, une ligne à la craie y figure la cloison... Et voilà la littérature en commun organisée ! on rêve, on pense, on combine, on compose en commun ! on trempe frater-
nellement sa plume dans la même écritoire, l'écritoire-gamelle !
• Nous avions les chambrées de militaires, nous avons maintenant les chambrées de littérateurs.
Ah! ceux qui disent encore « l'armée des lettres » ont raison de maintenir ce trope démodé, s'ils entendent par là que l'uniforme règne en littérature, et que l'alignement du style est irréprochable. Armée, en effet, mais qui ne fait plus de conquêtes, armée tombée en garde nationale.
On sait que Pierre Corneille, dans l'embarras de la rime, ouvrait un judas et recourait à son frère logé à l'étage inférieur. Et, vite, Thomas passait la rime demandée. Aujourd'hui ce n'est pas la rime seulement, c'est le vers tout entier qu'on se tend pardessus la ligne de craie. A peine si quelques-uns (emportés par l'inspiration !) déplacent une virgule.
M. Noriac écrit des romans ; mais, n'ayant pas le goût des phalanstères, il a résolu de se bâtir « une maison à soi, » au grand scandale des gens de la caserne. Nous allons, s'il vous plaît, visiter cette construction qui, pour n'être pas achevée, prend déjà tournure et s'annonce dans un style fort agréable. vUne anecdote, auparavant.
Le poëte allemand Ludwig Wihl désirant se mettre au courant de notre littérature présente, je lui ouvris ma bibliothèque. Hélas ! combien de romans ne le vis-je pas rejeter, après la dixième page, avec ce mot terrible : « C'est toujours la même chose!» mot qui
portait et dont mon amour-propre national était tout douloureux... quand, un soir, Wihl fait irruption dans ma chambre :
« Enfin, voilà quelqu'un ! » s'écriait-il, et, d'une main, il agitait un livre, que de l'autre il tapotait amicalement. Ce livre, c'était la bêtise humaine.
Comme presque tous les écrivains de ce temps, M. Jules Noriac a débuté par le petit journal. C'est le Figaro qui publia son 101e régiment, d'une observation si comique ; c'est dans le Figaro que parut cette série d'articles sur le Ridicule et le Préjugé, où la vérité, vêtue de l'habit voyant du paradoxe, s'ébat avec tant de bonne humeur. Le petit journal est une excellente école. A ses discussions, qui ont les vivacités de la dispute, l'esprit s'aiguise, l'intelligence devient prompte, l'homme de lettres gagne un style net, coupant et rapide, qui ne s'attarde point, ne s'amuse point autour de l'idée, mais lui court dessus tout de suite. Telle nouvelle à la main vaut, par le tour, nos vieux contes, et affirme bien mieux un écrivain que tel article de Revue si long et si vanté. Songez quelles qualités essentiellement françaises un auteur, rompu à ces jeux, apportera dans le roman, et comme il évitera les emphases et les diffusions! Et, cependant.
je le sais, dans la bouche de certaines gens, — qui sont des bonnes gens, — « petit journaliste» équivaut à une injure grave. Ainsi, M. Charles Monselet est, sans conteste, un lettré des plus érudits et des plus fins, un fantaisiste hors ligne, un conteur qui raconte dans un style exquis; enfin, satiriste pénétrant, habile à lancer le trait comique juste au point qui le doit recevoir, ses Tréteaux sont la joie de ceux qui rient intelligemment. Mais que fait tout ce talent ? Monselet écrit au Figaro ! Et, de cette appellation méprisante « écrivain de petit journal, » le préjugé l'amoindrit — et ne fait point de différence entre lui et M. Pierre Véron. Ah ! que ne rédige-t-il aux Débats? Saint-Marc le saluerait « un de nos jeunes espoirs, » et sous M. de Sacy, expert à couver les embryons académiques, Monselet éclorait bientôt à l'Importance. Que ne rédige-t-il aux Débats? il y perdrait peut-être l'indépendance du style, mais il y gagnerait ce dehors imposant, cette respectabilité que dégage M. de Sacy, et sans laquelle on n'est rien pour le léger peuple français qui, aimant à rire, n'a de louanges que pour les gens « sérieux. »
N'est-il pas vrai que, si Voltaire présentait aujourd'hui Vîngènu ou Candide à la Revue des deux mondes, M. Buloz le traiterait de petit journaliste et le renverrait au Figaro? Et Ghamfort, et Rivarol?... Il est encore vrai qu'ils n'attendraient pas qu'on les y renvoyât, qu'ils iraient là d'eux-mêmes, et tout droit.
Félicitons M. Noriac d'avoir importé dans le roman
ses qualités de petit journaliste : la nettet , la rapidité, le trait, toutes choses qui font bonne ûgure dans un livre, quel qu'il soit, mais surtout dans un ouvrage satirique.
C'est de là que vient, en partie du moins, son oriainalité comme romancier.
Quelle étude intéressante pour un curieux que celle des deux premières séries de la bêtise humaine : Eusèbe Martin et Le Grain de sable ! Je ne sais pas d'oeuvre où l'esprit du xvnr3 siècle se combine aussi heureusement avec le sentiment moderne. Vous trouvez ici la même vue générale de la société que dans les contes philosophiques de Voltaire, la même entente de la satire synthétique ; et c'est presque le même dédain du paysage et du détail minutieux, la même façon brusque d'introduire dans le récit des personnages imprévus. Mais on a, de plus, chez M. Noriac, le côté dramatique et réel, qui est tout moderne. Je m'explique. Dans Candide comme dans l'Ingénu (admirables histoires qu'il n:est dans ma puissance ni dans ma volonté d'amoindrir), ce ne sont pas les hommes qui s'agitent ; ce sont des abstractions qui glissent, impalpables, insaisissables au regard : Can-
dide et l'Ingénu assistent à la vie et né vivent pas euxmêmes. Je serais fort empêché de leur serrer la main, ne leur voyant pas de corps. D'où viennent-ils et qui, sont-ils? dites-moi leur pays, leur famille, leur date... Je comprends ce vague, cette impersonnalité des héros de Voltaire en me reportant à son époque où régnait sans partage l'Idée, cette reine dont Voltaire fut soixante ans le premier ministre ! et je n'ignore pas que, grâce à leur impersonnalité même, Candide et l'Ingénu sont de tous les temps : ce qui, évidemment, constitue une supériorité, au point de vue philosophique ; mais, aussi, ne sont-ils d'aucun temps : ce qui, au point de vue artistique, constitue une infériorité grave.
La grande valeur de la bêtise humaine consiste en ceci : qu'elle sera, dans un siècle encore, un ouvrage actuel et que alors, cependant, on ne pourra méconnaître qu'elle fut écrite en 1860. Je vois réellement Eusèbe, — et je sympathise avec lui, je m'intéresse à ses espérances comme à ses désillusions, parce que je le vois, que sa personnalité est palpable. Cette métairie limousine, où la diligence le prit un matin, vingt fois dans mes chasses, je l'ai aperçue, là-bas, au bout de son avenue de châtaigniers, et mon chien a fait remuer ses champs de blé noir où s'appellent les perdrix rouges; — ce gandin, qui provoque Eusèbe, échangera demain peut-être sa carte contre votre soufflet; — cette comédienne, qu'Eusèbe aime éperdument, elle chante à votre théâtre préféré et fut elle-
même, qui sait? un soir de rêverie, la préférée de votre imagination.
Pour tout dire en un mot, nous sentons Eusèbe à côté de nous; dans cet homme, qui est l'homme, nous reconnaissons un contemporain : et voilà pourquoi l'on peut dire que la bêtise humaine est un roman de mœurs autant qu'un roman philosophique.
Ce que nous aimons surtout en M. Jules Noriac, ce qui le fait notre, c'est son àme.
Cette génération aux airs détachés, à l'allure délibérée et légère, est travaillée au fond d'une inquiétude infinie; tous, quoique nous puissions dire et malgré nos sourires qui protestent, nous sentons ouverte en nous la blessure dont sont morts Alfred de Musset et Léopardi. D'une délicatesse à jamais éveillée, d'une sensibilité nerveuse toujours prête à s'irriter davantage, rien ne peut contenter notre àme qui désire éternellement et ne sait pas ce qu'elle désire î — J'entends quelquefois parler de l'insouciance et de la gaieté de nos pères. En ce temps-là, paraît-il, la vie riait aux éclats, la rêverie était inconnue, l'amour passait lestement par-dessus le cœur sans même l'effleurer, et l'on avait vite fait de résoudre le problème
de l'immortalité par une chanson à boire. Et il n'y a pas cinquante ans décela... Qu'il y ait cinquante ans ou mille siècles, ces jours sont affreusement loin de nous, loin comme les choses dont on ne se souvient pas, comme une langue dont le sens est perdu. Qui de nous comprend quelque chose aux flonflons de Déranger et de Désaugiers ? qui de nous n'entend, d'une oreille stupéfaite, les équivoques gaillardes dont les vieux garçons font rougir la mariée au repas de noces?
Lisette, vous nous paraissez lugubre ; filles de joie, vous êtes les mal nommées.
Faut-il nous plaindre après tout? Et n'y aurait-il pas de la grossièreté à jalouser nos pères? Nous sommes tristes, tant mieux ! portons fièrement notre tristesse, comme une noblesse spirituelle : elle est reJigieuse, elle contient la pitié.
Jules Noriac, ce railleur à la surface, est naturellement et profondément triste; et, comme toujours, l'habitude de la tristesse lui a donné l'habitude de la commisération; il a l'ironie compatissante. Qu'elle s'appelle Adéonne ou Madeleine Duval, il mène inflexiblement la courtisane jusqu'au bout de sa destinée, car il a trop de logique, — la logique, qui est la seule morale en art, — pour répéter ce ridicule mensonge de la rédemption des filles par un amour humain (comme si le bonheur rachetait !) ; mais, devant cette destinée, il ne peut pas ne pas s'attendrir. Ce n'est point qu'il le proclame, au moins, et qu'il pleure ouvertement. Non ; mais on sent je ne sais quelle
émotion douloureuse, quelle immense pitié circuler à travers ces phrases qui ne l'expriment pas. Nihil humant a me alienum puto, toute douleur humaine est ma douleur, je veux ma part de toutes les larmes ! Nul, plus que Jules Noriac, n'a le droit de revendiquer cette devise d'une mélancolie si douce et si magnifique où, deux cents ans avant Jésus-Christ, un païen formulait le christianisme tout entier.
11 avril 1861.
Voilà de longues années que l'Allemagne nous enseigne vainement le culte des grands poëtes. Il nous manque cet enthousiasme natif qui, le même jour, à la même heure, dans trente villes différentes, rassemble autour de la même pensée et de la même table nobles, ouvriers et bourgeois, pour se griser pieusement en l'honneur de Goethe ou de Schiller. Admirable coutume que l'exilé emporte jalousement à l'étranger, comme un morceau de la patrie : on n'a pas oublié le festival gigantesque organisé, l'année dernière, à l'hôtel du Louvre, par les réfugiés allemands, à l'occasion de l'anniversaire de Schiller.
Nous autres Français, nous nous contentons des festivals de l'Orphéon.
Nous avons besoin qu'un directeur de théâtre nous invite au respect de nos gloires et nous avertisse que Pierre Corneille est peut-être aussi national que Béranger. Nous serions incapables d'en faire la réflexion nous-mêmes ! Mais, avant de complimenter M. Thierry,
saluons d'un remerciement l'ombre de Rachel ; c'est, en effet, à l'insistance de ce pur génie que le jour de la naissance de Corneille doit d'être admis parmi jours faites, et, pour n'oublier personne, c'est M. TJ dore de Banville qui écrivit les strophes admirai; déclamées par la tragédienne en cette illustre circonstance.
Donc, après le Cid, après Horace, le Menteur et la Mort de Pompée, M. Edouard Thierry remet « aux chandelles, » pour célébrer cet anniversaire, deux pièces retenues dans l'obscurité des bibliothèques. Lune était exilée de la scène depuis cinquante et plus, et l'autre n'avait point paru depuis le xvne siècle. La détermination prise par M. Thierry il ne faut pas se le dissimuler, excessivement grave. La mettre à exécution, c'est accuser la postérité qui a suivi Corneille, c'est, lui dire : « Tu as été niaise et ignorante, tu as méconnu deux chefsd'œuvre. »
La tentative de réhabilitation de l'Illusion et de Nicomède est-elle justifiée ?
Examinons la cause, pièces en main.
Nicomède est, sans contredit, une œuvre curieuse. Il est curieux, en effet, de voir comment Corneille,
qui n'a jamais, jusqu'ici, quitté l'Italie des Horaces que pour l'Espagne du Gid, traitera cette Asie où son génie aborde pour la première fois, quelles passions, quels usages, quelle langue il attribuera à cette civilisation encore inexplorée? Son style se transformerat-il sous ce nouveau ciel, son alexandrin sévère s'habillera-t-il des éclatantes couleurs asiatiques? Corneille va-t-il nous révéler des mœurs différentes des mœurs de la Rome républicaine ou de l'Espagne chevaleresque ? Non. Corneille, à la cour du roi Prusias, demeure, toujours et quand même, un vieil hidalgo romain, mêlé de Don Quichotte et de Cincinnatus. Rome et l'Espagne sont partout où je suis!
Ainsi, non-seulement Attale, le prince bithynien, a été élevé parle Sénat, et cet ambassadeur est un ambassadeur romain, mais encore Prusias est romain par crainte, comme Arsinoé par tendresse maternelle. Seul, dans toute cette cour, Nicomède regimbe contre Rome ; mais qu'importe ? Corneille lui a donné une âme romaine.
Il faut vraiment être averti par une note expresse que « la scène est en Bithynie. » Ce vague, d'ailleurs, cette impersonnalité des lieux, si je puis ainsi parler, est une fatalité à laquelle n'échappe aucune tragédie. Aussi, n'est-ce pas nous qui tourmenterons M. Thierry au sujet de la mise en scène de Nicomède. D'autres diront qu'il ne suffit point de deux sphinx posés au bord d'une terrasse pour constituer la couleur asiatique, et que ce roi d'Orient n'est pas dans ses meubles. Ils le diront et, par là, feront preuve de peu de
BJBLIOmsCA
jugement. Il n'y a point de couleur locale dans ce qui est la pièce même, dans les passions, dans les mœurs, dans la langue, dans les personnages, il ne doit pas y en avoir davantage dans le décor. Courir après l'exactitude orientale, c'est s'enfuir hors de la vérité relative indiquée par Corneille; M. Thierry n'a pas donné cette marque d'inintelligence : il a mis en scène le Nicomède de Corneille, point un autre; et, loin de le blâmer de cette sécheresse et de cette sobriété dans la décoration, nous lui reprocherons, au contraire5 les deux sphinx mentionnés plus haut, auxquels notre vieux poêle n'avait certes pas songé, et qui induisent maladroitement le spectateur en appétit de couleur locale.
Pour en venir à la pièce même, deux figures à peine se détachent d'une façon visible sur le fond de l'action, celles de Nicomède et de Flaminius. C'est entre eux qu'est la lutte, c'est sur eux que pose la tragédie tout entière. Attale, Arsinoé sont des physionomies bien effacées ; Laodice n'existe qu'à peu près; en sorte que Prusias, une manière de roi fainéant et radoteur, vieillissant dans la triple peur des Romains, de ses iils et de sa femme, semble un caractère aux lignes fermes et arrêtées en comparaison de ces personnages flottants qui ont le vague des apparitions.
Mais, en revanche, quelles solides créations que Flaminius et Nicomède, et comme on reconnaît sur eux l'irrécusable empreinte du génie cornélien, si élevé et si raisonneur, si héroïque et si subtil ! Nicomède, surtout, me frappe. Je ne crois pas que l'ironie
tranquille, et terrible a cause de son calme même, ait eu jamais une plus complète expression.
Je ne sais qui trouvait ce Nicomède un amoureux bien froid. On aurait désiré plus de scènes tendres entre Laodice et son amant. C'était oublier que Nicomède , étant soldat, doit naturellement aimer en homme d'action. Quoiqu'il sache parler, et très-bien, il ne parlera donc que lorsqu'il sera nécessaire, il ne se prodiguera pas en madrigaux inutiles. Et, d'ailleurs, à quoi bon? Laodice n'a-t-elle pas l'assurance continue de son amour? Y a-t-il un pas, un geste de Nicomède qui ne tende à la possession de sa chère Laodice? Et puis, il ne se tait pas éternellement. L'heure venue, de quelle triomphante manière il défend les droits de son cœur ! Dans quelle maîtresse langue ! une langue magnifique dans sa simplicité, rapide et n'omettant rien, — et toujours d'une merveilleuse exactitude d'expression. Il est plus d'un morceau de cette tragédie que nous admirons à l'égal des plus beaux du Cid et de Cinna.
Quant à Flaminius, il est l'incarnation parfaite de cette politique romaine, hautaine et défiante, habile à parer ses jalousies d'une générosité feinte, et qui valait encore moins que la politique carthaginoise, puisqu'elle aggravait sa bassesse naturelle par l'hypocrisie de la grandeur.
« Mademoiselle,
« Yoici un étrange monstre que je vous dédie. Le premier acte n'est qu'un prologue, les trois suivants sont une comédie imparfaite, le dernier est une tragédie. Et tout cela cousu ensemble fait une comédie. »
C'est en ces termes que Corneille présente à mademoiselle de R... de V Illusion comique, qui nous semble bien plutôt, — au moins par le cadre, — de la famille des féeries que de celle des comédies.
Il est nécessaire , avant d'examiner comment M. Edouard Thierry a pu s'imaginer qu'il est avec Corneille des accommodements, de raconter la pièce originale.
Premier acte ou prologue. — Un gentilhomme de province, nommé Primadant, fort inquiet de son fils Clindor, qui court les aventures depuis tantôt dix années, va trouver un magicien. « Où est Clindor? que fait Clindor? » Le brave magicien, fort compatissant de sa nature, évoque tout de suite devant Primadant la vie actuelle de Clindor.
Deuxième acte, qui est proprement le premier. — Ceci, monsieur Primadant, voies représente Clindor au service de Matamore, capitan gascon, lequel, à lui tout seul, a défait cent mille combattants en bataille rangée; lequel, du tranchant de son épée, coupe sans difficulté une montagne en deux morceaux, et parle, dans ses moments perdus, d'exterminer Jupiter . Mais oie vous en laissez pas accroire : tout cela n'est que fanfaronnade pure ; Matamore est un couard, ainsi que vous le verrez tout à l'heure.
Cette gracieuse et avenante demoiselle, que vous apercevez là-haut sur un balcon, vous représente Isabelle, fille de Géronte, pour laquelle Matamore, insensible aux avances de trois déesses et de quinze reines, ressent un terrible amour. Or, Clindor a mission de son maître de mener cet amour au mariage. Mais Clindor, cavalier bien fait et de physionomie agréable, et qui, d'ailleurs, n'est pas une bête, songe à aimer Isabelle directement, pour son propre compte : ce qui ne déplaît point à la fille.
Et Matamore ? me direz-vous. Oh ! il n'y perd rien. Géronte, d'aucune façon, ne lui donnerait Isabelle, l'ayant promise au gentilhomme Adraste.
Primadant. — Cette intrigue où se jette mon fils m'inquiète pour lui et m'efïraye.
Alcandre (le magicien). — Rassurez-vous, monsieur Primadant. ;
Troisième acte. — Ceci vous représente Isabelle et Clindor en conversation amoureuse. Matamore
les écoute et s'entend moquer! — Ah! ventre! il va massacrer le traître :
Je te donne le choix de trois ou quatre morts ;
Je vais d'un coup de poing te briser comme verre,
Ou t'enfoncer tout vif au centre de la terre,
Ou te fendre en deux parts d'un seul coup de revers ;
Ou te jeter si haut au-dessus des éclairs,
Que tu sois dévoré des feux élémentaires!
Choisis donc promptement!
Clindor choisit de rosser Matamore qui, sans hésiter, en ca.pitan magnanime, abandonne sa maîtresse à ce valet bien pensant.., lorsque, tout à coup, se répand sur la scène une troupe de laquais armés de bâtons et conduits par Adraste... Le terrible Matamore se sauve terriblement.., Clindor ferraille en amoureux, c'està-dire en désespéré, tue Adraste — et finit par succomber lui-même sous le nombre.
Primadant. — Hélas ! mon pauvre fils !
Alcandre. — Rassurez-vous, monsieur Primadant.
Quatrième acte. — Ceci vous représente le déplorable Clindor en prison. Il doit être décapité demain, à l'aurore. Mais le geôlier , gagné par Lyse , sui~ vante d'Isabelle, consent à le faire évader. Il s'évade. Et tous les trois, Lyse, Isabelle et Clindor, s'échappetit, à la faveur d'une nuit épaisse, de cette ville trop dangereuse désormais,
Primadant. — Je respire.
Algandre. — Je vous l'avais bien dit... Mais ce n'est pas tout, regardez :
Cinquième acte. — Voici maintenant Clindor en habits éclatants, dans un palais tout doré, chez Florilame, prince de ses amis, — et, près de lui, la constante Isabelle. Constante et malheureuse! Clindor n'aime plus sa maîtresse, il brûle pour V épouse de Florilame, prince de ses amis. Isabelle se lamente et déplore son abandon immérité. « Bah ! ce n'est qu'un caprice, dit Clindor; sois bien persuadée que c'est toi, toi seule, au fond, que j'aime, h — « Eh bien, cruel amant, répond Isabelle, contente ce caprice, et reviens vite à moi! » Touché de ce renoncement généreux, Clindor se jette dans ses bras, — il ne la trompera point. Repentir tardif. Voilà qu'interviennent les domestiques de Florilame (qui sait tout!), et Clindor est poignardé par ordre de Florilame, prince de ses amis.
Primadant. — Ha ! ils ont assassiné mon fils ! Alcandre. — Nous sommes tous mortels, monsieur Primadant... mais attendez.
Changement à vue. Tous les personnages du cinquième acte, y compris Clindor, apparaissent, rangés autour d'une table — et comptant de l'argent.
Primadant. — Qu'est-ce à dire, et que vois-je? On compte de l'argent chez les morts !
Alcandre. — Désabusez-vous. La mort de votre fils n'était qu'une illusion. Les gens que vous voyez sont des comédiens qui partagent la recette.
Primadant. — Je ne vous entends pas.
Alcandre. — Sachez donc que, après l'évasion de Uindor, Isabelle et son amant, se trouvant sans res- 3jurces, ont pris du service dans une troupe de comédiens, et les événements tragiques, qui passaient tout à l'heure sous vos yeux et vous épouvantaient si fort, font partie d'une pièce où ils jouaient chacun un rôle.
Primadant. — 0 joie! mon fils est vivant... Mais comédien, hélas!
Alcandre. — Ne vous désolez pas, monsieur Primadant : le métier de comédien est en honneur aujourd'hui et rapporte beaucoup d'argent.
Primadant. — Alors, tant mieux ! La condition de mon fils est meilleure que la mienne.
Voilà, dans toute sa naïveté, la comédie de Corneille. Que vous semble d'Alcandre, ce brave magicien qui dédaigne de s'entourer des pompes mystérieuses de son art et se répand en sentences raisonnables et en réflexions rassurantes, — qu'envierait Polonius, — sur les vicissitudes humaines ? Et ce père, ne vous f ait-il pas sourire? Je me suis demandé pourquoi Corneille avait placé sur le bord de sa comédie ces deux personnages qui n'y entrent jamais, qui sont tout à fait inutiles à l'action, à laquelle ils ne se mêlent ni pour la précipiter ni pour l'arrêter? Où se trouve leur raison d'être ? Us servent à l'auteur d'intermédiaire, d'excuse auprès du public de son temps. Jamais il n'eût osé, le grand écrivain rendu circonspect par la critique du Cid, mettre directement en
communication avec ie parterre ce capitan Matamore, création d'une si exorbitante fantaisie ; car, remarquez-le bien, ce n'est point Corneille qui montre Matamore, c'est le magicien ; et, venant d'un magicien, l'extraordinaire, l'impossible, le merveilleux sera, sans réclamation, accepté par le spectateur du xviic siècle, très-croyant et très-dévot aux choses de sorcellerie.
Il n'existe dans aucune littérature un personnage aussi excessif que Matamore, en comparaison de qui le Paroles de Shakspeare est la modestie même. Du reste, bien que placée à mille lieues au delà de la vérité et de la vraisemblance, les traits comiques, — d'un comique énorme, — abondent dans cette hyperbolique physionomie.
La versification de l'Illusion est toute vive, toute cavalière, toute charmante.
Et maintenant, arrivons à M. Edouard Thierry, « arrangeur de Corneille. » Il suffirait sans doute de rappeler ici que rien ne peut autoriser un écrivain, cet écrivain fût-il lui-même un grand homme, à arranger les œuvres du génie, sous prétexte de les améliorer. Je ne prononcerai pas les gros mots de sacrilège et d'impiété. Il ne faut pas toucher aux œuvres du génie, simplement parce que cela est absurde. Quoi, vous déplacez le nez de Corneille, vous le collez sur le menton, et puis vous dites avec gravité : Yoici la figure de Corneille ! Moi, je vous assure que le nez doit rester au milieu du visage et que votre innovation est d'un fort mauvais ^ffet.
M. Thierry, je le sais bien, a mis à ces remaniements une discrétion que n'aurait pas montrée M. d'Ennery, qui, vous ne l'ignorez pas, est le véritable auteur de Faust. S'il a supprimé certains vers pour leur en substituer d'autres, au moins ces derniers sont-ils pris dans le répertoire même de Corneille. Mais M. Thierry eût mieux fait de ne se livrer à aucune espèce de transposition, et de ne pas coller le nez de Corneille sur son menton.
Chose plus grave, ou plutôt (car, en pareille matière, tout est grave également) autre chose : M. Thierry a coupé, dans l'Illusion, tout le quatrième acte, l'acte de la prison, « parce qu'il fait longueur, pour abréger ! » Je ne conteste pas les longueurs, elles existent, — mais il fallait les y laisser.
Le cinquième acte de V Illusion est la représentation des amours de Théagène et d'Hippolyte. M. Thierry le rejette comme « dangereux et immoral. » Ce cinquième acte est dangereux ! Ce cinquième acte est immoral ! Nous sommes étonné qu'une pareille accusation parte de ce critique au goût sûr, au jugement sain, qui s'appelle Edouard Thierry. Il sait bien que, à ce compte, il faudrait chasser du théâtre les fils de Molière qui dérobent, aux éclats de rire du parterre, la cassette paternelle, et jeter au feu le Légataire universel. A ces spectacles le public ne s'indigne pas, — il rit. Pourquoi? Tout bonnement parce que Molière et Regnard ne veulent pas le corrompre, mais le faire rire : l'innocence de l'intention de l'auteur est la sauvegarde parfaite de l'honnêteté
du spectateur. Il faut y regarder à deux fois avant de lâcher ce terrible reproche d'immoralité !
Enfin, et quoi qu'il en soit, le Théâtre-Français a vu « un danger » dans le cinquième acte de V Illusion, la conscience de son directeur s'est alarmée, et l'on a rertueusement substitué aux amours de Théagène et d'Hippolyte le premier acte de Bon Sanche d'Aragon, fragment admirable, d'ailleurs, plein de grandeur et de noblesse. C'est tout l'honneur espagnol, dans un alexandrin hautain et retentissant qui est, visiblement, l'aïeul du vers de Hernani.
Mais, au moins, M. Thierry restituera-t-il à Don Sanche le fragment emprunté? Voyez -vous cette pauvre tragédie décapitée pour l'éternité, et commençant désormais au deuxième acte !
Nous supplions M. Edouard Thierry, si habile à découvrir dans Corneille les « dangers » qui n'y sont pas, de ne pas trouver dans ces critiques une amertume qui n'y est point. Si nous lui conseillons de rendre l'Illusion à la bibliothèque, nous le remercions d'avoir remis au théâtre cette belle œuvre de Nicomècle, digne en tous points de prendre rang parmi les tragédies régulières de Corneille. Mais, encore une fois, rien ne pourra nous empêcher de témoigner hautement en faveur du respect absolu dû aux grands poètes, partout et toujours : surtout par le Théâtre- Français, surtout le jour de l'anniversaire de Corneille.
Regardez-y, mais n'y touchez pas!
10 juin 1861.