Mes Souvenirs f p. 324 i
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moelleux où Daudet, Arsène Houssaye^ se consolent de la fatigue d'écrire, ne rappellent que de très loin les galetas misérables où s'abritait la muse des Rutebeuf et des Villon. Les heureux, les parvenus, les épicuriens, trouvent qu'il est surtout excellent de faire de la littérature continue, vaillante, quand on a sous la main des caisses de cigares parfumés, à la portée des lèvres les fines liqueurs exotiques, et à l'entour de soi des murailles tapissées élégamment ou couvertes de crépons japonais. Ils trouvent qu'après les longues crises cérébrales, il est plus reposant de dormir sous des rideaux de soie.
Moins que jamais une intelligence d'élite ne supportera le désaccord de ses rêves brillants avec la médiocrité d'une destinée vulgaire.
1. « J'aime le faste, le luxe, la mise en scène. Quand je donne à festoyer, je crois que c'est une première représentation. » (Ars. Houss., Confess,^ I.)
Nos moralistes et nos philosophes actuels l'ont dûment reconnu ; la pauvreté semble un état mille fois plus cruel qu'il ne Ta jamais été, à présent que, dans toute classe, on fréquente de si près le luxe et les ostentations de l'opulence, que des impulsions irrésistibles poussent les ambitions en mille et mille sens, transforment du jour au lendemain les conditions, les caractères, les personnes, rejettent au bas de l'échelle ceux qui semblaient prédestinés au pouvoir et à l'influence, et portent au faîte les natures sorties de l'obscurité par les hasards de la chance ou par les
L conquêtes du travail. L'argent, pendant des siècles, circonscrit dans la caste nobiliaire et dans la corporation non moins méprisée qu'enviée des traitants, est comme un élément nouveau dans la société contemporaine.
; Il a quelque chose d'épars et d'universel.
Poussé par les torrents du négoce et de la banque, il se déplace, s'envole, se disperse; sa diflTusion est prodigieuse. Il s'est fait
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peuple et démocratie. Tout le monde y prétend et nul ne peut s'en passer, d'un cœur tranquille. Chacun aflBrme sa volonté d'être heureux, et d'un bonheur certain, tangible; chacun aspire à une félicité immédiate, comme au paiement d'une dette contractée envers l'individu dès qu'il a été mis au monde.
Les exigences de l'artiste se sont accrues en proportion de l'avidité générale. Si pour notre époque trop effrénée le but exclusif de la vie n'est plus que de jouir, comment trouver mauvais que lui aussi tienne à n'arriver pas le dernier dans cette course désordonnée et dans ce steeple-chase universel des appétits? C'est seulement en s'enrichissant à son tour que l'homme d'imagination supérieurement doué pourra disputer au capital la prédominance qu'il a prise au milieu de nous, régner sur l'opinion qui classe les mérites selon les divers étages de fortune, et imposer sa suprématie aux gens
de finance dédaigneux de l'étude et de la pensée.
Au demeurant, la littérature, si étrangère qu'elle paraisse, d'essence, aux spéculations d'ordre matériel, a son rôle économique, et l'importance de cette action s'augmente chaque jour à mesure qu'elle déborde de plus en plus autour de nous sous forme de journaux et de livres. Elle contribue d'une manière incontestable (car elle se traduit en des résultats positifs et tangibles) à l'accroissement de l'aisance sociale, par les idées qu'elle met en mouvement et par les diverses branches d'industrie qu'elle emploie comme organes et moyen de transmission.
Alexandre Dumas eut une fois la fantaisie d'opérer sur lui-même le calcul de ce qu'il avait rapporté aux marchands de papier, aux imprimeurs, aux libraires, aux traduc-
teurs, aux comédiens, aux. musiciens de l'orchestre, aux simples figurants, et il était arrivé, sans beaucoup grossir le chiffre, à un total qui représente le budget d'un grand État. C'était une manière à lui de légitimer ses audacieuses exploitations (trop arbitraires souvent) du roman, de la scène, de la presse, et la rigueur avec laquelle il rançonnait les entrepreneurs de journaux, les directeurs de théâtres et les libraires pour fournir à ses prodigalités royales. Autant que les banquiers, autant que les hauts industriels, quoique d'une façon moins directe et moins facilement appréciable, les écrivains de talent apportent leur utile concours au dévoloppement de la richesse publique. Encore ne parlons-nous que d'une influence immédiate, car le pouvoir du génie dans ses effets éloignés (quand il y a génie) échappe à tous les calculs, par la diversité des services que ses œuvres sont appelées à rendre au moyen de l'imitation dans les arts et de la reproduction. Donc
ils ne croient nullement illégitime de s'approprier les intérêts des capitaux qu'ils livrent à la circulation. Et les moindres, en recueillant au prorata de ce qu'ils apportent, suivent purement et simplement l'exemple des maîtres . En résumé, pour affirmer leurs droits au salaire, les artisans de la plume s'en tiennent aux déductions nettes et rigoureuses de ce simple raisonnement : le livre émanant de l'imprimerie est aussi un produit industriel ; sôus les formes multiples qu'il revêt, il détermine un vaste mouvement commercial; il se vend, il s'achète ; c'est une valeur créée portant son estampille et son signe très personnels ; c'est une richesse ajoutée par l'écrivain à la propriété nationale ; c'est la plus incontestable des propriétés.
Ainsi fournis de raison, ils s'en appliquent les conséquences et les étendent parfois outremesure.
La littérature, nous le reconnaissons encore, la littérature a ses devoirs. Les maîtres
de la pensée se sont toujours plu à la représenter comme l'enseignement de l'âme et son baptême d'indépendance à travers la vie. Il serait beau d'admettre qu'elle se refusât inexorablement à devenir l'auxiliaire des passions vénales et n'acceptât d'autre mission que de servir la vérité. On ne la verrait aucune fois transiger avec les erreurs et les goûts dépravés du public, ni s'asservir à ses frivoles caprices, ni flatter ses préjugés, trop heureuse de trouver sa récompense dans le fier contentement du travail utile. Mais à combien peu d'hommes pourrait-elle convenir, si elle imposait de règle absolue cet accord parfait entre les principes et l'exécution, entre les motifs et le but, entre les promesses et l'accomplissement! Il y eut, aux meilleures heures de la Restauration, toute une famille d'esprits, groupe aimable et poétique, n'aimant que les seules Muses, le parfum et la divine essence du beau.
Il s'en retrouve encore, aux diverses éta-
pes du siècle, essaimées de distance en distanée, isolées de la foule dans leur sphère inaccessible de silence et de travail, de ces belles intelligences pour qui l'exercice de la raison, la recherche des idées, les contemplations tranquilles de la science avec les délices qu'elles procurent sont la plus enviable solution d'une destinée. En voulonsnous un exemple, un seul? Prenons Ballanche, le doux théosophe Ballanche. L'auteur de la Fiston d'Hébal et d'Orphée, le lyrique penseur, jouissait, avant sa nomination à l'Académie française, d'une modeste pension de 2,000 francs. Dès qu'il eut connu le vote qui l'appelait au sein de l'illustre compagnie, il renvoya son brevet au ministre, estimant en sa simplicité touchante qu'il serait très juste d'accorder cette pension à un homme de lettres plus pauvre que lui. Notre philosophe se trouvait riche, en 4842, ayant 4,200 francs de rente I Retiré au fond de sa bibliothèque, environné d'ouvrages aimés, insen-
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sible aux agitations fébriles dudehors, plein d'une noble indifférence pour le monde attirant des plaisirs, il était heureux, il se sentait fortuné. Il ne dépendait de personne ni d'aucune passion, mais habitait avec les rois de l'intelligence les régions lumineuses où s'élaborent les grandes pensées ; il se savait libre de méditer à ses heures sur les problèmes les plus élevés de la science, de la littérature et de l'art, ou de chanter en poète la mystérieuse odyssée du genre humain. Que ses ambitions pussent aller au delà, il ne l'aurait pas compris. De tels exemples se comptent. Cet esprit de modération et de désintéressement, naturel et commun jadis à ceux qui desservaient les lettres, se fait chaque jour plus rare, parce qu'il devient de plus en plus difficile à nos littérateurs, maintenant coalisés en vue des intérêts du métier. Dire à l'écrivain moderne, lui dire positivement, avec conviction : « Renoncez à tous les avantages de votre position.
mais tenez-vous à l'écart de tous les partis, embrassez joyeusement la solitude, rentrez en vous-même, cessez de courir après le succès, demandez plutôt votre bonheur à la méditation des choses que la raison vous montrera dans votre solitude volontaire; et ainsi seulement il vous sera possible de ramener l'art aux sources fraîches et naïves dont il s'est éloigné; ainsi seulement pourrez-vous créer quelques bonnes œuvres, être original et vrai ; » lui tenir à nouveau ces discours ou d'autres semblables, si justes qu'ils soient fondamentalement, ce serait perdre une fois de plus son temps et ses paroles à tenter une conversion chimérique.
Nous l'avons assez indiqué, jamais les lettres pures ne furent moins en honneur que de notre temps, et nous en avons précisé les causes ^
1 . Nous aurons ooocision d'en déterminer les effets plus en détail dans un autre chapitre de celte même étude, où nous
Pour la plupart, la littérature n'est pas une fin, c'est un moyen. Dans la mêlée, chacun tire à soi, vise à son but. Les plus exigeants réclameraient tout ensemble l'or, les galons, l'éclat. De nos publicistes, de nos écrivains en vue, il en est peu qui n'aient eu leur coin de vie parlementaire et politique. Après 1848, ce fut une rage, une fièvre épidémique, tant la conviction était unanime que l'art menait à tout, étant donné pour preuve la très récente irruption au pouvoir d'une douzaine de journalistes , professeurs , métaphysiciens , poètes et historiens. Tout homme de pensée voulait être homme d'action. Tout homme de lettres, illustre ou simplement connu, se jugeait propre à être politique, orateur, ministre, gouvernant, sinon président de l'État,
traiterons surtout de l'existence des gens de lettres et des diverses manières dont ils entendent la pratique de leur état.
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comme le fut presque Lamartine, ou dictateur des Etats-Unis européens comme il aspirait à l'être. Depuis lors, ces ambitions se sont contenues dans des bornes plus modestes et dans un cercle plus aisé à remplir. La généralité des auteurs se contentent, pour nous servir d'une expression bizarre de Balzac, de battre monnaie avec leur encrier. Certains de nos romanciers et dramaturges ont très généreusement argumenté en prose et en vers contre la passion du lucre, contre les frénésies de la Bourse, contre la marée montante des besoins de luxe et de folie ruineuse. Chacun d'eux, à son heure de verve, a lancé sa tirade à effet contre Vobscena pecunia. Ces effusions d'éloquence et de morale financière n'empêchent que la question d'argent ne joue un rôle un peu bien grand dans leurs préoccupations quotidiennes. Préoccupations si flagrantes et si constantes, qu'on en retrouve la marque à tous les coins de la littérature, et que, pen-
sât-on à rendre raison de ses transformations et de ses aspects divers, il faudrait encore partir de là comme de la meilleure base d'appréciations.
De là cet art, qu'on a tant perfectionné, de tirer à la ligne, de hacher son style court et menu, de filer interminablement, hier les intrigues, aujourd'hui les descriptions, d'émietter en des parts innombrables le corps d'un roman-feuilleton et d'allonger à l'infini les lieux communs du genre, embrouillamini de paternité, suppositions d'enfants, vengeances et trahisons distillées goutte à goutte, jusqu'au suprême épuisement de la matière.
De là l'usage et l'abus de la collaboration provoquant souventes fois des rencontres de natures très hétérogènes, ivè^ cbïitradictoires, mais garantissant pÊtr une mise en œuvre régulière, sans presque d'interruption, un salaire continu.
De là cette façon d'écrire en dialogue,
tant prisée par les auteurs à un certain moment, et dont le comble d'habileté était de faire le plus possible de pages avec le moins de phrases imaginable. Les Marrons du feu, par exemple, passaient pour le nec plus ultra du genre, à cause d'un certain feuillet mirifique ne contenant que treize syllabes. Dans la pratique courante, nul ne faisait mieux le dialoguCj au même point de vue, que l'intarissable auteur des Mousquetaires et de Monte-Cristo. On sait quel parti merveilleux il tirait des mots : Oui, non, damnation ! à lui payés près d'un franc, autant que des lignes entières. Voici un échantillon de sa méthode, qui ne laisse rien à désirer pour la concision. Le sévère Athos interroge son valet, le taciturne Grimaud :
« — Eh bien ?
— Rien.
— Rien ?
— Rien.
— Comment?
— Rien, vous dis-je.
— C'est impossible I
— Puisque je vous le dis.
— En es-tu bien sûr?
— Certainement.
— C'est un peu fort I
— C'est comme cela.»
De là encore cette habitude d'emprunter, par mesure économique et autant que faire se peut, des sujets dramatiques aux romans déjà connus, qui permet l'emploi d'une seule idée en partie double, sous forme de récit d'abord, de pièce ensuite, quand le premier succès est épuisé.
Les suggestions du personnalisme donnent le branle à toutes les pensées qui se dispersent par les voies du livre et de la presse. On ne connaît plus les dépenses gratuites d'idées ni de doctrines. Un bon établissement pour soi-même, le couvert et l'aliment pour ses enfants, c'est l'objet positif que l'écrivain poursuit parallèlement à
rhonneur de lire son nom dans les journaux et de se voir applaudir dans ses œuvres. Il conforme à ce calcul la direction de son intelligence. Où se porte le goût de la foule? se demandera-t-il d'abord. Quel assaisonnement convient le mieux à son capricieux appétit? Sucre ou poivre? Toute la question est là. Soyons navrants, criaient les romantiques. Soyons amusants, disent d'une seule voix les nouvellistes qui tiennent la corde en ce moment. « Trinc, c'est le mot de la dive bouteille et la résolution de toutes choses, déclarait crûment le théoricien des Jeune-France ; bois, mange, c'est le but ; le reste n'est qu'un moyen ; qu'on y arrive par la tragédie ou le drame, n'importe; mais la tragédie n'a plus cours. ^ La production intellectuelle se règle sur la demande supposée de l'acheteur. Or la littérature sérieuse, les créations morales d'un ordre abstrait et les spéculations philosophiques sont répulsifs à l'entendement popu-
laire. Ce qu'il réclame, c'est une littérature qui le divertisse sans l'obliger à penser, ce sont des romans non trop creusés, d'audacieuses indiscrétions de chronique et des pièces de théâtre où la bouffonnerie tienne plus de place que l'esprit et le sens commun. On sert la majorité à commandement.
On ne lui marchande pas la fabrication des produits qu'elle préfère, et les mieux cotés font leur chemin avec l'aide des quatre grandes puissances qu'on appelle : l'annonce, l'affiche, la prime et la réclame, — toute la banque ordinaire et extraordinaire du succès, eussent dit les auteurs de Charles Bemailly, Car le succès aussi se confectionne et les procédés n'en sont pas nouveaux, remarquons-le en passant pour ceux qui font honneur de toute invention à l'heureux temps qui les a vus naître. La rédaction des affiches de librairie, le prestige des grandes lettres, l'amorce des titres, étaient déjà bien connus. Il n'arrivait pas aux édi-
teurs du xvii® siècle de mettre en vente la septième ou dixième édition d'un volume, sauf à n'en jamais écouler la première ; car il n'y avait pas d'exemple de ces forts tirages. Ils ne s'étaient pas encore avisés non plus d'employer en grand l'annonce par anticipation, le sous-presse longuement attendu qui, grâce à la continuelle répétition d'un titre sur les couvertures, rend un livre célèbre avant qu'il ait paru et donne à l'auteur de ces chefs-d'œuvre en espérance autant de réputation pour les ouvrages qu'il n'a pas faits que pour ceux qu'il a déjà signés. En revanche, les producteurs d'alors pratiquaient peut-être davantage, comparativement, l'art d'ameuter des prôneurs bénévoles, d'imaginer la critique sous le manteau du pseudonyme afin de se procurer l'occasion d'une riposte triomphante, d'une réplique décisive Seulement ces manœuvres n'avaient pas de résultats comparables aux effets que produit le re-
tentissement de la presse. Inutile d'établir jusqu'à quel point on en abuse.
Quelques-uns, le très petit nouibre, artistes de nature, analystes profonds, magiciens de la langue, amants passionnés d'un idéal de perfection qu'ils cherchent surtout dans le mot et dans la couleur, sans négliger leurs intérêts présents, travaillent en vue de la postérité. Ils ne permettent pas aux besognes courantes d'empiéter sur l'essentiel de leur âme et de leur pensée. Ils veulent être et ils resteront auprès de l'avenir les dignes représentants du milieu social où ils auront vécu.
En général, les auteurs du siècle s'inquiètent peu du contrôle des générations futures et des honneurs d'outre-tombe. Que leur servirait de tendre laborieusement à la pro* portion et à la solidité? Leurs écrits, nés le matin, périront le soir. Ils le savent.
L'illusion leur est défendue quand ils considèrent ces nuées de volumes tombés on
ne sait d'où, qui défilent les uns après les autres (couvrant, engloutissant les leurs) sur le marché de la librairie. Et voudraient-ils se condenser dans des œuvres durables, le temps leur manque, un fatal courant les entraîne. Pour maintenir leur nom auprès d'un public volage, d'autant plus difficile qu'on lui offire de toutes mains, ils sont coadamnés à un perpétuel recommencement.
Que des créations légères et impondérables dans le domaine de la fantaisie, des crudités à la carte du jour dans le roman et au théâtre, des essais, des ébauches en matière de critique, subsistent la durée de quelques lendemains; ils n'en demandent pas davantage. C'est la loi générale, c'est la nécessité d'une époque de précipitation haie* tante. L'exubérance de production à laquelle les oblige une commande incessante leur devient une manière d'être toute coutumière. Ils en ont pris l'inflexible habitude. Ils ne s'arrêtent plus. Il leur faut l'effusion
constante. Ils écrivent par une sorte de routine d'état, beaucoup plus que pour satisfaire aux besoins de leur cœur ou de leur imagination. Et c'est ainsi qu'ils assurent, grâce à l'exercice quotidien de la plume, grâce à des mérites particuliers d'exécution facile et d'improvisation courante, leur meilleure conservation possible dans l'être et le bien-être.
Le mercantilisme toujours croissant qui préside aux destins de la publicité, sous toutes ces formes, a tristement déprécié la grande littérature. Trop d'écrivains, à qui la vocation ne commanda jamais, mais qui sont très experts, en y mettant un peu d'adresse et beaucoup de complaisance, à trouver le chemin des sucxès populaires, composent sans principe et sans idéal. On aspire vainement à rencontrer chez eux les
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convictions sincères, les émotions profondes, les généreux entraînements de la pensée.
Ce spectacle est fait pour affliger le petit nombre de ceux dont nous parlions tout à l'heure, qui croient encore au labeur scrupuleux, à l'inspiration patiemment attendue à la recherche désintéressée de la perfection, à la spontanéité franche et naïve, comme aux premières lois du talent. Malheureusement, la vénalité des plumes ou, si l'on aime mieux, la confusion de l'intelligence et de la matière a été l'inévitable conséquence, la résultante presque forcée, des conditions actuelles de l'opinion et des mœurs. Nous l'exprimions déjà dans des pages précédentes : cette science, aujourd'hui si commune, de produire sans inspiration, ne correspond que trop exactement avec les besoins à satisfaire d'une foule capricieuse et de peu de mémoire, très indifférente à la vie de l'esprit, incapable de donner aux penseurs une impulsion féconde;
qui n'a jamais eu ou qui a perdu par contagion le goût de l'idée, qui répugne à tout effort sérieux, dont la molle frivolité est à peu près incurable, et qu'il faut entretenir sans cesse du bruit de son nom, de l'étiquette changeante de ses livres ou de ses pièces de théâtre, afin de n'en être pas aussitôt oublié. Les créations du jour ressemblent à une suite infinie de pavillons multicolores semés au hasard sur le sol mouvant de la fantaisie, dispersés le soir même à la première rafale et remplacés le lendemain par d'autres merveilles non moins brillantes et non moins éphémères. Au public incroyablement accru, à. la masse des lecteurs oisifs, sans études et sans croyances, il fallait cette littérature nouvelle cadrant avec ses goûts et calquant ses défauts. La plupart des auteurs sont astreints à ne pas sortir de leur tâche, et ils ne peuvent offrir autre chose que des distractions rapides à la multitude de gens qui ne les écouteraient
ni ne les comprendraient s'ils s'avisaient de leur distribuer des doctrines. Qu'y faire?
Laissons tomber. La postérité reconnaîtra les siens. Il se verra toujours des hommes supérieurs en élite suffisante pour augmenter assez dignement, au bénéfice de leur époque, le bagage déjà si lourd de l'héritage intellectuel qui se transmet d'âge en âge. Ainsi les Cousin, les Renan, pour la philosophie; les Victor Hugo, les Lamartine, les Musset, les Leconte de Lisle, pour la poésie; les Augustin Thierry, les Guizot, les Michelet, pour l'histoire; les Balzac, les George Sand, les Dumas, les Alphonse Daudet, pour le roman ; les Sainte-Beuve et les Paul de Saint- Victor, pour la critique, ces intelligences maîtresses et celles encore dont nous pourrions grossir la glorieuse phalange garderont sain et sauf auprès des temps à venir l'honneur de notre xix® siècle, un grand siècle. Quanta la population mêlée des courtisans de la mode, des favoris d'une vogue
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passagère, des illustres d'un jour, tout en les plaignant d'avoir trop de fois méconnu le respect de l'art, des idées qui l'inspirent, et des formes pures, ce sera encore, pour les amis des lettres, une consolation de penser que ceux-là, sans autre, mise de fonds que leur esprit, auront su, dans une époque tant idolâtre du savoir-faire industriel, acquérir autant de fortune solide que des marchands de denrées et des constructeurs de bâtisses.