‹ Nos Gens de LettresChapitre 14 sur 23 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Aperçu des variations successives du métier d'auteur à travers le siècle; le cours des circonstances plus ou moins propices. — Sous le premier Empire : servitude générale de la pensée ; rester libre et vivre de ^a plume sont deux faits inalliables — Avènement de la Restauration ; les beauxarts renaissent à la liberté ; leur soudain et magnifique épanouissement. — La jeunesse romantique. — Immense surexcitation intellectuelle. — Heures de désintéressement. — Les nécessités matérielles se font sentir. — Nombreux obstacles qui s'opposent aux débutants d'alors. — Les élus triomphent. — Beaucoup restent en route, victimes d'une erreur d'enthousiasme.

Avant d'examiner philosophiquement par quelles fatigues de l'esprit et des nerfs, par quels rudes labeurs, par quels absorbants soucis, .par quelles rivalités inquiètes se payent les espérances ou les contentements de la réputation, traçons, comme néces-

saire préambule, un crayon rapide des circonstances plus ou moins désavantageuses au milieu desquelles se sont débattues les ambitions des écrivains, pendant le cours de notre dix-neuvième siècle.

L'aube de ce siècle commence à poindre, nuageuse et trouble. Encore meurtrie des crises révolutiennaires, la littérature exsangue, épuisée, cherche en vain à rappeler ses forces : les encouragements officiels ne parviennent pas à lui infuser un sang nouveau.

Les traditions monarchiques n'étaient abolies que de la veille, et les voici rétablies avec l'Empire, plus autoritaires, plus pesantes, plus restrictives. L'homme du 18 brumaire a voulu, comme Louis XIV, se réserver l'hommage-lige de tous les beaux esprits. Au nombre de ses hautaines ambitions, il a compté la gloire de restaurer les lettres, de

les relever de la honteuse décadence où ellea sont tombées ; car son instinct va bien au delà des tristes palinodies dont on accable sa toute-puissance. En échange des conceptions supérieures qu'il réclame, qu'il estimerait digne de lui d'inspirer, il a promis des pensions, des places, des sinécures. Et cependant les idées alanguies ne se raniment point à son souffle, vivaces et chaleureuses, mais se consument en la stérilité générale. La tragédie et l'ode ne sont plus que des formes sans vie. Nuls chants héroïques en cet âge de héros ; mais de pâles flagorneries et d'insipides cantates. La comédie se traîne dans la vulgarité : on ne lui reconnaît plus le droit de peindre au vrai les mœurs et les hommes. La prose se tait ou se déforme, sous la menace perpétuelle du pilon. La tribune ne répète que les échos de la voix du maître. Et la presse entière est réduite au silence ou à l'adulation sans fin. Avec son ombrageuse aversion pour tout ce

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qui sent la liberté, pour tout ce qui respire la hardiesse, comment Napoléon serait-il le promoteur d'une grande ère intellectuelle ?

Au surplus, que le moment est mal venu de se vouer à la profession des lettres I Alors que se déchaînent, d'un bout à l'autre de l'Europe, les fureurs de guerre et de conquête, toute l'attention est aux fanfares belliqueuses, tous les bruits sont étouffés par le cliquetis des armes, tous les élans de l'âme se précipitent vers ceux qui combattent et qui meurent. Élevés dans les collèges, aux roulements des tambours, les jeunes gens se savent à l'avance désignés pour les vastes hécatombes. Mais que certains échappent à ces levées meurtrières, où périrent confusément tant de germes précieux, irontils, en ces heures néfastes, demander à l'ingrat exercice de la plume, outre les satisfactions idéales, l'assurance paisible des choses de la réalité? Trop chimérique illusion . De grands esprits , des penseurs de

race ont, à la vérité, pris la tête du mouvement de ce siècle ; mais, à ceux-là, leur situation de fortune, leur rang nobiliaire, leur état de personne exceptionnel, garantissent une indépendance relative en face du pouvoir ; ils sont en mesure d'en affronter les rigueurs, d'en braver les persécutions. Lorsque, pendant les heures d'exil, la fille du banquier Necker se prend à regretter son salon et les conversations de Paris, alors ses yeux ont du moins pour consoler son âme l'immense panorama du château de Coppet, situé sur la rive gauche du lac Léman, au pied du Jura. Sans doute, quelques gens de lettres émargent au budget impérial ; mais les uns ont dû faire l'abandon complet de leurs goûts ou de leur initiative, en échange de ces tyranniques faveurs; et les autres, disciples de l'école voltairienne, ne sont que les pâles continuateurs d'un âge disparu; ils appartiennent à l'ancien état de choses; ils toucheront

bientôt à l'extrémité de la carrière, et ce n'est plus sur eux que l'art fonde l'espoir de ses renouvellements. Il fallait opter entre ces trois conditions inéluctables : ou brûler à l'idole du jour un encens banal, ou suspendre volontairement l'application de sa pensée jusqu'à des temps meilleurs, ou se résigner à devenir l'instrument docile des mesures de compression et travailler contre les lettres, au nom de la littérature. « Il y a des moments, a dit Chateaubriand, où l'on ne doit dépenser le mépris qu'avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux. » D'Avrigny, Esménard, Lacretelle, Lemontey, furent de ces esclaves du besoin; sur les registres des douanes intellectuelles parafèrent bien des signatures qui, sous un nouveau régime, s'inscriront en première ligne des défenseurs du libéralisme. A défaut de ressources plus honorables, on portait en compte les arrêts de la Censure , cette censure vexatoire et puérilement méticu-

leuse qui ne se contentait pas de supprimer les journaux ou de les travestir en leur soufflant des sujets d'articles, mais qui, voyant des allusions partout, mutilait presque autant les livres anciens que les livres nouveaux,- corrigeait Racine, amputait Corneille et mettait Molière en interdit.

Enfin, la chute de ce despotisme écrasant, le retour de la famille des Bourbons et d'une aristocratie qui avait toujours patronné, honoré, cultivé les lettres; les influences européennes, le large afflux des sources étrangères dans le courant national; bref, un ensemble de circonstances extraordinai rement propices à l'éclosion et au développement des talents, vinrent ranimer les imaginations engourdies. Après ces années sanglantes de la Révolution et de l'Empire où

la France avait consumé son énergie, ses

ressources, son entière puissance d'activité en luttes intestines ou sur les champs de bataille, renaissaient les espérances fécondes de la paix. Jamais époque ne parut favoriser d'une manière plus heureuse les rajeunissements de la pensée; jamais communion plus intime ne parut fondre avec le sentiment public les aspirations des intelligences supérieures. Sur tous les points se découvraient des perspectives agrandies. En philosophie, en politique, en littérature, au théâtre, .sous chaque forme et chaque expression, se manifestait le besoin et s'annonçaient les présages d'un splendide épanouissement. Mais c'était surtout du côté de Tidéal, vers les domaines sans limites de la poésie qu'une jeunesse passionnée tournait les yeux, avide de s'y lancer à la recherche de l'inconnu. Presque du jour au lendemain avaient surgi d'éclatantes souverainetés. Derrière elles montèrent en foule les enthousiasmes et les désirs. Les esprits s'échauf-

fant et s'enflammant au contact de leurs mutuelles ardeurs, ce fut une explosion instantanée, un mouvement irrésistible de régénération. On put alors assister à ce rare spectacle d'un groupe serré de novateurs bataillant et vivant pour l'unique souci des beautés de l'art, pour les seules joies de la création, pour le seul contentement de sentir et d'exprimer les transports de l'imagination lyrique.

Le soleil, écu d'or, la lune, écu d'argent,

c'était leur généreuse devise.

De juvéniles audaces heureusement récompensées provoquaient à l'émulation ; l'exemple soutenait les âmes, fortifiait les courages. Une grande fierté les animait, ces rimeurs inédits, à qui le sort réservait des lots si divers. Très haute était l'estime où ils se tenaient d'eux-mêmes et des privilèges de leur vocation. C'est que, précisément la veille, l'auteur de Chatterton, le comte Alfred de Vigny, ce gentilhomme de lettres armé tout

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à la fois des puissances du génie et de la fortune, venait de proclamer en plein théâtre, sans scrupule aucun des étonnements académiques ou des stupéfactions bourgeoises, la supériorité du rêve sur l'action, de la pensée indigente sur le luxe orgueilleux, du bohème sur le traitant. Aux poètes longtemps bafoués et toujours renfoncés dans la misère vagabonde comme dans leur élément naturel, comme il plaisait maintenant d'afficher de superbes dédains pour les repus, les rassasiés, les inconscients des voluptés immatérielles !

Ils se sont unis et serrés entre eux; ils s'encouragent les uns les autres à la recherche des belles rimes, à la continuelle improvisation des chansons d'amour, que traversent souvent, en réalité, les rires joj^eux (les Cydalises, leurs inspiratrices et leurs vivants modèles, — chacun ayant dans son coin sa Laure ou sa Béatrix, pour laquelle on entre-croise les hémistiches. Maintes plumes

spirituelles ont conté les scènes pleines de fantaisie de cette vie d'artistes où s'élaboraient en commun, fraternellement, les espérances studieuses et les œuvres. Ceux-là qui en furent les héros se charmèrent ensuite â narrer eux-mêmes les amusantes folies dont ils émaillaient alors leurs raisons de raison et de travail. Quelle mémoire un peu nourrie de souvenirs littéraires ne revoit, après tant d'aimables et plaisantes descriptions, ce temple de Momus qu'on appelait le cénacle de la rue du Doyen fié, au coin du vieux Louvre de Médicis, et où s'était installé le quartier général de la turbulente Jeune- France? Gautier, Camille Rogier, Gérard de Nerval, Arsène Houssaye y stationnent à demeure. Parmi les amis, peintres ou poètes, qui ont illustré les panneaux du fameux salon de Rogier ou dont on aime la verve causeuse, y circulent journellement:

Ourli'ic, Auguste de Chàtillon, Marilhat, Célestin Nanteuil, Alphonse Esquiros, Ga-

varni, Préault, Petrus Borel, Auguste Maquet, Roger de Beauvoir. Quelle heureuse distribution des minutes de la journée! L'après-midi se réserve de préférence aux conversations enflammées ou aux siestes indolentes; le soir et quelquefois la nuit sont aux fêtes orgiaques, aux emportements vertigineux du bal Musard et de la Chaumière; la matinée laborieuse appartient aux œuvres de ritnagination. C'est en chantant, comme de gais compagnons, qu'ils se mettent à la besogne, Théophile Gautier à Mademoiselle de Maupin, Gérard de Nerval à la Reine de Sabay Ourliac à Suzanne, Arsène à la Pécheresse. « L'un écrivait au coin du feu, l'autre rimait dans un hamac; Théo, tout en caressant des chats, calligraphiait d'admirables chapitres, couché sur le ventre; Gérard, toujours insaisissable, allait et venait avec la vague inquiétude des chercheurs qui ne trouvent pas^ » Jamais on ne vécut d'une

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