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Voy. les Confessions d'Arsène Houssaye

amitié plus franche et plus gaie, dans une aussi rare association de talents.

Ce leur était donc, chaque jour, fêtes du cœur et de l'esprit. Par contre, il n'en allait pas aussi commodément du côté de la gloire et de la fortune. Immenses étaient les désirs; mais, sauf peut-être chez les dieux de rOlympe romantique, on ne les voyait qu'avec une désespérante lenteur se convertir en jouissances effectives. Aux plus studieux, aux plus résolus, la vie littéraire se présentait, inexorable, comme une vie d'abnégation et de misère. Sur quelque point qu'on abordât, les routes apparaissaient encombrées d'obstacles . Effet inévitable d'une extrême surabondance : la poésie tombait à un discrédit complet. Des vers, tout le monde en faisait; presque personne n'en lisait, on en achetait encore moins. De romans, les grands journaux n'en publiaient pas. Et la critique nouvelle, on la consignait à la porte : à peine si, deçà et delà, coin-

mençait à s'insinuer l'esprit de fantaisie et d'indépendance. Le pouvoir restait entre les mains des vétérans de la tradition. On avait ressenti profondément la commotion romantique; on en prévoyait l'avenir; il était reconnu que les idées dusiècle dernier avaient assez vécu; et celles-ci néanmoins gardaient la prépondérance, de par la force de l'habitude et la grâce des situations acquises.

C'était la mode de railler la jeune école, avec ses bizarreries, ses prétentions, son impétuosité sans lest et sans frein. La presse ne lui opposait que rigueurs. Et les libraires ne se montraient guère plus tendres, peu soucieux qu'ils étaient de se lancer dans des publications douteuses. Pour les inconnus qui franchissaient le seuil de leur cabinet, le manuscrit à la main, ils ne sortaient pas de cette réponse stéréotypée : « Faitesvous une réputation. » Ils s'avouaient bien in petto qu'avant d'être célèbre on commence par «être obscur; mais les lecteurs étaient rares,

le succès des livres hasardeux, et il y avait trop de risques à courir, en somme, à préjuger de l'avenir, avec cette foule de jeunes révolutionnaires dont le cerveau fermentait dans les ténèbres, et qui réclamaient à grands cris l'air, le jour, l'espace, l'horizon. Le vrai mérite ne perçait qu'à la suite de longues et cruelles attentes. Qui ne connaît l'histoire des débuts ironiques de Théophile Gautier?

Renduel avait produit à la lumière les Jeune- France; mais on ne dit pas qu'il les eût payés. Le futur « poète impeccable » avait primitivement tenté le sort au moyen d'un volume de vers, imprimé à ses risques et périls. Hélas I la critique n'en avait soufflé mot, le public n'en avait rien su. En vain essaya-t-il de corriger la mauvaise fortune en adjoignant au recueil mort-né la délicieuse invention (ÏAlbei'tus, L'accroissement des matières ne servit pas le moins du monde à l'augmentation du gain ; et sans les dons

g-énéreux de l'auteur à quiconque lui sem-

blait le plus faiblement susceptible de s'intéresser aux fleurs poétiques, ce merveilleux in-18, devenu si rare et maintenant coté si haut sur les catalogues choisis des bibliophiles, eût longtemps dormi, en piles pressées, dans la nuit et la poussière. Autour de Gautier, c'était un concert quotidien de louanges fraternelles; le cénacle, d'une voix unanime, lui prédisait de confiance d'admirables destinées; mais qu'il était loin, grand Dieu I de trouver, au dehors, des satisfactions correspondantes à de si belles annonces, à de si magnifiques espérances I Le journalisme, où il s'ouvrit une brèche d'assez bonne heure, ne lui offrait nullement les illusions d'une mine d'or.

Charles Malo de la France littéraire, le « vertueux Charles Malo », croyait témoigner de toute la bonne volonté possible en lui attribuant vingt-cinq francs au mois pour ses Victimes de Boileau, le futur chef-d'œuvre des Grotesques, Il écrivait avec amour des

critiques d'art dans le Voleur, un des nombreux périodiques dont Girardin fut le père; or, ce journal payait simplement par l'envoi de sa feuille. N'est-ce pas assez dire que, sans le réconfort de la table maternelle, ce poète, qu'on accusait un peu de gaspiller ses jours en enfant prodigue, eût connu de près et souvent les jeûnes austères ? Certainement brûlaient au fond de son âme cette belle ardeur de désintéressement, cette fièvre de l'art pur recherché pour lui seul, pour ses joies suprêmes et ses récompenses idéales, qui consolent , aux mauvais jours , des côtés ingrats du métier. Il ne songeait pas encore à conquérir une renommée de haut vol; et, pourvu que Victor Hugo le saluât fils de la lyre, il s'estimait heureux. Il le donnait][à entendre ainsi, du moins. Cependant, d'autres visées passaient plus d'une fois à la traverse de ces imaginations platoniques. Lui, comme beaucoup de ses fervents confrères en Apollon, laissait déjà par-

1er de différentes et moins nuageuses aspirations. Gautier ne se sentira jamais aussi foncièrement écrivain, aussi maître de luimême et de sa plume, qu'à certaine époque, trop passagère, où il pensa réaliser le rêve de Fortunio, et mener la vie à la façon dont il conduisait son équipage élégant, haut la main et à grandes guides*.

Encore un temps de patience et quelques

1. c Nous et les catins, écrivait-il un peu cyniquement, nous vivons sur le public et notre métier a de grands rapports. Notre but commun est de lui pomper son argent par toutes les cajoleries et les mignardises imaginables ; il y a des paillards pudibonds qui ont besoin qu'on les raccroche, et qui passent et repassent vingt fois devant la porte d'un mauvais lieu sans oser y entrer; il faut les tirer par la manche et leur dire : «Montez ! ». Il y a des lecteurs irrésolus et flottants qui ont besoin d'être relancés chez eux par nos enti-cmetteui's (ce sont nos journaux), qui leur vantent la beauté du livre et la nouveauté du genre, et qui les poussent par les épaules dans le lupanar des libraires ; en un mot, il faut savoir se faire mousser et souffler soi-même son ballon. »

{Les Jeune-France y Daniel Jovard.)

poussées vigoureuses : le théâtre et le livre appartiendront aux disciples de Shakspeare, de Calderon, de l'auteur d'Hernani Une pléiade d'artistes privilégiés recueilleront abondamment le fruit des labeurs de toute une génération... Mais que de héros anonymes et de soldats perdus auront payé du sacrifice de leur personne la victoire finale! L'imprévoyante curiosité des lettres; la méconnaissance funeste de soi-même, de ses facultés propres, de ses instincts, de sa véritable destination, causèrent, en effet, bien des victimes dans le bataillon mêlé des romantiques.

Quelques-uns, une élite encore, mais une élite formée de personnalités excessives et bizarres, avaient laissé le travail de la pensée pure envahir à ce point tout leur être qu'ils s'étaient composé pour eux seuls de ces existences innommables, dont l'obsession et l'outrance rendent le cerveau tout à fait inapte aux applications régulières. Ceux-

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là vivaient entre ciel et terre, plus près du ciel que de la terre, et la sensation de la réalité ne leur revenait que par des sursauts pénibles, par des réveils douloureux.

Ils s'incarnaient à plaisir dans le fantôme des héros qu'ils avaient créés ; ils brûlaient des flammes de leurs ambitions et de leurs tendresses; en revanche, ils n'étaient, euxmêmes, ni de leur temps ni de leur pays.

Cependant, l'urgence des choses quotidiennes les pressait; il fallait redevenir soi, se river aux besognes précises, quitter le pays des chimères dorées, redescendre à la prose, se remettre à suivre la route commune; et, soit qu'ils ne pussent s'y contraindre, soit qu'il leur manquât certaine force de résistance, ils y perdirent finalement, pour la plupart, kl raison ou la vie.

Quantité d'autres s'étaient enrôlés d'un cœur vaillant sous la bannière du romantisme, et voués de prime-saut à la profession d'écrire, par simple bravade, recherche

de l'imprévu, du pittoresque, affectation du byronisme, — et parce qu'un souffle d'enthousiasme emportait alors les esprits. Batailleurs naïfs, ils s'étaient jetés dans la bagarre en dépit de Minerve, uniquement afin d'avoir aussi le prétexte de déclamer à grand bruit contre les vulgarités bourgeoises. Cette foule, on la vit s'écouler peu à peu au hasard. Après avoir jeté feu et flammes, beaucoup de ces artistes improvisés se laissèrent gagner par l'ombre assez paisiblement. Les premières chaleurs apaisées, beaucoup d'entre eux reprirent sans trop de regret le chemin des occupations pratiques pour lesquelles la nature les avait façonnés, — heureux, en somme, de garder çn eux le souvenir d'un songe brillant, heureux d'avoir connu des heures de jeunesse fervente et de fraternité magnétique.

La bande romantique s'étant dispersée aux quatre vents de l'horizon, chacun de ses membres les plus actifs avait continué

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séparément de creuser sa trouée dans le monde. Les persévérants, les élus, poursuivirent leur desseins de gloire. Après les jours de radieuses misères où la camaraderie, l'amitié, l'amour des arts, la joie de vivre, nourrissent la jeunesse, il avaient dissocié leurs existences ; mais, ramassant en eux l'effort général de leur époque, concentrant dans leurs écrits les meilleurs résultats sortis du choc des théories et des systèmes: la hardiesse des conceptions, la puissance des effets, la science du rythme, le sentiment de l'harmonie, ils imposèrent au présent comme à l'avenir leurs œuvres avec leur nom, et ils imprimèrent un tel branle au mouvement de l'esprit, que ce mouvement ne s'arrêtera plus.

La monarchie de Juillet. — Influence des passions politiques sur les tendances des écrivains. — Nombre de gens de letti-es se poussent à la curée des places et des fonctions. — Réaction générale du sens positif sur les fièvres généreuses de 1820 à 1830. — L'argent va devenir le nerf de la littérature. — L'industrialisme s'emparant de la presse, du théâtre et du livre. — Un trio d'habiles entrepreneui-s : Emile de Girardin, Vêron et Villcmessant. — On veut à tout prix conquérir l'argent et la vogue. — Dangereux effets de ces entraînements. — Propagation épidémique de la maladie d'écrire. — Les femmes de lettres. — Les poètes ouvriers. — Les enfants perdus de la bohème — Surgit la révolution de 1848, au milieu de cet encombrement de «•arrières libérales. — Nouvelle augmentation du nombre des déclassés.

La révolution de Juillet, éclatant avec la spontanéité d'un coup de foudre, ne suspendit pas l'essor de la renaissance littéraire. Comment les bruits de la rue pourraient-ils empêcher les cerveaux de concevoir et d'enfanter,

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quand on se nomme Lamartine, Hugo, Balzac, Dumas, Mérimée, Sainte-Beuve, Michelet, Stendhal, Méry, Gozlan ? Les passions politiques, toutefois, avaient pris un caractère trop aigu et trop intense pour ne pas exercer une action particulière sur les tendances des écrivains. Au lendemain des trois glorieuses, on avait vu se manifester, de mille parts, une extraordinaire âpreté de convoitises dans le pourchas des places et des fonctions. Les distributions préliminaires de préfectures, de secrétariats généraux et de tant de sinécures administratives, inventées pour le meilleur fonctionnement d'un Etat bureaucratique, n'avaient fait que stimuler les appétits. Chacun se poussait à la curée, et la masse du butin ne se suffisait pas au partage. Les gens de lettres, de catégories variées : apôtres du progrès, souteneurs de .thèses sociales, parvenus de la presse et du livre, trouvant cette pente avantageuse, s'y laissèrent aller comme les autres. On dit

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bien que Béranger a décliné de haut les invitations séduisantes de ses amis, devenus ministres, et qui le pressent de s'attabler au budget ; il a repoussé les pensions, il a repoussé les honneurs :

Non, mes amis, non, je ne veux rien être.

Semez ailleurs places, titres et croix...

Mais, si l'on admire la philosophie du chansonnier national, si l'on célèbre sous le manteau cette sagesse du poète, se ménageant loin de la mer orageuse une sereine et modeste retraite, on lui en abandonne de bon cœur tout le bénéfice; personne ne se hâte d'en appliquer la leçon. « Les lettres, déclare Villemain dans un rapport de l'année 1836, conduisent à tout, mais souvent à condition de les quitter ; c'est un chemin plutôt qu'un but. » A nulle date ce mot célèbre n'aura paru si foncièrement pratique qu'au moment où il fut prononcé. C'est un trait de mœurs signalétique de la France d'alors.

Quiconque a mis une fois sa plume au service des doctrines libérales, ou seulement pressenti l'ordre actuel, se croit providentiellement appelé à la direction des aiîaires publiques. La vie politique recevra dans son sein presque tous les écrivains que la Restauration avait formés. Il en est — les Thiers et les Guizot — qui portent avec eux la marque originaire de l'homme d'État.

D'autres : Salvandy , Cousin , Villemain , grâce à des mérites exceptionnels heureusement appropriés à leur milieu, rendront d'éminents services, soit par l'organisation très large des foyers d'instruction, soit par la diffusion très augmentée des matériaux de la science. En revanche, que de publi cistes d'aventure pataugeront dans le bourbier politique, sans bénéfice aucun pour les intérêts de l'État et en pure perte pour les avantages du monde intellectuel ! Que d'esprits, contrairement doués, s'habitueront à n'estimer plus la pensée et les formes dont

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on l'habille qu'en manière de réclame administrative, d'instrument de succès, de recommandation permanente aux grâces du fonctionnarisme 1

Du côté des pures lettres, le sens positif a réagi aussi par contre-coup, sur les fièvres •généreuses de 1820 à 1830. On est revenu de ces élans désintéressés. A peine sortis de l'inévitable bohème, sombre vestibule de la renommée, les écrivains d'élection n'auront qu'un violent désir au cœur, une obsession persistante : vivre fastueusemént.

A vrai dire, les voies et les moyens pour atteindre aux succès monnayés demeurent assez difficultueux. En ce temps-là, lorsqu'un auteur très connu, très laborieux, pouvait écouler un ou deux romans par année, c'était le cas extraordinaire; et quelques centaines de francs payaient sans plus les

prodigalités de son cerveau. Restreinte aux cabinets de lecture, la vente ne dépassait pas six cents exemplaires; d'habitude, elle n'allait pas jusqu'à ce chiffre. La haute presse ne connaissait point les libéralités d'à présent. Et les revues étaient hors de compte, financièrement*. « Tout pour la gloire I » s'écriait Buloz, qui, comme prime d'encouragement ne rémunérait jamais les articles de début des aspirants à la renommée. Mais enfin les auteurs fondent espoir sur les progrès des temps et sur les gratifications de l'avenir. Ils ne marchanderont pas, d'ailleurs, les concessions aux circonstances ambiantes. Ils sont prêts à quitter les sommetsdel'idéal pour s'établir modestement au niveau des intelligences bourgeoises, qui

1. Il y avait, en 1836, cinq revues d'importance : la Revue de Paris y VArtistey la Revue des Deux Mondes, la Chronique de Paris, la Revue du xix» siècle, sous la direction de Félix Bonnaire, de Ricourt, de Buloz, de Balzac et de Saint- Priest. Elles avaient la réputation d'être une excellente école pour les essaystes, les chercheui-s, les portraitistes.

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maintenant priment et dirigent. Dans le journalisme, les habiles exploitent les sujets de bon rapport, ceux-là qui détournent à votre adresse les grasses prébendes de la hiérarchie laïque. Telle feuille, avec son attache officielle plus ou moins ostensible, apparaîtra surtout comme une succursale <lu ministère, une école préparatoire au Corps législatif, à une préfecture, à la Légion d'honneur. Dans la librairie, au théâtre, l'esprit et le capital signeront un étroit traité d'alliance. L'argent va devenir le nerf et le dieu de la littérature, comme il est déjà le roi de la société.

A mesure que s'accroissent leurs éléments de revenus, les gens de lettres perdent notablement de leur indépendance morale.

Ils ne goûtent plus de même le charme de ces franches pensées ou de ces Ijelles impressions d'aventure, qu'on jette au hasard, selon qu'elles ont été perçues ou senties; ils n'ont plus cette nonchalance tranquille et

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fière du talent qui trouve en soi, son guide, son support, sa récompense. Les uns se sont plies à suivre jusqu'en ses moindres vicissitudes le caprice d'une foule légère, indifférents d'immoler à ce courtisanisme et la conscience de leur véritable mission, et leurs instinctives préférences. Les autres ont agréé presque sans réserve les servitudes d'un métier qui les subordonne quotidiennement aux sottises éternelles de l'espèce humaine, aux passions d'ordre inférieur, aux rancunes des partis. — L'écrivain d'imagination a consenti l'abandon de son intime personnalité; il a cédé son droit de disposer à sa guise ses rêves et ses inspirations. Il s'est mis aux gages d'un public versatile :

celui-ci paye, donc il ordonne. Pareillement s'est-il livré à l'autocratie des entrepreneurs de journaux, qui réglementent le genre et le style des œuvres et peuvent dire, en consultant leur bon plaisir : « Cette sorte d'amour ou cette espèce d'assassinat n'est plus

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dans le ton du jour. » Incontestable déchéance, mais fatalement amenée par l'état présent des conditions sociales, à telle enseigne que les meilleurs n'y sauraient échapper. Si maintenant les producteurs intellectuels ont qfcepté ces dépendances qui les amoindrissent et qui dénaturent la sincérité de leurs conceptions, c'est qu'en retour, mettant en œuvre toutes les ressources de leur savoir-faire, ils espèrent reconquérir une autre forme de liberté. Ils ne voudront plus être écrasés par les triomphes insolents des gens de finance; dorénavant la monnaie des travaux de l'esprit marchera de pair avec l'or de la spéculation.

Nous sommes en plein règne de Louis- Philippe; pas un nuage au ciel politique ne donne à pressentir la tempête prochaine, Les « satisfaits » sont les maîtres, ils gèrent

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paisiblement les intérêts de la nation, ivre de bien-être et de propriété; sous un gouvernement sage et paternel, les cœurs s'épanouissent au plaisir de vivre. La classe moyenne jouit enfin de cette quiétude profonde où se montent les fortunes industrielles et les coups de théâtre de l'agiotage. Elle a consommé sa révolution aussi, la révolution bourgeoise de 1830; actuellement, elle en récolte à pleines mains les bénéfices. Ses vœux se convertissent en lois au palais Bourbon. Le calme au dedans et la paix au dehors : rien ne l'empêche d'opérer, spéculer, amasser et de savourer à son aise, les jouissances métalliques. En ces années tranquilles, le besoin d'instruction se propage, se vulgarise, les idées voyagent, quoique dans une atmosphère un peu lourde; et l'opinion s'établit qu'il est bon d'avoir couramment une teinte raisonnable de littérature. La classe régnante a ses poètes, ses artistes. Et ceux-là conduisent

les autres; ils sont les chefs de colonne et les inspirateurs. La souveraineté du bien-être matériel, c'est le pain quotidien des œuvres de Scribe et de Balzac. Le grand romancier n'épuise jamais sa verve à redécrire sous des formes continuellement changeantes, les rêves et les désirs qui concourent à rendre la vie facile, s'ils ne suffisent pas à la remplir. L'intarissable vaudevilliste ne se lasse de présenter sous mille variations de costumes, les réalités souriantes. Parfois, m.iis en glissant sur le sujet, en l'effleurant sans jamais y enfoncer, il découvre les bassesses et les extravagances de l'industrialisme ; de préférence, il se complaît à en faire envier les côtés heureux. Acquérir, user du moment, tenir un adroit équilibre entre le respect des convenances sociales utile au moins pour la tranquillité des habitudes, et l'assortiment de positif, d'intrigues et de jouissance indispensable pour la félicité individuelle, c'est la morale fami-

Jière de son théâtre, celle qui voyage sur toutes les scènes où s'impose la domination incontestée de ce vaste répertoire.

A moins d'un entier désaccord avec la théorie, le commerce intellectuel voudrait-il être le moins florissant ? Scribe lui-même est en mesure, mieux que personne, d'apprécier le rendement de sa peu rigoureuse esthéthique. Aussi, combien il charme son imagijiation à retracer, par contraste avec la vie luxueuse de ces favoris de la hausse et de la Jjaisse, de ces financiers à la morgue méprisante, aux instincts étroits , l'existence non moins ornée et plus délicatement comprise que savourent les princes de la littérature, épris de l'art et de la beauté, à qui le travail cérébral procure aussi les jouissances positives ! L'homme de lettres n'est donc plus déshérité. Jadis, comme le remarque Olivier le peintre dans les Mariages d'argent, les traitants et les spéculateurs croyaient avoir seuls le droit de faire fortune et, dans leur

générosité, laissaient à l'artiste le privilège de rhôpital. Les beaux-arts se sont réveillés. Ils ont réclamé leur part du festin. Us ne consentent plus à se laisser victimer par la

gêne et la famine. Assez longtemps la peinture

et sa compagne la Muse poétique ont logé dans les mansardes : elles descendent à leur tour au premier étage, et trouvent qu'il en esi mieux ainsi. Nous le répétons, sous l'influence de ce courant, les conceptions perdent singulièrement de leur valeur et de leur franchise. La poésie, hier toute palpitante de lyrisme, revêt une expression froide et plastique. Les sévères leçons de la destinée humaine, l'histoire et ses tragédies se rabaissent à n'être que des scènes de vaudeville. Les idées se rapetissent. Les cœurs aussi se dessèchent.

Qu'y faire ! C'est la loi du moment. Il faut la subir, ou consumer son temps et ses forces en efTusions stériles .

Puis, comment des talents scrupuleux (des talents de deuxième ordre, disons-nous) so

dépenseraient-ils en préparations longues et désintéressées, aujourd'hui que les élucubrations du labeur personnel, se jugeant trop lentes, trop improductives, réclament, pour être abrégées, tous les renforts de l'association ? Le principe de la division au travail, qui vient de faire avènement dans le monde industriel, s'est installé au Parnasse; l'exploitation en commun y fonctionne, régulière et fructueuse. Bayard , Legouvé et Mélesville, maints ingénieux pourvoyeurs de la scène, ont appris le métier dans l'atelier de Scribe, en le pratiquant avec l'auteur de la Chaîne et de la Camaraderiey le plus grand collaborateur du siècle.

Avant tout, on vise à là célérité de l'exécution. Isolément l'un apporte l'idée, un autre le plan, celui-ci un dialogue, celui-là des couplets ; réunis, on se pique au jeu, on s'entraîne réciproquement ; on inonde le tout de mots d'esprit; le maître, à son tour^ rassemble, retouche, refond, ajoute le mot

de la fin; l'ouvrage est prêt, livré à jour fixe, reçu, joué, applaudi ; et les associés partagent gaiement le bénéfice de leur promptitude. Ces procédés de la Bourse dramatique, Dumas les appliqué, et sur une large échelle, à la confection du roman. Il découpe la besogne ; ses apprentis ou coopérateurs s'en distribuent les lambeaux, et chacun fait valoir, pour le profit mutuel, sa portion de talent. Un tel a fourni l'affabulation ; un tel dressera les caractères; un tel encore s'attribue la tâche spéciale de coudre les pièces détachées, traits, situations, incidents ; et le fécond improvisateur, brodant sur tout cela, y met sa griffe et son empreinte; il contrôle, revoit, étiquette et débite la marchandise. Ce caractère de production à outrance, déjà très sensible sous la monarchie de Juillet, n'ira plus qu'en s'accentuant.

Le style également se transforme, les phrases s'étendent et se gonflent ; la simple nouvelle s'allonge à perte d'haleine ; les

vastes romans et les drames s'accumulent.

Le règne du roman-feuilleton est proche.

Sur ces entrefaites, se dessine à l'horizon la silhouette d'Emile de Girardin. Il arrivait opportunément, avec sa nature impétueuse, aflfamée de bruit, d'éclat et de richesse, avec sa hardiesse d'invention et sa fièvre d'entreprises. Publiciste, agitateur politique, spéculateur, industriel, économiste, homme de presse et de théâtre, il trouvait, pour y lancer ses opérations, un champ préparé tout à souhait. Il inaugura donc ce que d'autres ensuite perfectionneront et achèveront ; de concert avec Dutacq, il institua la presse à bon marché, — événement capital qui ouvrait une arène immense à l'activité des écrivains en rendant universel et populaire le besoin de l'information quotidienne par les issues dégorgeantes du journalisme.

a Le produit des annonces étant en raison du nombre des abonnés, réduire le prix ^'abonnement à sa plus extrême limite, pour

élever le chiffre des abonnés à sa plus haute puissance : » c'était le plan à réaliser. Calculateur émérite, Girardin tablait sur des chiflres ainsi posés :

FRAIS DtCROISiANTS.

R<:Hlanion, par an. ...... 100.000 fr.

Composition 30.000

Adminislralion 24 000

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