‹ Nos Gens de LettresChapitre 16 sur 23 · tr · texte numérisé non relu

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Il s'agissait de créer, au prix de grands sacrifices, une publicité dont Texploitation commerciale non seulement compenserait les pertes du journal, mais constituerait ses bénéfices. L'événement justifia le système; la vaste propagande de la Presse et du Siècle donna gain de cause à la réforme. Ni les

attaques violentes, ni les animosités soulevées par cette révolution, qui bouleversait bien des intérêts en supprimant des concurrences, désormais impossibles, en consommant la ruine de vieilles entreprises, n'arrêtèrent la rapide prépondérance du nouveau régime. Il développait le mercantilisme; mais, en même temps^ il augmentait d'un tel nombre la foule des lecteurs s'habituant à connaître des affaires du pays, qu'il constituait un indéniable progrès. Ce progrès, maintes fondations nouvelles, même en dehors des grands organes politiques, l'attestaient d'une manière péremptoire.

C'étaient : le Jowmal des Connaissances utiles, à quatre francs par an, qui s'envoyait à trois cent mille abonnés; le Musée des Familles dont la vogue balança, pendant un moment, celle du Magasin pittoresque; VAlmanach de France^ qui se tira jusqu'à un million deux cent mille exemplaires; et tant d'autres, prouvant mathématiquement,

jusqu'où pouvaient s'étendre, par les voies de la presse, et à son avantage matériel, la diffusion des idées, ainsi que l'instruction populaire .

Sur le marché du journalisme s'eflfectuèrent alors des réussites d'affaires, des résurrections merveilleuses. Telle, la rénovation mémorable et fort intéressante à rappeler du Constitutionnel entre les mains du docteur Véron.

Supprimé cinq fois et cinq fois remis sur pied, cet antique défenseur des convictions bourgeoises allait disparaître définitivement, — ce semblait-il, — après avoir fourni une brillante carrière, traversé d'étranges péripéties. A son maximum de faveur, il exerçait sur l'opinion une autorité sans limites; la jeunesse libérale affluait dans ses bureaux ; il se sentait investi d'une sorte de dictature morale. Puis, un beau jour, brusquement, quel revers à la médaille! Il languit, il se meurt. Quelques places dans les administra-

lions centrales, des recettes particulières et des perceptions en province, quelques préfectures, consolent le personnel; mais la maison ne s'en porte pas mieux. Le mouvement des idées ne s'y cherche plus; la masse des abonnés a fait défection ; l'ancienne feuille est reconnue, décrétée, de toutes la plus maussade et la plus incolore, tout à fait insuffisante et arriérée; bref, incapable d'alimenter, désormais, les cerveaux en surexcitation. De vingt-deux mille souscripteurs à l'année que le Constitutionnel possédait en 1830, il n'en avait plus, en 1837, que six mille six cent dix; en 1838, que six mille quatre-vingt-quatorze ; en 1843, que trois mille sept cent vingt. C'est au milieu de cette débâcle qu'interviendra le docteur Véron. Il avait quitté, depuis peu, la direction de l'Opéra. A cette vie agissante, préoccupée, très entourée de directeur de théâtre, il a vu succéder l'isolement désœuvré, les trop monotones loisirs. La disposi-

tion des longues heures de ses journées le laisse perplexe.

A quoi se résoudre pour sortir d'une existence contemplative, si spécialement antipathique aux inclinations de sa nature?

Très à propos, Thiers, chef du centre gauche, vint faire appel à la bonne volonté de notre homme d'affaires disponible; on demandait qu'il s'instituât le banquier des principes du parti. Véron ne balança point:

au prix de 2,700,000 francs, il fut actionnaire, administrateur et gérant du Constitutiomiel. Il avait conçu l'ambition très particulière de rendre le souffle à ce journal agonisant et d'en tirer, à nouveau, un instrument de pouvoir et de richesse. Tâche malaisée, besogne complexe s'il en fut. Des dissensions administratives et des querelles d'intérêt; l'estampille, mal vue par un temps d'opi)osition, d'organe officieux; la surabondance des feuilles rivales ; la baisse

du prix d'abonnement dans les autres jour-

naux, quand celui-ci restait à rancien chiffre (80 fr. au lieu de 40) ; la faiblesse de la rédaction, composée d'articles payés au rabais : c'était plus de raisons qu'il n'en fallait d'une ruine irrémédiable. Non seulement il sut la conjurer, mais, par de prompts expédients, par d'intelligents sacrifices, il restaura bientôt le Constitutionnel dans sa vieille prospérité. Véron tenta deux coups hardis: il s'institua propriétaire unique du journal, au prix de 432,000 francs ; et, pour reconquérir les abonnés récalcitrants, il adopta comme le moyen le plus effectif, de publier, à grands frais, des romans à sensation. Les Mystères de Paris, d'Eugène Sue, avaient eu naguère, dans les Débats, une fortune inouïe; par toute la France, on attendait, chaque soir, le feuil* leton du lendemain avec une impatience qui n'avait d'égale que l'avidité anxieuse de l'immédiate lecture. Véron offrit à l'auteur cent mille francs d'un roman devant

avoir dix volumes et s'intituler le Juif errant. On n'avait que ce titre; on inventa très à la hâte des caractères, des personnages, une action; et les aventures de Rodin et consorts ne tardèrent pas à occuper tous les esprits. Le Constitutionnel redevint une propriété considérable, et les fastes du roman-feuilleton enregistrèrent un triomphe qui décida de la faveur du genre.

Ce fut l'âge d'or, où parurent les Mousquetaires et Vingt ans après, dont on couvrait les manuscrits de traites et de bank-notes, avec faculté entière, pour l'habile conteur, de multiplier les alinéas, et les hum! les oh ! les ah! payés comme des lignes remplies. Quelle mine précieuse pour les écrivains dont la conscience littéraire est aussi facile, aussi légère que la plume I II fut un temps où l'on parlait de deux sous la ligne ; on parle aujourd'hui de deux francs. Les grands faiseurs sont radieux.

Tandis que Girardin et Véron fournissent

ces preuves si manifestes de leur habileté marchande, un troisième entrepreneur, non moins confiant en son étoile, Villemessant, cherche sa voie. En attendant le jour mémorable où il ressuscitera le Figaro, il se fait la main en créant des périodiques éphémères. Il se sera vite aguerri, pour parler son langage, aux trucs et aux ficelles du métier. Surtout nul ne s'entendra mieux que lui à inspirer une réclame, à mettre le doigt sur la fibre chatouilleuse du commerçant. Ne vient-il pas d'affermer tout exprès le feuilleton très achalandé de la Presse? La ligne qu'il a payée vingt-cinq centimes, il la revend cinq à dix francs : une affaire d'or I A la vérité, certains abonnés, médiocrement émus par les charmes de cette rédaction d'affiches, bien qu'elle se déguise sous les costumes les plus divers et les formes les plus inattendues, se hasardent à exprimer qu'ils préféraient les anciennes chroniques, les spirituels courriers du vicomte de Launay^ les sémillantes

causeries de madame Emile de Girardin.

Mais de cela point ne se trouble Fauteur des nouveaux articles de modes. Le feuilleton restant à ses yeux le terrain le plus commode pour la culture et l'exploitation de la réclame, il continue bravement d'y cheminer à son allure, et fait merveille. Le procédé gagne du terrain ; il s'étend, il progresse, il se. perfectionne, grâce aux imitateurs d'alentour. Dans le monde où se négocient les mots et les phrases, pénètrent les vicissitudes et l'imprévu du monde des affaires. Le jour n'est pas loin où l'industrie et l'annonce se proclameront à haute voix les souveraines de la littérature.

En dépit de ce mercantilisme croissant, mais presque nécessaire, à différents égards, puisque de là dépendent les conditions il'(5xistence de la presse, c'est-à-dire les

ressources indispensables à son fonctionnement continu, les lettres proprement dites ne sont pas mortes, au temps dont nous parlons. Quelques-uns en ont gardé l'amour profond, plaçant encore au-dessus des séductions de la fortune ou du pouvoir, — même en y cédant, — les contentements paisibles de l'étude. C'est l'austère Guizot se dérobant, autant que le permettent ses hautes fonctions, à l'étalage des réceptions officielles, afin de méditer, dans le calme, les grandes leçons de l'histoire ; Victor Cousin se lamentant d'être ministre parce que les soucis de sa charge l'empêchent d'écrire ses livres, et de penser amoureusement à la duchesse de Longueville ; ensuite Villemain, gémissant, comme lui, sur les embarras des fonctions gouvernementales parce qu'elles l'enlèvent à ces chères occupations d'esprit.

Pour se convaincre de la ferme vitalité du mouvement intellectuel en dehors de toute influence amoindrissante, il suffirait

de traverser, en souvenir, les salons, où se donnait rendez-vous la fleur, l'élite du monde artistique.

Ce n'était pas une demeure bien somptueuse que le logis de Charles Nodier, à l'Arsenal. Mais que d'illustrations y passèrent ! quelles soirées inoubliables, celles où ce délicieux causeur tenait ses hôtes, charmés, presque sans souffle, désirant toujours, sous l'attrait d'une histoire d'amour, d'un récit de bataille, d'un joli conte imaginé ; où Dumas faisait pleuvoir les mots étincelants ; où Lamartine, Hugo, Vigny, laissaient tomber de leurs lèvres le flot harmonieux et pressé de la poésie I

Mais nous voici maintenant, par hasard, rue de Provence, en mai 1835, chez Liszt, le pianiste inspiré. Austère réunion à première vue. Ballanche, le nuageux spiritualiste ; Barrault, un fervent adepte de la doctrine saint-simonienne ; et Lamennais, l'un des écrivains du xix^^ siècle qui auront

le plus profondément remué l'opinion publique, semblent incarner là les variations philosophiques de ce virtuose étrange, qui fut constamment à la recherche de pensées à mettre en musique ; vers eux se penche le baron d'Ekstein, dont le secret espoir est de convertir Liszt aux raisons orthodoxes.

Dans le groupe des gens de lettres, le regard distingue aussitôt l'Allemand francisé, Henri Heine, sorte d'Apollon germanique au visage pâle. A côté de lui converse Emile Deschamps ; il parle de ce Benvmuto Celliniy dont il fournira demain le livret à Berlioz.

Plus loin, c'est George Sand, qui captive les yeux par le rayonnement de sa physionomie méditative. Elle est prête à s'engager dans une liaison humanitaire avec le philosophe de la Chênaie; elle commencera bientôt les ineffables Lettres à Marcie, mais quand Liszt lui aura murmuré toutes les notes des Sept cordes de la Lyre, Et le chant, la déclamation, la musique vocale ont aussi leurs

brillants interprètes, en ces lieux : on vient d'entendre Gornélie Falcon, et Nourrit, le chantre des Huguenots.

Une autre maison encore nous attire, où se retrouvent de préférence les plus illustres , non loin des Champs-Elysées , chez madame Delphine de Girardin, alors dans tout l'éclat de son talent, dans tout l'épanouissement de son esprit et de sa beauté.

La politique, les arts, les sciences, l'aristocratie, la haute finance se mêlent, s'entrecroisent en cette hospitalière demeure. Tour à tour y circulent sous des yeux attentifs à les reconnaître, Guizot, président du Conseil, Montalembert, le chancelier Pasquier, Victor Hugo, Musset, Gautier, Balzac, Gozlan, Vigny, Michelet, Rossini , Meyerbeer, Vernet, Paul Delaroche; personne n'y manque de ceux qui se partagent les hauts domaines de la réputation.

Toutes les gloires considérables du siècle

sont réunies, en cette période de notre his-

toire, qu'on croirait exclusivement abandonnée aux appétences matérielles. Pendant que Chateaubriand, sur le déclin de ses jours, dicte les Mémoires d* outre-tombe ; que Lamennais vieilli jette vers Rome ses Paroles d*un croyant^ que Béranger fredonne d'une voix faiblissante ses derniers refrains, Lamartine « se recueille en sa sérénité chrétienne , pour verser des Harmonies sur l'écroulement de ses rêves » ; Montalembert et Berryer élèvent leurs voix éloquentes; Victor Hugo disperse au gré de son inspiration les mélancoliques Feuilles dautomne; George Sand associe à ses tableaux champêtres, à ses récits passionnés, les chimères, par son art vivifiée du saint-simonisme naissant; Balzac entame d'une main hâtive la Comédie humaine et burine ineflfaçablement les traits de la société moderne; Alexandre Dumas lance les romans et les drames à la volée; et, dans le même temps, Rachel interprète à tour de rôle, avec une égale maîtrise, les

grandes scènes tragiques et les hardiesses du Irame contemporain , Frederick Lemaître subjugue aux éclats de son génie un auditoire frémissant; et Rubini module, aux Italiens, de sa voix pure, vibrante et si admirablement expressive, les chants de la Sonnanhula,

Bien qu'en accordant la primauté sociale à l'aristocratie chrysogène, l'époque de la monarchie de Juillet fut donc , en somme, une ère favorable au développement de l'in telligence. Si elle eut peu de retentissement par les actes de la politique extérieure, elle fut bien remplie par l'abondance et par la variété des manifestations artistiques. Il n'en est pas moins certain que les tendances générales de la littérature ont entièrement rompu avec leur caractère désintéressé d'autrefois, et qu'on y chercherait en vain les

nobles entraînements de la génération précédente. Les sacrifices toujours plus nombreux des préceptes d'une esthétique sincère aux calculs de l'industrie pronostiquent clairement une phase très prochaine où toutes les formes de l'art, contaminées à l'influence des mœurs, borneront leurs ambitions à bercer la mollesse des âmes, à chatouiller et à surexciter les sens blasés; où les écrivains, en général, n'auront d'autres réelles visées que d'obtenir une large mesure des jouissances sociales, de conquérir à tout prix l'argent et la vogue.

Mobiles funestes pour un trop grand nombre I Ce sont ceux-là qui précipiteront dans le monde de la pensée tant • d'imaginations dévoyées, et y produiront ces tristes encombrements dont furent témoins les dernières années du règne de Louis-Philippe et celles des débuts de l'Empire. Les encouragements officiels, les récompenses décernées aux travaux de la science, les loi-

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sirs et les ressources créés par l'État au profit des études ; la facile accession des écoles, des bibliothèques , des cours publics ; la marche extensive de la presse ; enfin , l'ardeur épidémique d'apprendre, de connaître, de parvenir à l'égalité d'intelligence, et cet acharnement incessant et prolongé de dépasser autrui qui ronge la société moderne, devaient propager excessivement les velléités littéraires et la maladie d'écrire.

Comment des jeunes gens au cerveau fumeux, au cœur exalté, ne se sentiraient-ils pas poussés en avant, quand ils voient, autour d'eux, les femmes, prises de délire, céder aussi à l'attraction ! car les talents féminins germaient en foule, depuis qu'il était à la mode de proclamer l'équivalence des facultés et des aptitudes entre les sexes. Il n'y eut pas seulement, sous Louis-Philippe, une élite de femmes bourgeoises qui, dans des salons restreints ou dans quelques pages discrètes, manifestèrent le goût des choses

de l'esprit. La gloire de Lélia rayonnant sur le Berry avait grisé bien des cervelles, jusqu'au fin fond des provinces. Beaucoup de villes envièrent à La Châtre le privilège d'avoir vu naître une émule de madame de Staël et de Camille Maupin. Stimulées encore par les théories paradoxales du moment sur le rôle initiateur de la femme dans la société, ce n'étaient que muses départementales, apprenties de la plume , héroïnes de la polémique, se détournant des devoirs d'une existence régulière pour courir, de gaieté de cœur, tous les périls d'une ambition sans fruit.

Singulière contagion I La scribomanie avait envahi jusqu'aux plus humbles classes. N'estce pas, à cette heure où les philosophes socialistes : Saint-Simon, Comte, Fourier, Proudhon exhalaient leurs véhémentes paroles et leurs utopiques i'evendications, qu'apparut la troupe bizarre des poètes ouvriers? Les ignorés, les gens de fatigue, les hommes du

peuple réclamaient à leur tour l'initiation supérieure. Dans leurs vers frustes, mais nets et clairs, que publiait la Itevue Indépendante, ils annonçaient à voix haute qu'ils voulaient aussi leur part des effusions de ridée, — peines et récompenses. Ainsi, le cordonnier Savinien Lapointe connut un instant toutes les ivresses de la célébrité. Du moins ceux-là, courageux artisans, ne désertaient point les simples occupations de leur état ; ils continuaient bravement de gagner par le travail de leurs mains, à la sueur de leur front, la subsistance quotidienne. Modestement abrités et néanmoins sûrs du vivre et du couvert, l'esprit libre des hypothèses inquiètes du lendemain, ils pouvaient à leur aise écouter les accords rustiques qui se formaient en leurs âmes, et les transmettre à l'écho avec une naïve franchise. Autrement dangereuses pour eux-mêmes étaient les illusions de ces inutiles volontaires de l'art, qui prétendaient demander à des exaltations

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impuissantes les journalières garanties d'une activité saine et laborieuse I Les carrières obstruées, les volontés impatientes s'entassant et s'engorgeant dans des impasses, une foule anxieuse se pressant vers toutes les directions libérales et s'étouffant à cause même de cette cohue, qui rendait si difficile la distinction des mérites, le classement des personnalités, la distribution des tâches : voilà le tableau confus que nous présente cette époque, comme une opposition saisissante, avec le degré d'éclat et de bonheur où s'élevèrent quelques victorieux.

La plupart des enfants perdus de la bohème qui se dirent alors incompris furent les victimes responsables de leurs propres imprudences. Ils se plaignaient de l'implacable destinée ; mais ils s'étaient, de parti pris, forgé les instruments de leur martyre. Imitateurs aveugles de Victor Hugo, ils se figuraient suivre les traces du maître, parce qu'ils entassaient au hasard les antithèses et les

hyperboles discordantes ; ou, fanatiques de Musset, ils s'imaginaient ^tre ses purs disciples, parce qu'ils allaient chercher le suicide de l'intelligence dans la débauche ou le poison. Et ils croyaient à leur consécration ! Puisque le sort les avait marqués d'un signe fatal, signe d'élection aux tourments de la Muse, logiquement, ils no devaient avoir d'autres domiciles que les encoignures sombres, d'autres refuges que les hasards de la rue, (l'autre nourriture que les rations lamentables de Flicoteaux ; ils se voyaient condamnés par une volonté supérieure à mourir dans un hôpital, comme Hégésippe Moreau, ou d'inanition et de dégoût, comme Gérard de Nerval. Cependant, sous prétexte de réserver toutes leurs minutes à l'art jaloux, en se gardant bien du reste, de jamais précipiter l'instant des dispositions favorables, — toujours prêts à commencer tout à l'heure — ils faisaient de leurs journées un continuel loisir. Plus d'un, avec les se-

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cours de l'étude, de la recherche, de la comparaison, eût pu fortifier les germes d'un talent sans expérience. Avant de mettre en première ligne leur virtualité, ils se fussent armés de procédés, de connaissances. Mais leurs simples dons naturels et une observation hâtive leur avaient paru fort au-dessus de ces lentes préparations; par crainte de fausser leur génie, ils aimaient mieux s'en reposer, de confiance, sur l'imprévu, le spontané de la vocation ; et, comme ils n'estimaient surtout dans la liberté que la dispense du travail, ils finirent dans l'anéantissement.

C'est l'histoire de cette pâle bohème, dont l'épilogue sera l'orgie sanglante de la Commune.

La révolution de 1848 n'était pas un événement propre à faire surgir les moyens d'une guérison prompte et radicale de cette

crise. Loin d'ouvrir des débouchés aux chercheurs, aux méconnus, aux inactîfs de la pensée, ce l)ouleversement allait au contraire décupler le nombre des déclassés.

La préoccupation politique tenait lieu de toutes les idées. Le public n'avait d'yeux et d'oreilles que pour les thèses sociales. Les mouvements parlementaires ou les échos de la rue absorbaient exclusivement son attention. En raison même de ces tendances, le journalisme semblait offrir un vaste champ d'exercice aux plumes inoccupées. Plus de cautionnement, plus de timbre, plus de déclaration, plus de lien : la presse jouissait d'une liberté sans limites. En effet, les organes de la démocratie pullulaient, et c'eût été pour le mieux s'ils avaient eu des abonnés. Les imprimeries étaient encombrées de pamphlétaires et de publicistes qui brochaient de la prose incessamment, ne se lisaient jamais, et renouvelaient l'histoire de la confusion des langues au pied de la tour de

Babel. Près de cinq cents feuilles virent le jour, en moins de douze mois. Mais qu'on se fût étrangement trompé à établir sur leur durée des calculs lointains I La plupart mouraient dans leur germe et n'avaient point de lendemain. Pour une feuille de ce temps-là, une semaine était une existence remarquable, un phénomène de longévité.

Heure néfaste aux gens de lettres et aux artistes !

Le meilleur parti était encore de suivre l'exemple des avocats et de se porter, à l'instar de ces adroits discoureurs, vers la politique agissante et payante. Depuis qu'on avait vu le Journal des Débats faire de ses propriétaires et de ses rédacteurs, soit par des démonstrations de fidélité, soit par l'influence comminatoire de son refus de concours, des ambassadeurs, des sous-secrétaires d'État, des préfets, des déj)utés, des membres de l'Institut, des conseillers d'État, des professeurs privilégiés, des receveurs gêné-

raux, et composer enfin avec ses créatures Tétat-major du gouvernement et de l'administration; depuis lors, l'idée de la puissance de la presse avait pris des développements contagieux et provoqué des ambitions étonnantes. Seulement, les places et les fonctions, sous la deuxième République, avaient un caractère trop provisoire, elles étaient trop limitées pour satisfaire un bien grand nombre; et beaucoup de ceux qui avaient abandonné la littérature pour les discussions de tribune ou les compétitions administratives furent obligés de se rabattre, quand même, sur des travaux dédaignés. Il ne restait guère qu'une branche qu'on estimât productive : le roman-feuilleton, lorsqu'on 4850, les auteurs se virent aussi frappés dans cette suprême ressource. Sur la proposition d'un député légitimiste, M. de Riancey, convaincu en son for intérieur que les écrits de cette nature contribuaient déplorablement à démoraliser les esprits,

l'Assemblée avait décrété que tout journal contenant un roman-feuilleton serait frappé d'un timbre exceptionnel d^un centime par numéro. Les directeurs de journaux à forts tirages n'avaient pas été longtemps à reconnaître qu'ils réaliseraient d'importantes économies en supprimant le roman-feuilleton, ou en espaçant davantage la publication de ce genre d'écrits. C'est en vain que les auteurs essayèrent de tourner la loi en remplaçant le roman par des voyages pittoresques, fantaisistes, humoristiques, qui déguisaient, sous une forme conventionnelle, des fictions analogues. Le cadre n'étant plus aussi élastique, il leur fallait se borner, et ils constataient, à leur dam, que les recettes n'étaient pas aussi fructueuses, loin de là, qu'avec leurs interminables romans de cape et d'épée.

En un mot, la misère était grande au camp des lettrés. Les théâtres chômaient.

La librairie se disait ruinée. Et l'état cri-

tique de la presse n'avait rien de consolant. On allait bientôt sortir de cette période transitoire.

Le second Empire. — Lois de rigueur contre la presse politique. — Encouragements à la presse frivole et à la littérature légère. — Résurrection du Figaro. — Combien cette période est favorable pour les écrivains d'imagination, habiles à flatter les curiosités publiques. — Extrême faveur du roman sensuel. — Quelques gros succès de librairie. — Les auteure ont trouvé leur meilleure veine d'exploitation. — Ils ne l'abandonneront plus. — Les recettes du naturalisme, à l'heure présente. — Elles expliquent la surabondance des romanciei-s et des conteurs. — Afïluence grossissante des candidats aux lettres, en général. — Les causes nouvelles d'entraînement. — Considérations sur cet envahissement progressif du monde intellectuel.

Au milieu des défaillances de [la pensée et des agitations stériles de la politique, Louis-Napoléon s'était vu porter, par les illusions du peuple et sur la foi de ses

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mensongères promesses, à la présidence de la République. 11 avait saisi les rênes du gouvernement, avec la ferme résolution de ne plus les abandonner, jusqu'au jour où la loi du Destin les lui devait arracher de vive force. La nation jouissait de nouveau des apparences d'une organisation régulière. On respirait. La politique cessait d'être l'unique nourriture des esprits. Les journaux euxmêmes se rouvrirent aux lettres. Tel, pour n'en citer qu'un au passage, le spirituel Corsaire, où s'étaient groupés des écrivains brillants et pleins d'avenir, où défilaient, riches de promesses, les noms de Paul Féval, de Jules Sandeau, de Barrière, de Théodore de Banville, de Monselet, de Vitu. On n'y soldait pourtant les meilleures pages qu'à faibles comptes; mais l'accès en était difficile et recherché; il fallait de l'entregent, dit-on, pour y faufiler de petits bouts d'articles, des faits-divers amplifiés, — de ces choses qu'on dénommera plus tard des chro-

niques, des échos, des nouvelles à la main.

L'Empire, à ses débuts, favorisa ce genre de presse, indifférente aux questions sociales, sans parti d'école ni de système, sans caractère non plus ni principe de direction, qui servait d'acheminement à toutes les fantaisies de la littérature frivole. Le césarisme tua la presse politique; ce fut son premier acte d'annuler les feuilles où transpiraient les moindres velléités d'opposition . A grand'peine se soutenaient, grâce au renfort des allocations ministérielles, quelques journaux officieux, privés d'abonnés, tandis que le Siècle restait la seule et timide expression des idées libérales. En revanche, le journalisme anecdotique et boulevardier se sentait porté à une immense faveur et raccolait à son service toutes les plumes disponibles du journalisme sérieux. L'époque était mûre, parfaitement mûre pour la résurrection du Figaro, Fort de son expérience

ol du frottement de la vie de Paris, Uabile, audacieux, la conscience légère de scrupules, Villemessant entreprit de réaliser la merveille d'un journal qu'on dévorerait de la première à la dernière ligne, et il inventa ce grand nouvelliste des scandales parisiens, frondeur et tapageur, donnant aux plus minces intrigues l'importance d'un événenient public, dépensant beaucoup d'esprit et de malice à narrer des insignifiances, des commérages, des histoires de coulisses ou d'alcôve, racontant le demi-monde aux gens du monde, chuchotant en mille lieux les indiscrétions affriolantes, transformant toute nouvelle en bruit, tout bruit en réclame, toute réclame en argent. Il ne s'était pas trompé. C'était excellemment la forme qui convenait à l'esprit du jour. Les imitateurs ne manquèrent point.

Car il plaisait à l'Empire, il entrait dans ses desseins d'affermissement, de stabilité, que la nation, incessamment distraite des

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nobles regrets ou des fières revendications, s'oubliât elle-même au sein du plaisir et de la frivolité. On devait s'amuser, il importait qu'on s'amusât sous l'ère napoléonienne. Si le nouveau régime n'accordait pas beaucoup de liberté, il promettait beaucoup de sécurité. S'il mécontentait les libéraux en leur fermant toute ouverture sur le terrain de la discussion politique, ce mécontentement ne pouvait atteindre la généralité de ceux qui d'abord prétendent à vivre tranquillement et gaiement. L'activité renaissante des affaires ne fournissait-elle pas des gages certains de prospérité? C'était la lune de miel de la spéculation, l'âge d'or du crédit, le temps heureux des Péreire, Haussmann, Morny, Mirés. On gagnait facilement de l'argent, quand l'appât des gains excessifs ne conduisait pas à la ruine ou à la faillite. La bourgeoisie française, à qui les habitudes d'économie, de prévoyance, avaient toujours été si chères, était devenue presque soudai-

nement dépensière et prodigue. Les étrangers affluaient, apportant leurs écus en échange de nos jouissances ; et ils passaient éblouis, au travers de cette vie parisienne où tout paraissait n'être que féerie, décor, volupté, attirance des yeux et séduisants mensonges. Vénus et Plutus triomphaient.

Les théâtres n'avaient jamais été si florissants. Et la littérature légère propageait ses fruits avec une rare fertilité.

Comment la poésie soumise au contact de ces influences ne serait-elle qu'une manifestation désintéressée des troubles de l'âme, un libre jeu de la fantaisie dans les sphères éthérées? Les spectacles d'alentour ramènent les écrivains à des considérations moins idéales. Ils se contenteront d'être des amuseurs de profession. Qu'ils suivent en pente directe une inclination de nature ou qu'ils s'y portent par une préférence calculée, ils iront où les attire le goût le [)his général, ils exploiteront les sujets qui flal-

tent le plus sensiblement les passions du jour ; et celles-ci n'auront pas de peine à leur faire reconnaître qu'il y a plus de profit à travailler dans le vice que dans la vertu .

Sans contredit, l'art véritable, sous l'impulsion d'intelligences élevées, vigoureuses, comme il n'en manque pas alors, ne demanderait qu'à prendre l'essor, à planer; mais, en continuel frottement avec les appétits subalternes d'une époque matérialiste, il faut bien que ces intelligences redescendent au niveau de leurs contemporains, pour ne pas en être les victimes. Des soldats de fortune, des aventuriers politiques, des millionnaires avides de plaisir, mettant tout leur souci dans les variations de la rente et l'habile emploi de l'argent; des femmes à la mode, des journalistes mercenaires, voilà ceux qui donnent le ton et mènent le goût public. Forcément, la littérature devait refléter cette société comme

l'eau d'un marais reflète la ciguë qui croît sur ses bords ^ Les poètes et les romanciers des passions libres surabondèrent, depuis les écrivains du genre fashionable, habiles à faire savourer aux âmes honnêtes les voluptueuses émotions de l'abîme jusqu'aux descripteurs trop fidèles des vulgarités erotiques. De certaines œuvres, par la sensation extraordinaire qu'elles avaient produites, montraient clairement où il fallait frapper.

Par exemple, cette bizarre analyse de psychologie morbide : Fanny^ avec son incroyable poussée de vente. C'était en été 1858.

Aux bains de mer, aux stations thermales, dans les pays de villégiature les mieux famés, tous, artistes ou mondains, gandins ou lorettes, Parisiens, provinciaux ou étrangers, ne s'abordaient plus qu'en disant: ADezoous la Fanny? D'une extrémité à l'autre de la

1. Voir, daDS la Revue politique et littéraire des 26 juillet et 2 août 1873, les études d*uD critique allemand, Kreyssig, sur cette inarclie de Tesprit français.

France, comme par l'effet d'une traînée de poudre, un délire de curiosité avait enflammé les imaginations. Partout on demandait Fnnny, et les libraires des départements se désolaient parce que Fanny leur manquait. Les clients étaient si pressés de jouir, qu'ils refusaient le ballot du lendemain, de sorte que les derniers exemplaires se vendaient à la surenchère I En ce temps-là, la Comédie humame de Balzac ne circulait encore qu'avec lenteur; ce génie paraissait trop profond; il n'amusait pas assez. Mais, vive Arsène Houssaye et son bagage folâtre I Le rnundus muliebris trouvait des charmes infinis à cette épopée romanesque des mauvaises mœurs d'une société brillante. L'auteur ne comptait plus les éditions in-8° des Grandes daines^ des Parisiennes , des Courtisanes du monde; mais il savait au juste le rapport définitif de ces belles histoires, que Dentu lui payait à raison de deux francs le volume. Soit, trois cent mille francs, au

total. L'habile homme, aussi heureux en alVaires de librairie qu'il sut l'être en affaires de bourse et de spéculation, où il cueillit un million, au passage ! Par sentiment de bonne confraternité, il eût voulu voir tous les gens de lettres nager, comme lui, dans les flots dorés du Pactole. Hélas I (ju'y pouvait-il ? Il fallait en prendre son parti ; il le prenait gaiement, donnait des fêtes, achetait des tableaux, édifiait des hôtels à Paris, des châteaux en Champagne, et ne manquait enfin aucune occasion de jeter par les fenêtres le superflu de cette radieuse fortune, si commodément gagnée.

Bien des œuvres passionnantes firent événement sous l'Empire, au théâtre et en librairie. Klles avaient frayé la voie la plus rapide et la plus sûre que puissent choisir les ('écrivains en état d'alimenter, grâce à

la souplesse de leur imagination, les passetemps de la foule. Aussi ce genre d'exploitation libresque agrandit-il son cercle, de jour en jour. Les goûts d'à présent sont très conformes à ce qu'ils étaient hier; mais sans cesse va s'augmentant le nombre des auteurs pour les servir et celui des lecteurs pour s'y complaire. Pendant que les sciences, l'histoire, l'érudition, poursuivent, au profit des studieux, leurs calmes développements, le sensualisme romanesque déborde sur tous les points; il convie tout le monde à ses intimes révélations; il attire à lui tous les cœurs féminins anxieux d'occuper leurs rêveries, tous les jeunes esprits avides de s'initier profondément aux secrets de la science amoureuse. Non, ce n'est pas à tort, vraiment, qu'on a fait résider là l'espoir des forts tirages.

Les entraînements sensuels n'ont pas changé de nature; on aime la volupté et les descriptions de la volupté, comme on les

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aimait jadis, comme on les aimera toujours.

Mais la curiosité des jouissances des autres est plus générale; mais, dans toutes les classes de la société, on veut savoir ces mille voluptueux et libertins détails, qui, sous des dehors plus élégants, ne se révélaient, autrefois, qu'aux seuls yeux du grand monde; et les livres, où ces détails abondent, se répandent ; on lit des romans partout ; chacun se sent affamé de connaître tous les mystères de la vie et des mœurs, comme elles se pratiquent en bas, en haut, ou à l'entour de lui ; et les romanciers s'abandonnent à de quotidiennes débauches d'imagination : ils représentent la société aussi corrompue que possible, pour la meilleure délectation des lecteurs et leur plus grand intérêt à eux-mêmes. Car c'est en vain qu'on échafaude, à force d'arguments, une esthétique nouvelle. On a beau masquer l'essentiel motif; il saute aux yeux. L'art et la vérité ne sont pas les seuls sujets en cause. On

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ne caresse pas gratuitement les névroses et les manies perverses d'une époque appelée l'âge de la matière. La spéculation des idées passe également pour un besoin social. Le livre a sa valeur marchande qu'on n'oublie pas. Tant mieux pour le roman s'il soulève la critique, et plus elle sera violente, mieux il se vendrai Qu'importe la manière dont il en sera parlé, pourvu qu'on en parle!

Il n'y a que le silence qui tue. Toute simple, tout élémentaire qu'elle paraît, cette façon de comprendre le négoce littéraire, à la fin du XIX® siècle, expliquerait avec plus de vérité que maintes dissertations dogmatiques le caractère d'outrance de notre littérature actuelle, ses crudités voulues, ses violences préméditées, sa prédilection persistante pour les notes extrêmes, parce que celles-ci, justement, provoquent, à coup sûr, Tattentiou publique. Or. donc, ne nous étonnons pas si, depuis les tapageuses réclames de l'école naturaliste, sont accourus d(î tous les points

de rhorizon, un tel nombre de jeunes talents, pressés d'ouvrir aussi leur enquête sociale, d'étaler à nos regards des documents humains, de nous instruire à fond des détraquements cérébraux et des poussées de l'instinct. Quelle amorce imprévue I quelle veine productive !

Au reste, cette profusion de choses imprimées ou qui aspirent à l'être, quoique manifestement plus sensible dans la littérature romanesque, n'en est point l'attribut spécial, exclusif. Elle immerge la presse comme le livre, les genres sérieux comme les genres frivoles; car jamais on ne vit un pareil encombrement de la république des lettres.

C'est un fait d'une évidence journalière, la tribu éparse des déclassés, poètes, littérateurs ou autres, se nmlti plie dans une pro-

gression effrayante. Chaquu année, des collèges de France sorlent des troupes de bacheliers es lettres qui ne seront ni avocats, ni médecins, ni commerçants, ni fonctionnaires, qui ne veulent être ni ouvriers ni agriculteurs, qui ne peuvent devenir ni banquiers ni industriels, et qui, pourvus d'une ambition énorme, s'intituleront des hommes de plume.

Une légende leur a été contée. Leur mémoire en garde fidèlement les détails, à dessein d'une application personnelle, qu'ils espèrent très prochaine. Cette légende, c'est l'histoire de Vinconmi, plein de loi et de eourage, quittant, un jour, le fond de sa province, pour venir exercer, à Paris, la profession de poète. On lui a dit — il sait à quoi s'en tenir là-dessus — les rigueurs du noviciat littéraire. Manger çà et là, voir de loin le luxe de la capitale, le voir sans y toucher, dormir dans un hôtel garni où passent et repassent tous les pauvres diables

qui croient au lendemain : il n'en ignore, il a lu cela. Il s'admire déjà luttant corps à corps avec l'âpre vie, et la domptant, entassant les efforts, critiqué, mais toujours surmontant les obstacles, par l'intensité de son énergie, de sa persévérance. Donc il ne s'étonne aucunement de nicher sous les toits, de souffrir le froid aigu, la faim, et d'épuiser la série des sombres misères. Dévorer les lexiques, à défaut de nourriture plus solide, consommer le jour, la nuit, à piocher ses auteurs, à noircir du papier, et finalement créer des œuvres, des chefs-d'œuvre, entrer de force dans la gloire : voilà son rôle tracé d'avance. Il n'y manque pas d'une ligne.

Enfin le sort injuste se lasse de le persécuter. Son volume fait révolution dans la presse, sa pièce reçue lui promet de longs applaudissements et de numéreuses recettes; les grands journaux se disputeront sa copie* Adieu les tristes épreuves et les longues attentes. Il ne les connaîtra plus. A lui désor-

mais les succès faciles, les échos flatteurs, les fêtes du sentiment elles joies de l'amour.

Telle est l'histoire, pleine de tortures au début , mais ensuite magnifiquement couronnée, dont le mirage attire et jette sur le pavé de la littérature une foule d'artistes aux abois. Car ils se voient tous dans l'entraînement de la lutte, dans les surexcitations du combat ; ils n'ont nullement compté avec l'inertie stérilisante, le travail sans but, l'effort sans résultat, avec les silences prolongés et l'impassible indifférence qui se refuse à entendre et ne veut pas savoir. — Le sort distinguera ses élus.

Paris est la terre de promission où ils se portent, d'un mouvement unanime. Ils s'y cherchent, ils s'y retrouvent, partageant les mêmes hasards, interrogeant avec une même incertitude, en ce pays de loterie, le jeu de leurs destinées. Aux heures problématiques des débuts, quand rien n'en fait prévoir le terme : coup d'éclat décisif ou déception

irréparable, ils sentent la nécessité des encouragements mutuels, des excitations réciproques. Il faut d'abord que la flamme naissante aille s'alimenter au feu de la discussion, dans les coins inconnus et dans les estaminets où les derniers cénacles tiennent leurs assises. Se composer une petite clientèle d'intimes leur paraît bon avant d'exposer l'œuvre inédite aux heurts de la grande publicité. Causant entre eux, ils échangent les nouvelles du monde littéraire, la hausse des prix, les derniers succès de la saison.

Tel chroniqueur vient d'être engagé dans une des premières feuilles du boulevard.

Trente mille francs par an, pour deux articles par semaine. La situation est enviable, et Ton se dit tout bas qu'on en supporterait non moins commodément les charges et les profits. Si déjà leur nom s'est fait entendre avec quelque retentissement au quartier Latin, parmi la confusion des médiocrités prétentieuses ou à travers les conflits

des talents en herbe qui veulent aussi pointer, ils en tirent un augure favorable des promesses de l'avenir. Les abracadabrances de ces assemblées tapageuses, où quantité de jeunes gens se montent le coup en rythmant le bruit des chopes avec les sonorités de la rime leur servent d'entraînement préalable. C'est le coup de fouet nécessaire, avant de faire invasion dans le livre ou le journal.

A la première veine qui se dessine, on se sépare de la bande, pour s'en aller de soimême et sans mettre les autres dans sa chance, à l'enquête d'une de ces situations, moyennes ou brillantes, que tant de regards convoitent. Se porter en tous lieux où les bonnes fortunes de la rencontre font naître des connaissances utiles, s'insinuer ici ou là, à force de souplesse et de patience, se tailler sa besogne à part , s'installer, . se créer un sort : c'est affaire aux plus adroits. Et le groupe se dissout, les destinées s'épar-

pillent, après les instants fugitifs, et qui furent profitables comme stimulant, d'union, de foi enthousiaste , de travail en commun, d'espérances collectives. Heureux ceux-là , qui ont pu ajuster à leur existence un avenir tout fait I Ils auront vite oublié les réunions fraternelles, pleines d'exubérances juvéniles où personne ne se réservait une portion égoïste de gloire, où ce n'étaient que promesses candides, vieilles amitiés jurées.

En effet, la vie artistique, si souvent célébrée, — comme elle était comprise, au début du siècle, par exemple, quand l'imagination ni la raison n'étaient désenchantées, quand les idéeâ avaient encore l'enivrante fraîcheur et l'éclat de nouveauté, — cette vie n'est plus qu'un leurre, un souvenir illusoire, une réminiscence éphémère, avec ses contacts réchauffants et ses magnétiques sympathies.

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