LIVRE TROISIEME
Les chances (livei*ses de la mise en œuvre, selon les genres elles aptitudes. — Inclinations préliminaires vers la poésie; — Les l'inieure de circonstance et les pi^édestinés de la Ivre. — Abandon foreè de ce luxe gratuit qui se nomme IKHisie pour les besognes prosaïques et rémunératrices. — Le choix d'une application lucrative. — Qu'est-il i-csté des anciennes divisions des genres? — L'écrivain à tout faire. — Insuffisance du salaire matériel pour le philosophe, le moraliste, l'érudit, le critique du livre. — Situation prédominante, au point de vue financier, du romancier et du dramaturge. — Les romans à primes et à forts tirages. — Par contre, fatigues de ce labeur ininterrompu, nécessité de la production à outrance, maigres résultats pour le conunun des auteui's. — Beaucoup désertent le l'Oman et vont au théâtre.
Tout homme de lettres, pour peu qu'il ait de conception idéale et de sentiment à répandre, aura son quart d'heure de désintéressement absolu, et, si je puis m'exprimer
ainsi, sa période de fonctionnement intellectuel gratuit et obligatoire. Avant de se lancer déterminément dans le commerce des colonnes, des phrases et des lignes, on fait la guerre à ses dépens, quittée dévorer, (ni plus ni moins que Jérôme Paturot) les débris d'un patrimoine pour l'impression de ses péchés de jeunesse. C'est de règle : on assemble des hémistiches devant que de savoir écrire.
Selon le tour d'idée à faire valoir par occasion, la critique s'est étonnée maintes fois de la contradiction notoire qui éclate entre cette opinion courante que le temps ni le goût général ne sont à la poésie, et l'afflux toujours égal sinon croissant des volumes de vers qu'on voit, à chaque saison, apparaître et mourir. Quoi de si facilement explicable, cependant, qu'un pareil contraste entre les applications prosaïques d'une époque et les aspirations éternelles des âmes à l'âge des émotions vives, des enthou-
siasmes généreux, des chaudes pensées?
Tant que dureront la jeunesse et l'amour, jusqu'à la fin des siècles, des voix chanteront les promenades à travers les champs et les bois, les tendresses partagées, la joie d'avoir vingt ans, la fuite trop rapide des jours d'azur et de soleil , et les réveils du cœur. Aussi simples sont les effets qu'irrésistible est la cause. Presque soudainement, comme par surprise, la nature a développé dans l'être unegrande énergie d'accroissement organique. D'où naissent ces rêveries sans objet, ces inquiétudes vagues, cet accent passionné de la voix et du geste, ces appels incertains de la sensation ? Le plus actif des stimulants physiques et moraux a parlé.
Dès lors, toutes les suggestions de l'esprit convergeront au m^ême but ; tout le travail de la pensée se ramènera aux mêmes imaginations confuses. Et qu'à ce besoin de l'amour se joignent des appétences intellectuelles, que sourdent intérieurement les
excitations de la gloire, c'est à la rime, dont la musique ajoute à l'enchantement des mots, qu'on demandera d'abord l'expression nécessaire et le soulagement des premières fièvres inspirées.
Dans la foule des intelligences tendres ou voluptueuses qui, sans crainte de jamais épuiser le champ communal des fleurs poétiques, célèbrent encore les soleils de la jeunesse, la beauté, la lumière, les roses, ou les tristesses du cœur, ou les éperduments du plai sir, se mêlent les rimeurs de circonstance et les prédestinés de la lyre. Ceux-ci composent un groupe distinct dont les membres se comptent. Chez eux, l'émotion est innée, elle demeure vivace et constante. La rêverie les possède par-dessus tout. Les caresses de la brise, les senteurs matinales, un appel, un désir, un songe, une réminiscence inattendue, et les capricieuses fortunes de l'inspiration, tout leur est occasion de faire jaillir l'étincelle. Ils ont le double don de
voir vile et de sentir avec intensité. En dépit des froissements et des résistances de la société, ils poursuivent droit leur chemin. Inutile de prétendre les plier à aucune besogne positive et régulière. C'est assez pour eux d'écouter et de rendre les accords harmonieux qui se forment au plus intime d'eux-mêmes.
Ils sont voués au sacrifice. Mais, nous l'avons dit, ils ne sont qu'une faible élite, les vrais poètes, et leur nombre va toujours diminuant, tandis que se renouvelle sans lin la tribu tapageuse des poètes de rencontre.
De ces derniers, chacun, selon sa facultatule, note quelques accents, pleure quelques larmes, module quelques soupirs, plaintes et lamentations, puis se calme, puis sourit de ces effusions naïves, puis se liîlte d'émigrer dans la bonne langue courante. Ils ont rimé parce qu'ils ont aimé, parce qu'il leur fallait le rythme et la cadence, {)our traduire leurs impressions neuves, leurs délires, leurs vertiges, leurs enivrements, enfin
toutes ces choses ordinaires de la vie, qui paraissent alors si hautement poétiques.
C'était l'urgente obligation du moment. Ils devaient raconter par le menu l'histoire de leurs faciles triomphes et de leurs petites illusions perdues. Dans combien de cas le vers n'est-il pas comme une façon privilégiée de produire ce qui ne vaudrait pas la peine d'être dit en prose I Mais c'est précisément parce que cette première chaleur de poésie, pareille à certains agréments du visage, est un don naturel de jeunesse, c'est parce qu'elle se transmet ainsi de génération en génération, et se fait très commune, qu'elle attire de moins en moins l'attention d'autrui. Jadis, de menus badinages amoureux suffisaient à distinguer leur auteur.
L'Europe était peu lettrée ou s'éveillait seulement à la vie de l'esprit. Quand les disciples de Ronsard , au xvi® siècle, de leur propre mouvement ou par imitation, chantaient la fleur, la rosée, les étoiles, les
jeunes filles mortes, ou les galants méfaits du doux Archerot et les grâces de sa mère Gythérée, c'étaient là des motifs presque nouveaux. Depuis lors, de tels poètes ont passé sur le monde, nous avons lu de tels vers, et pour employer le mot de Guy de Maupassant, nous sommes si courbaturés d'admiration, qu'on ne s'émeut plus à si peu de compte. Avoir aimé, avoir souffert de son amour, et le conter d'une manière tolérable; être sensible aux harmonies des prés, des bois, des forêts, au charme d'entendre le flot jaseur des sources ou de suivre le gracieux travail des nids, et l'exprimer avec une nuance de délicatesse, c'est beaucoup pour soi-même, mais non pour le public, qu'on a tant bercé de ces enfantillages du cœur et des simplicités champêtres. A nos cervelles affadies et dépravées, il faut du non connu, de la force, de la personnalité hardie. Encore est-il vrai que l'outrance la plus accusée risque souvent de passer ina-
perçue. On n'est pas seulement rassasié de Tidylle éternellement reverdissante ; on est las de la poésie la plus montée de ton, la plus saturée d'amertume, et des rêves les plus tumultueux de la chair révoltée, et des paradoxes de style, et de l'excessif en tout. Même en forçant considérablement la note, en blasphémant, en maudissant et criant à tue-tête, il est difficile, sauf un éclat de forme extraordinaire, d'étonner quelqu'un aujourd'hui. Vulgarisés par les abus d'emploi, les anathèmes et les provocations, aussi bien que les truculences et les capiteuses matérialités, en sont arrivés presque à l'état d'innocences. Il y a belle lurette, comme on dit, que le siècle « commence à s'y faire ». La sincérité des poètes, grands chercheurs de bruit, est matière à suspicion. Tant de hardiesses, déjà démodées, ne sont plus acceptées que comme les ingrédients d'école. C'est en vain qu'on envoie des cartels à Dieu, qu'on jette son sang con-
tre le ciel, et que, poussant aux formules extrêmes, on supprime du même coup (une manière de terrifier les simples) toute religion, toute vertu, toute liberté, toute morale : ces déclamations ne passent qu'à force de talent ; ces audaces ne font plus courir le frisson sacré dans les veines du lecteur saisi de trouble et d'épouvante. « L'horreur de l'idéal et la soif du néant» sont passés aussi dans le domaine commun. Système, parti pris, s'écrie-t-on , procédés d'école, lieux communs usés autant que les anciennes tempêtes et les descentes aux enfers de la vieille épopée. Afin d'y réussir, ce n'est que juste d'avoir un lyrisme fulgurant et une surprenante dextérité de main.
Tel est, en effet, le scepticisme général, que le dernier clan des poètes, les symbolistes, les décadents n'attachent presque nulle importance à la signification morale des termes, et ne comptent plus que sur les incohérences calculées de la forme, se résol-
vant en harmonies, pour réveiller sous une impression fugitive la somnolence obstinée du goût public. La vie n'étant plus démode, ils la maudissent en passant avec ses teintes monotones et grises, et ils s'enferment désespérément dans cette vie mystérieuse des mots où les artistes se réunissent et se reconnaissent. Possédant l'imagination et le savoir-faire, le don et Tinstrument, rien ne les empêcherait de raviver à leur aise, par de nouveaux accouplements de syllabes chantantes , et, sans exagération d'aucune sorte, l'amour des eaux et des bois, les joies ou les douleurs de l'âme humaine, les désirs des sens ou les élans du cœur. A quoi bon ? Ce serait reprendre la route incessamment battue où chacun a passé, laissant à peine une trace, un vestige reconnaissable, parmi tant de marques pressées et confondues. Ne croyant ni à la sincérité du sentiment ni à la valeur de l'idée, pleins de doute à l'égard de cette noble chimère qu'on appelle la tra-
dition glorieuse de l'art, ils préfèrent se jouer fantasquement avec les sons, et, pour l'unique plaisir de faire moderne, et faire différent, rompre le courant, changer la routine, retourner les phrases, allonger, redoubler, déformer les syllabes réfractaires à la combinaison rythmique: c'est le seul espoir qui leur reste de se singulariser parmi la foule. Encore leurs renversements de formules les plus abracadabrants, les plus fougueuses rébellions en face du sens commun et à rencontre de l'intégrité de la langue, n'apportent guère de surprise à ceux-là dont l'esprit prévenu d'avance sur le systématique du procédé s'est fait une habitude d'en reconnaître aussitôt la simplicité d'opération.
Enfin, il est incontestable que le sens nécessaire à l'intelligence de la poésie est devenu très rare en France, et nous ne prévoyons pas qu'il revive si prochainement.
Le vers pâtit dans le livre. En outre, il est exilé de la scène ou peu s'en faut. Les chefs
de la littérature régnante le relèguent à n'exprimer plus que les insaisissables rêves, les effleurements d'idées, les sentiments flottants, cela seulement que la prose claire et exacte ne peut rendre . N'est-ce pas dire qu'ils lui enlèvent toute ressource effective, de parler à l'imagination publique, devenue, par sa longue indifférence, inhabile au déchiffrement de cette langue ? D'une part, l'esprit d'ironie à desséché la source des saintes larmes; de l'autre, les préoccupations accrues des besoins de la vie ont éteint les enthousiasmes, étouffé les illusions aimantes et la foi désintéressée. Que vaudraient des effusions d'idées sans lecteurs? Le surhumain effort lyrique qui a caractérisé le commencement du xix*-' siècle ne s'est pas renouvelé. Loin de là, les retours en ont été préjudiciables à l'intérêt des rimeurs. Des triomphes éclatants de Lamartine , de Victor Hugo, de Casimir Delavigne, de Déranger, était sortie une population trop dense d'iriiitateurs. Les
libraires se trouvèrent un moment si encombrés de volumes de vers, que la poésie ne s'est plus relevée du discrédit commercial dont elle fut frappée. Un détail saisissant de cette dépréciation. Autrefois, on voyait s'abattre et s'échouer sur les parapets, depuis le pont Royal jusqu'à Notre-Dame, d'élégants rossignols tout fraîchement couvés et qui, sous le nom d' Inspirations , d'Elévations ^ d'Epis et Bluets, de Pervenches, sollicitaient les regards et la main des passants. Aujourd'hui les quais de la Seine n'en veulent plus. Quelques éditeurs tiennent encore cet article; soutenus par de vrais talents, ils essaient de réagir contre le prosaïsme universel K La plupart des auteurs n'en tirent que des avantages négatifs.
En Angleterre (opposition curieuse!), dans
1. On ti cité souvent ce mot célèbre d'un des preniioi"s libraires de Paris au poète Louis Ratisbonne, qui lui présentait un manuscrit intitulé : An Printemps de la vie. « Oh ! changez-moi ce titre-là ; on devine tout de suite que ce sont des vei*s. »
la grave et positive Angleterre, bien plus accessible qu'on ne le croit au sentiment, la poésie a des facilités d'existence, des moyens d'expansion, des droits à l'estime, des privilèges aussi qu'elle chercherait vainement en France. Elle trouve un accueil souriant auprès des journaux et des revues.
La presse politique ne croit pas déchoir de son sérieux ni perdre de son importance en publiant des strophes, accompagnées ou non de ses encouragements bu de ses critiques. Le commerce des Muses aide plutôt qu'il ne nuit à réussir dans un cercle tout différent, d'où l'on supposerait qu'il devrait être exclu : le cercle des affaires. Enfin, la réputation qu'on y gagne peut conduire jusqu'aux postes les plus éminents de l'État et faire d'un assembleur de rimes (doué d'autres qualités moins idéales) un ambassadeur, un membre du Parlement, un ministre. Bien plus, dans ce pays où tant de chantres po^ pulaires ont demandé leur gagne-pain as-»
suré à des travaux manuels, cultivant avec succès les lettres et exerçant en même temps des professions regardées sur le continent comme incompatibles avec le caractère d'auteur ; dans la patrie du fabricant de papier Robert Badge, de Burns le laboureur, de William Thom le tisserand, de Thomas Ragg le bonnetier de Nottingham, de Cooper le cordonnier de Leicester, de Thomas Miller le vannier du comté de Lincoln ; en Angleterre, dis-je, la poésie se vend, on la paye quelquefois très cher. En France, les libraires n'en veulent pas pour rien. On a là-dessus des chiffres qui nous sembleraient fantastiques. Un seul poème de Thomas Moore, que de bons juges regartient comme l'un de ses plus médiocres, lui fut payé d,000 livres sterling; une seule édition des Plaisirs de V Espérance^ de Campbell, produisit également une somme de 25,000 francs.
Southey en a gagné plus de 300,000. Crabbe, pour un volume de vers, reçut de son édi-
teur 75,000 francs. Les moins connus trouvent des lecteurs et des acheteurs. Leurs productions sont installées sur la même ligne que les romans dans chaque bookstall des gares anglaises. Rien de semblable chez nous. La poésie française garde ses fidèles, — en petit nombre ; pécuniairement, elle ne compte pas. De dix fois Tune, c'est un luxe gratuit. A de rares exceptions près, tout volume de vers s'édite aux frais de l'auteur.
Et voilà l'une des raisons pour lesquelles la plupart des écrivains d'élection et de tempérament ne font guère que traverser cette voie, — simple issue par où se seront échappées leurs eflTervescences juvéniles. Les mieux doués n'y résistent pas. Voyez, par exemple, ce très brillant poète, idolâtre de la plastique grecque, adorateur passionné du rythme et de la lumière. J'ai nommé Théodore de Banville. Sa joie continue serait de bercer à jamais son imagination dans les rêves d'un nouvel ûge d'or mythologique.
La vie contemporaine, idéalement du moins, n'est, pour lui comme pour ses dieux, qu'un exil. Rester fidèle à ses cultes, à ses visions éclatantes de l'art, de la beauté, de l'amour, n'était-ce pas là le doux songe dont il s'enivrait en sa pleine jeunesse, lorsqu'il rassemblait à profusion les images radieuses et les rimes sonores? Mais Paris saura bie» l'arracher, un jour, aux souvenirs de l'Attique, et transformer en mondain chroniqueur le chantre somptueux des temples grecs I Et la même plume s'habituera fort aisément, après avoir très haut célébré les marbres aux lignes harmonieuses et les pures conceptions, à peindre des tableaux d'une autre sorte, sous les couleurs de la plus alléchante modernité, et à conter de préférence les historiettes légères pour les femmes frivoles d'à présent. C'est une tradition, maintenant consacrée chez les gens de lettres, que presque tous auront dû débuter par l'inévitable recueil de stances et
de sonnets, inédit on mort-né, et quMls ne pouvaient s'y soustraire, en somme, l'exercice de la versification étant la meilleure des préparations gymnastiques à la manœuvre usuelle du style. D'après la règle de l'esthétique moderne, les esprits heureusement doués et dont la croissance est normale développent des veines de talent différentes à chaque époque de la vie. La jeunesse aura été pour eux l'âge des poétiques visions. L'âge viril leur devient celui de l'observation ou de la lutte, des œuvres de prose étudiée ou du journalisme. Le vrai de la chose aussi, c'est que, l'idée d'un poète exclusivement poète et vivant de son labeur étant reconnue insoutenable, force est de demander le pain de la gloire à des applications plus lucratives. Mais vers quel champ de la pensée conduire de préférence ses désirs et ses ressources d'activité?
Depuis que la littérature s'est instituée profession régulière, les antiques divisions ont bel et bien disparu. Dans la mise en œuvre quotidienne, les degrés s'effacent, les séparations se confondent. Suivant le caprice ou l'urgence du moment, la plume passe aisément d'un pays à l'autre. Les poètes brochent des feuilletons. Les romanciers se changent la main à faire de la critique. Les historiens se distraient à écrire des romans. Rien de si fréquent. Et il n'est pas exceptionnel non plus de voir des savants raconter leurs voyages et dire leurs impressions. Mais Vécrivain à tout faire, pour lequel il n'est pas de journal où il ne glisse de la copie ni de genre qu'il n'ait abordé, critique littéraire ou dramatique, chronique, article politique, correspondance, roman, histoire, théâtre, voici peut-être le type
d'auteur le mieux approprié aux goûts de dispersion de notre époque, et celui-là certainement qui entend le mieux, pour ses avantages personnels, la pratique courante de son état. Habile à tenir en équilibre les choses de l'imagination et celles de la réalité, il y conforme avec une prudence singulière l'emploi de ses facultés, et les exerce indifféremment selon le sujet à la carte du jour ou la forme à la mode. Rompu à la manœuvre des mots, il sait le nombre et le caractère des paroles qui conviennent ici pour le sentiment, là pour l'idée, ailleurs pour l'incident. Il s'est fait le langage des genres. L'œuvre d'art ne le prend pas plus au dépourvu que la dissertation théorique.
Surtout il possède en perfection le sens de l'opportunité. Admirez comme il flaire le vent, comme aussitôt il court aux bons endroits, comme il est prompt à saisir la circonstance, l'actualité. Il ne manquera pas une occasion propice d'être écouté, lu, acheté,
peut-être adn^iré, dans cette atmosphère artificielle où naissent et s'effondrent si vite les réputations. Enfin, à travers ces allées et venues d'une plume continuellement en course, parfois il trouve encore le temps de se concentrer et d'écrire de belles pages. Ne nous inquiétons point de son sort : il mènera ses intérêts du train dont il rédige la littérature. Hélas ! un chacun n'a pas ce talent ondoyant et divers. Par insuffisance de verve ou par trop grande sincérité de nature, la plupart sont condamnés à suivre toujours la même ligne droite. C'est un étroit sentier ou c'est une large route. Une impulsion exclusive vous y jette et vous y confine. De gré ou de force, la volonté s'y engage ; on y chemine ensuite, comme on peut, à la mesure de son haleine.
Fort inégales sont les chances proportionnelles de la dépense et du salaire pour les
mérites variés qui figurent sur les catalogues de la librairie.
Le philosophe et le moraliste mourraient littéralement de faim si, devant subvenir aux besoins de la nature physique, ils n'avaient à escompter que le revenu clair et net de leurs dissertations sur la vertu. Il y a quelques années, certain journaliste s'amusait à établir cette ingénieuse remarque que les Maximes de La Rochefoucauld composeraient à peu près deux feuilletons; que, l'auteur étant duc, pourrait bien en attendre deux cents francs au prix ordinaire de la ligne, et qu'ainsi tels chefs-d'œuvre qui perpétuent le nom vingt siècles ne feraient pas durer l'homme seulement vingt jours. Une chaire, une place, le logement et le confort aux frais de l'État ou de l'Université, ce sont les garanties essentielles de l'apostolat philosophique. Une fois au large et sûrement abrité, tout le zèle imaginable est permis en vue de spiritualiser ses semblables et de faire
pénétrer dans les consciences rebelles à cet enseignement les théories du Beau, du Bien, du Vrai et de l'Idéal. A y prétendre sans cela, on ne gagnerait que fumée.
Le philologue, appliquant ses recherches persévérantes à toutes les formes de l'érudition, à l'histoire politique des anciens peuples, à l'archéologie monumentale, à la sciences des mythes et des religions, à l'étude des langues ; ou le critique voué sans réserve à décrire les transformations des lettres, les accidents variés du goût, la diversité des époques, les manifestations comparées du génie des écrivains et leur physiologie dans ses rapports avec les mœurs ambiantes, — ni l'un ni l'autre ne saurait non plus baser des espérances très copieuses sur la destinée de livres substantiels qui demandent de hautes et lentes approbations^ Tel feuilletoniste dont le nom menace de passer et la réputation de s'éteindre avant qu'il ait fini d'écrire, est en mesure de réa*
2â2 NOS GENS DE LETTRES
User un bel état de fortune, alors qu'un savant sérieux, édifiât-il avec une peine infinie des travaux dignes d'un Eugène Burnouf, ne pourrait aucunement vivre du produit de ses œuvres. Les grands travaux d'érudition peuvent jouir d'une estime superficielle parmi le public ; ils n'y conquièrent point de lecteurs assidus. Ne s'adressant qu'à une- élite d'hommes instruits, ils se doivent préparer dans le désintéressement presque absolu de la question vénale. Autrefois, les institutions fournissaient à ces études, non des encouragements et une assistance indirects, plus ou moins distraits et précaires, mais des facilités exceptionnelles. Depuis lors ont bien changé de nature les corporations universitaires et les ordres religieux, où de graves esprits allaient chercher tout naturellement la tranquillité nécessaire pour les occupations de recherche pure. A ce genre d'élucubrations il faut au moins, maintenant, de rigueur absolue, l'appui dé-
claré du gouvernement, les souscriptions ministérielles ou les récompenses académiques.
Quant à l'historien proprement dit, il aura joui d'une assez notable faveur dans notre âge appelé le « siècle de l'histoire », parce que jamais les esprits ne témoignèrent un égal empressement à remonter la chaîne des faits, à saisir les points de relation qui les unissent, à constater les modifications infinies qu'opère, dans l'état normal ou intellectuel des sociétés, le cours irrésistible des événements. Cela veut-il dire que tant de récits et de monographies éparpillés, tant d'études générales ou particulières entreprises pour rendre aux siècles disparus leur signification, leur vie, leur couleur, aient été réclamés et soient absorbés aussitôt qu'ils apparaissent à la lumière, par une multitude de lecteurs studieux? Ne nous abusons point. Ces ouvrages, dont la collection s'augmente d'une manière effrayante, ne vont, d'ordinaire,
qu'à des familles séparées d'intelligences, groupes plus ou moins compacts que tiennent en rapport la communauté des goûts, l'analogie des habitudes de travail, une même soif de connaître et d'apprendre se renfermant dans un espace déterminé, enfin de pareilles convenances d'enquêtes et d'informations. L'auteur du Consulat et de VEmpire vendit ses dix-neuf volumes près d'un million à une compagnie en commandite.
Mais il s'appelait Adolphe Thiers et il racontait les campagnes de Napoléon. Lamartine ne céda pas ses Girondins à moins de 240,000 francs; mais cette histoire avait l'allure agitée d'un roman, elle en portait avec elle les signes caractéristiques : le bruit de la phrase, la recherche de l'image, l'accumulation et la fantaisie des portraits; elle en avait l'intérêt souvent trompeur et l'entraînement aussi; de plus, elle était signée du nom de l'auteur des Méditations et des Harmonies, Louis Blanc avait traité, en
1846, d'une Histoire (jénérale de la Hévolutian, au prix de 500,000 francs*. Mais les terribles drames de 1793 avaient un attrait populaire si exceptionnel, et de telles passions bouillonnaient alors qui prenaient leur source enflammée dans le sang répandu sous la Terreur I Enfin, le magnifique écoulement de l'œuvre d'Henri Martin n'est qu'un accident heureux de la fortune des livres. Si obstinément qu'on fouille dans les mines du passé, c'est chance trop incertaine que d'en prétendre retirer tout le nécessaire des jours présents. Les plus vaillants chercheurs savent de reste qu'on trouve à peine de quoi vivre dans les travaux qui ne sont qu'utiles, tandis que des brochures écrites à la vapeur rapportent quelquefois des soni-
1. C'est le mémo Louis Blanc qui rédigeait une luis cotte belle phrase : « Non seulement il est absurde de déclarer l'écrivain propriétaire de son œuvre, mais il est absurde de lui proposer coumie récompense une rétribution matérielle. j> (Organisât, du trav. I, ii.) Encore un exemple, avec tant irautres, des contradictions du précepte et de la conduite de la règle et de l'application.
mes incroyables. Ils le savent tellement, qu'ils n'en réclament rien, sinon le superflu de leurs rétributions universitaires ou juridiques. Ces annalistes sont en majeure partie des professeurs ou des magistrats.
L'auteur de romans à primes, le dramaturge à recettes et le journaliste influent, tels sont, parmi les gens de lettres, les seuls, ou à peu près les seuls, qui soient vraiment en mesure de ne devoir qu'à l'exercice de la plume leur entière indépendance. Car ceux-là s'adressent à tout le monde, et il n'est pas besoin, pour les comprendre, d'une formation particulière de l'esprit ni d'un entraînement préalable des facultés.
Le roman, qui, dans son unité, apporte en même temps au lecteur : la comédie, le drame, la description, les caractères et le dialogue, rattachés par les nœuds de l'intri-
gue, rendus. vivants par le style, le sentiment, l'image, est la forme d'excellence de la littérature contemporaine. Son plus grand essor ne remonte pas au delà d'une cinquantaine d'années. End 820, d'Arlincourt obtint, il est vrai, avec son Solitaire, une vogue inouïe : quinze éditions en six semaines, sans compter douze pièces de théâtre qu'inspirèrent les romanesques infortunes d'Elodie et la résurrection de Charles le Téméraire.
En revanche, Adolphe, écrit en 1815, dut attendre j usqu'en 1831 sa seconde édition.
Cinq-Mars, le chef-d'œuvre de la fiction romanesque, et les Chroniques de Charles IX ne s'écoulèrent que très lentement. George Sand et Balzac s'estimaient heureux lorsque leurs premières éditions s'épuisaient avant la fin de la première année. Depuis un demisiècle, depuis 1835, où fut lancé, par Emile de Girardin, répondant à l'auteur de la Comédie humaine le mot encore inédit, le fameux mot d'industrie littéraire, on a vu se
produire, relativement à la consommation des œuvres, des variations de chiffres extraordinaires, et ces documents statistiques mar-. quent avec plus de précision que ne le feraient des théories et des phrases, les changements survenus dans l'état financier des auteurs. Donc, en 1835, Balzac gémissait sur le pitoyable état de la librairie française. « Elle se meurt ! — s'exclamait-il par l'organe de la Beime de Paiis. — Que la honte se glisse rouge au fond des cœurs I Nous affirmons que les dix maisons de librairie assez audacieuses pour entreprendre ce chanceux commerce ne font pas dans toute la France un million de recette. » Peut-être assombrissait-il à dessein le tableau de cette détresse. Mais certainement les conditions n'étaient pas brillantes, comparées à ce qu'elles sont aujourd'hui, ou mises en paral- / lèle avec ce qu'elles étaient déjà en Angle-
terre. N'était-ce point vers ce moment-là que Charles Dickens, demandant à Jules Sandeau
re tjiie lui avait produit sou délicieux roman : Mademoiselle de la Seiglière, et aj)prenant qu'il n'en avait pas tiré plus de cinq cents francs, s'écriait comme stupéfié : « Cinq cent francs ! Mais Olivier Twist finira par m'en avoir rapporté cent mille ! » — Et, quand Dickens parlait ainsi, il n'avait pas encore vu, pourtant, le véritable ûge d'or des romanciers anglais, la période fortunée»
où Trollope recevra plus de 8,000 livres sterling (plus de 200,000 francs) pour deux de ses principaux ouvrages, composés entre 1860 et 1865; où Wilkie CoUins touchera 5,000 guinées (125,000 francs), pour son Armadale et avant qu'une seule ligne du manuscrit ait été exécuté ; où George Eliot ne produira pas une œuvre qui lui rapporte moins de 8,000 livres ou 200,000 francs; ou miss Braddon enfin réalisera en trois ans 1,500,000 francs de droits d'auteur I — Le bilan du roman français avant 1840 (îst plein d'enseignements fructueux.
260 NOS GEiNS DE LETTRES
Il contraste si pauvrement avec le total de ces charretées d'éditions dont s'enrichissent aujourd'hui, à des titres divers, Zola ^ et M. Georges Ohnet; il accuse des bénéfices si modiques, proportionnellement, qu'on n'y voudrait pas croire sans les déclarations formelles que nous a laissées là-dessus Emile de Girardin. Ce grand entrepreneur de machines publiques avait ouvert très carrément ce qu'il appelait une enquête commerciale.
Il tenait à savoir pourquoi « l'industrie littéraire » se débattait avec tant de peine contre l'insouciance des consommateurs et pour n'atteindre qu'à des résultats aussi chétifs . Et il alla aux informations ; il compulsa des chiffres; il dressa mathématiquement le bulletin de la situation. D'après lui, en 4835, il y avait à Paris deux cents personnes
1. 55,000 exemplaires de Nana se vendirent en un jour. Tartarin swr tes ii/pes, d'Alphonse Daudet, fut payé 150,000 francs par un éditeur américain, qui Tavait fait traduire dans cinq langues, de sorte que le livre parut le même jour en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et en Espagne.
qui achetaient les nouveautés choisies, et huit cents cabinets de lecture, cercles ou sociétés qui les retenaient d'avance. Sur cette moyenne de mille, il établissait des proportions. Les auteurs, selon son estimation, et les poètes mis en dehors (car ils ne comptent point en matière de finances), pouvaient être divisés en cinq catégories, soit :
1° Ceux dont les ouvrages se vendaient jusqu'à 2,500 exemplaires et s'achetaient de 3,000 à 4,000 francs le volume. Ils étaient deux : Victor Hugo et Paul de Kock.
2° Ceux dont les ouvrages s'écoulaient de 1,000 à 4,200 exemplaires et s'achetaient de i,000 à 4,200 francs le volume. C'étaient : Alphonse Karr, le bibliophile Jacob, la duchesse d'Abrantès, la Contemporaine (Ida Saint-Edme).
3° Ceux dont les ouvrages se vendaient de 600 à 900 exemplaires et s'achetaient de 500 à 800 francs le volume. Il en voyait douze:
Alfred de Musset était peut-être de ceux-ci
¥ Ceux dont les ouvrages se débitaient au-dessous de 500 exemplaires et s'achetaient de 40 à 300 francs le volume. Ils étaient en nombre confus : Théophile Gautier, dont les Grotesques se vendirent à 200 exemplaires, eut de la peine à sortir de cette catégorie.
5° Enfin, la masse de ceux dont le nom ni les chances ne méritaient d'entrer en ligne.
Et le publiciste en tirait les conclusions suivantes : que les volumes coûtaient trop cher, que le prix de 7 fr. 50 était exorbitant, et qu'en le ramenant aux chiffres doux, les auteurs et les libraires arriveraient à réaliser des avantages bien supérieurs. La réforme, accomplie, devait lui donner gain do cause. Les recettes, depuis, ont singulièrement monté. Alexandre Dumas n'avait pas encore enfanté ses grands romans historiques et capitalisé ses immenses succès populaires. Balzac était venu un peu tôt ;
i le public de son temps n'était pas assez nom-
breux pour payer largement sa gloire. L'imaginerait-on ? Il vendait à peine une édition complète, et, lorsqu'elle s'épuisait, ont conté Flaubert et Jules Claretie, le pauvre grand homme jetait des cris de victoire. Le romanfeuilleton n'existait qu'à l'état d'ébauche.
Peu d'années plus tard, certains romans de Dumas* vaudront au Siècle des milliers
> d'abonnés en quelques semaines ; les élucu-
brations socialistes d'Eugène Sue seront couvertes d'or; Véron refera, ainsi que nous l'avons déjà conté, la fortune du Constitutionnel, prêt à mourir d'inanition (de 21 ,000 abonnés qu'elle avait eus sous la Restau i^ation, cette feuille était descendue un peu au-
1. Dumas signait avec M. de Girardin un traité qui lui assurait 64,000 francs par an. Au Siècl^y il s'engageait h fournir (.'ent mille lignes dans Tannée, à raison de 1 fr. 50 cent. la ligne, les alinéas compris, sans distinction du nonibro des syllabes, et il les reprenait en livres ; il en tirait encore deux ou trois moutures, etfinaleni(mt les revendait à cei*tain imlustriel qui requérait le droit do les éditer en sous-oeuvre.
dessous de 4,000), par la publication du Juif Errant^ qu'il aura payé cent mille francs.
La baisse générale des prix de librairie et l'énorme diffusion de la presse, qui porte en tous lieux, avec l'information politique, l'annonce du livre, ont créé des milliers de consommateurs intellectuels qui n'existaient pas. Le mouvement est donné. D'abord mise en appétit par le stimulant du roman-feuilleton, une grande partie, du public s'est portée peu à peu du journal au volume. Et ce goût a tourné en habitude. Chacun, à l'heure présente, se vante d'avoir beaucoup de lecture, et le fond presque unique de cette lecture, ce sont les romans. C'est le roman qu'on achète ; c'est au roman qu'on s'abonne pour se former l'esprit et le cœur.
L'usage du roman fait une grande et essentielle partie de l'éducation des femmes, quand il ne la constitue pas exclusivement.
En conséquence, tout irait à merveille au gré des auteurs si, par leur nombre excès-
sivement accru et par la masse de production qu'ils jettent sur le marché, ils ne se gênaient tant les uns les autres ; s'il ne leur était pour ainsi dire obligatoire de s'éditer eux-mêmes à leurs débuts; si, pendant de longues années de tirages restreints, le nom n'étant pas établi, on ne se voyait pas forcé de joindre bout à bout une quantité effroyable de lignes; si l'exploitation du genre, enfin, n'était pas devenue, pour toutes ces raisons, très malaisée.
On s'abuserait fort à tabler en général sur les chances extraordinaires de quelques livres à succès. Ils sont terriblement nécessaires, les forts tirages, pour réaliser au compte du producteur un sérieux rapport dans le commerce des choses de l'intelligence, alors que la plus haute paye d'un volume (le second ordre est de 400 francs; (jue les meilleurs talents, — après les maîtres, — ne touchent pas fr. 30 cent, par exemplaire vendu de leur livre ; qu'un
volume in-8^ rapporte, dans les meilleures conditions, à peu près 1,000 francs avec une vente à 4,800 exemplaires, et qu'enfin existe une si nombreuse classe de volumes qui ne s'achètent ni ne s'écoulent, mais s'éditent obscurément aux frais des auteurs.
Beaucoup essaient du roman sans s'y maintenir. Ils se dirigent vers la presse, ou bien ils frappent à la porte du théâtre, où les attendent d'autres peines et d'autres obstacles.
Les attraits fascinateurs de la carrière dramatique. — Séductions morales; avantages métalliques;' splendides espérances. — Les rendements d'aujourd'hui comparés aux recettes d'autrefois. — Un bout de statistique. — Contraste de la hausse progressive du gain des auteurs avec la baisse continue de la valeur des œuvres. — Les opérations de la Bourse dramatique. — Pour les habiles, le théâtre est le moyen le plus prompt de la fortune littéraire. — L'envers du tableau. — Misères, humiliations des débuts dramatiques; les attentes sans fin. — Ces difficultés encore accrues par la nouvelle organisation théâtrale. — Découragement des jeunes auteurs. — Ils se portent au journalisme. — Population mêlée des serviteurs de la presse. — Les qualités nécessaires. — Le journaliste de race et le journaliste de rencontre. — Affluence extraordinaire des postulants aux destinées du journalisme. — La rédaction politique ; la rédaction littéraire; la chronique. — Infinies subdivisions du travail dans les journaux. — Tant de places ne suffisent point pour y caser toutes les bonnes volontés.
Le théâtre est la passion soiivoraiiio des esprits poétiques. Être auteur de drame ou de comédie, prêter une voix, donner un corps à ses pensées, franchir la rampe, gra-
vir la scène, toucher, égayer ou meurtrir à son gré l'âme de la foule, et vivre familièrement avec les interprètes de ses conceptions, quel beau rêvel Présenter une pièce, la faire recevoir, obtenir un tour de faveur, assister a la répétition générale, et pressentir dans cette dernière épreuve les grandes impressions du lendemain, quel suprême résultat I Que d'espérances à caresser, que de satisfactions à concevoir et les plus flatteuses du monde pour l'amour-propre d'un écrivain I Puis, qu'à tant d'attraits on joigne l'idée non moins séduisante que les applaudissements se solderont argent comptant ([u'on encaissera du même coup les chaleureux bravos et les abondantes recettes (celles-ci étant la traduction de ceux-là), quel autre aiguillon pour stimuler les ardeurs et chatouiller au vif les convoitises I Déjà, dans les siècles précédents, les profits du théâtre étaient la seule voie de rémunération un peu sérieuse qui fût ouverte aux
littérateurs. A la vérité, cette rémunération était bien insuffisante, très peu proportionnée au mérite de quelques-uns, et, néanmoins, elle était fort supérieure à ce qu'il était permis d'attendre, ailleurs, des libraires et du public. Or, qu'ils nous sembleraient piètres et misérables, ces gains, en com])araison de ceux que les privilégiés de la scène totalisent à présent I L'auteur de Polyeucte, le malheureux grand homme qui s'écriait, un jour, avec amertume, niœrens et dolens :
Je suis saoul de gloire et affamé d'argent,
Corneille mourut dans une détresse célèbre; Racine, quoique historiographe du roi et par lui pensionné, n'avait que de l'aisance. On n'a jamais entendu dire que Molière, poète officiel, comédien et directeur de troupe, eût acheté des terres % et l'on a remarqué que, si Regnard, en posséda une