jouissait de Vaitrea mediocritas ; rien de plus
ce fut comme trésorier de France et non comme notre second poète comique. D'apparence, nous sommes loin aussi des temps barbares où certaine comédienne impertinente, M'^^ de Luzy, s'écriait en plein foyer : « Eh quoi I n'y aurait-il pas moyen de se passer de ces coquins d'auteurs?» — ces bélîtres d'auteurs, en effet, qui osaient se porter en ligne de compte sur la feuille d'émargement; — où la Camérani déclarait, sans railler ni se moquer d'elle-même, que, tant qu'il y aurait des auteurs, le théâtre ne pourrait prospérer.
A l'Opéra, où furent tenus ces beaux discours, personne ne s'étonne plus, présentement, qu'un librettiste recueille en une soirée ce qu'on donnait à Quinault pour vivre toute une année. Sans exalter ses désirs jusqu'à prétendre renouveler la surprenante carrière de Scribe, membre de l'Académie française, commandeur de tous les ordres dont il n'était pas grand'croix, et riche à
millions ; sans se tailler dans l'avenir une destinée parfaitement égale à colle de Victorien Sardou % — encore un heureux fils (le ses œuvres, en ayant recueilli une fortune princière; — en se maintenant dans la sphère moyenne des gens arrivés, quiconque se croit la faculté dramatique est libre de capitaliser très haut (les circonstances aidant) ses espoirs de réussite. Il n'y a pas urgence, en cette cause, d'un fonds de génie, ou d'un talent transcendantal, ou d'une vocation hors ligne. Quelle que soit la valeur intrinsèque des œuvres, quels que soient la part prise au succès par le mauvais goût des applaudisseurs, les caprices de la mode régnante, les procédés du savoir-faire, les agissements des coteries, les artifices de l'annonce, personne n'ignore que les produits matériels de la littérature théâtrale
1. Sardou, dont les débuts furent très pénibles, achetait, il y a quelques années, pour la somme de 1,500,000 francs, Tancienne résidence impériale de la Malmaison.
l'emportent inliniment, au xix® siècle, sur ce qu'ils représentaient autrefois, et que, loin de péricliter (suivant en cela la marche décadente de l'art), ils vont toujours grossissant et s'arrondissant. Dans les derniers siècles, le noyau d'habitués faisant leur délassement des plaisirs de la scène ne dépassait guère, à Paris, le chiffre flottant de sept à huit mille. Avec l'appoint des spectateurs d'occasion, c'était le public d'une demidouzaine de salles. Six à dix représentations, en effet, telle était la moyenne d'une pièce qui ne réussissait qu'à moitié. Turcuret, de Le Sage, la meilleure comédie de mœurs qui eut paru depuis Molière, n'alla pas audelà de sept soirées. L'ouvrage avait-il du retentissement, un surcroît de quinze à vingt mille personnes, tirées de la masse bourgeoise, venait prolonger son existence jusqu'à la vingtaine. Passé ce terme, c'était l'effet d'une vogue extraordinaire. Le Timocrate, de Thomas Corneille, avec ses quatre-
vingts représentations successives, fut le Maître de forges du xvii® siècle.
Pour les cent représentations de la Toison d'Or, nous en aurions cinq cents, nous en aurions mille : témoin le Tour du monde, un drame à machines. Car c'est un vaste peuple qui se presse et se renouvelle, chaque soir, aux abords des théâtres incroyablement accrus en nombre. Aujourd'hui, même, ne souifre plus comparaison avec hier, tant les différences paraissent énormes, à cinquante ans de distance. Des recettes de deux mille francs pendant une quarantaine de soirées, les triomphes dramatiques n'allaient pas au delà, vers 1847. Alors on ne se reposait guère sur ses lauriers; l'œuvre du jour n'était pas terminée qu'il fallait préparer le succès du lendemain. Quelle belle matière d'oppositions intéressantes trouveraient là les amateurs de statistique I Ainsi prenons pour unique spécimen une date marquante:
1848. Interrogeons les pièces de conjpla-
bilité du Théâtre-Français, à cette époque, — des documents qu'on ne retrouverait plus ^ . Le total des droits d'auteurs de l'année ne s'élevait qu'à 27,000 francs. C'est le tiers à peine de ce qu'ont rapporté à Emile Augier les seuls Fourchambault.
Victor Hugo était admis à recevoir 817 francs pour onze représentations de Marion Delorme et d'Heimani; il n'en faudrait qu'une maintenant, et les héritiers du glorieux poète en tireraient bien davantage. Alfred de Musset tenait la tête sur la liste avec 4,773 francs pour cent quarante-cinq représentations du Caprice, d'AndrédelSarte, etc. C'était une moyenne de 32 francs par pièce jouée. Naguère, telle comédie a rapporté, en moins d'un an, et aussi dans la maison de Molière, 142,700 francs à son auteur. Plus récemment encore, la faible pièce de Théodora encaissait, à la centième, près d'un million. Arrêtons là les
1. Ce dossier lut rencontré récemment chez un marchand d'autographes.
rapprochements. Ceux-là suffisent. Ils parlent assez clair.
Au temps où nous vivons, une composition dramatique n'est pas seulement un travail plus ou moins littéraire (la question d'art vient à la queue, trop souvent), mais une fort grosse affaire d'argent. Une pièce a-t-elle un succès de vogue, elle atteint facilement à un quantum de cent cinquante représentations. L'œuvre prend douze et quinze pour cent sur la recette brute. Puis ce sont les primes, la vente des billets d'auteur, celle du manuscrit, les droits à prélever sui* l'étranger et la province. Enfin un beau total. Au reste, elle peut être médiocre. Elle a chance, si le public l'adopte, de fournir dans un hiver plus que le traitement d'un général de division. Qu'elle soit dans le ton (lu jour, et, plutôt que de lui nuire, sa mé-
diocrité la servira. C'est l'opinion expressément fondée des meilleurs juges : la littérature dramatique, dont la génération actuelle fait ses délices, est désastreusement inférieure à tous les autres genres, la critique et l'histoire comprises. Sans doute, les écrivains de bonne volonté ne manqueraient point qui réagiraient contre cet abaissement, s'ils y étaient excités par des impulsions fortifiantes et s'ils se sentaient soutenus par la sympathie générale. On les verrait prendre à tâche et à honneur de réunir à leurs dons de nature (l'inspiration, la verve, la chaleur d'imagination), tout ce que l'étude et l'expérience sont capables d'apporter pour la conduite d'un sujet, le déroulement d'une intrigue, la préparation savante d'un dénouement. Mais à quoi bon ce zèle, si la faveur publique se réserve entière aux seuls spectacles faits pour les yeux, si les théâtres se transforment successivement en vastes alhambras, ne servant plus qu'à
des féeries et à des exhibitions de costumes ?
A part quelques résurrections heureuses, se produisant par aventure, presque toutes les formes de l'art dramatique, tour à tour l'objet d'un passager engouement, paraissent tristement démodées. La tragédie n'espère plus de suprême restauration ; elle s'est enfoncée tristement dans les ténèbres et l'abandon où l'avait reléguée déjà la réforme romantique. Il y a peu d'années, la grande ombre de Rachel, planant sur la scène, et l'étonnante fortune de Sarah Bernhardt, suscitaient encore chez les jeunes artistes éprises d'un idéal de théâtre l'ardente ambition de cueillir le laurier-tragédie. Désormais, l'art de Corneille et de Racine ne trouve plus que des auditeurs égarés et cherche en vain ses interprètes. Les pièces à thèse, ces comédies où la logique aspire à tenir les rênes du sentiment, où la doctrine sociale, le système, le grand art se débitent en manière de dia-
logue, sont au plus bas. A dire le mot, elles ont vécu. Naguère, d'interminables développements philosophiques et lyriques trouvaient grâce et faveur aui)rès d'une assistance pleine de patience. Le théâtre ne perdait rien de ses bénéfices à s'attribuer le caractère d'une chaire, d'une tribune. On laissait passer avec recueillement des bordées de syllogismes, sans trop se plaindre de la tension vague ou pénible qu'ils imposaient à l'esprit et aux nerfs. Quelquefois, on se passionnait ; on prenait décidément fait et cause entre deux théories déguisées en personnages, animées de la parole et du geste. A l'heure présente, tout cet appareil est jugé, c'est-à-dire condamné, comme ennuyeux, à périr. Le drame historique ne se porte guère mieux. Son défaut est d'obliger le spectateur à des efforts de mémoire, et celui-ci, dorénavant, veut être amusé sans fatigue. On ne le supporte que sauf accompagnement de grandes parades scéniques et d'évolutions théà-
traies. Le mélodrame n'a plus qu'un intérêt d'archéologie. Sans le regain des Cloches (k Conieville, d'où sortirent quelques millions, on eût pu croire que l'opérette exhalait son dernier souffle. Le vaudeville se meurt ; les anciens eux-mêmes se refusent à galvaniser ce cadavre. Enfin, c'est une exception rarissime quand une aimable et fine comédie parvient à réaliser ce double résultat: triomphe d'art et suçais d'argent. Pour remplaœr tout cela, il a suffi de la pièce à costumes, du drame à tableaux, et de la réimpression scénique des livres à succès. Les auteurs en exercice et les postulants en ont pris leur parti : ils se contentent ou se cx)ntenteront de ce peu. S'ils y mettaient sérieusement la main, pensent-ils, ils trousseraient la besogne dramatique de façon très sortable. Mais, puisqu'il n'est désormais qu'un moyen de faire fortune au théâtre, à savoir : d'énerver le sentiment général, d'exploiter ses curiosités puériles, de les surexciter aux dépens
des saines traditions de l'esprit français ; puisqu'il n'est pas de façon meilleure de disputer avec avantage aux édens, aux cafésconcerts, aux panoramas, leur débordante clientèle, ils s'y résignent bravement, soit en réalité, soit par anticipation. Les plus enracinés dans la pratique en arrivent à n'attacher la moindre importance à cette baisse considérable des œuvres, celle-ci coïncidant avec la hausse des recettes, et l'une les consolant de l'autre, et au delà. Ils n'ignorent point à quel genre de public ils ont principalement affaire (la masse du public bourgeois, employés, gens de bourse et de spéculation), et ils règlent leur matière d'après les dispositions qu'ils lui connaissent. On arrive, le soir, la tête lourde et le corps assommé du poids des occupations du jour, l'esprit peu ouvert et partant peu difficile. Que demande-t-on de préférence? Du simple ou du plaisant, du déjà vu, des spectacles sur lesquels on ait à l'avance ses idées as-
sises, ou qui distraient l'œil sans absorber l'imagination, et qui fassent oublier le plus commodément possible les embarras de la vie pendant une heure ou deux. C'est sur ce fonds qu'ils sèment et qu'ils récoltent, bien obligés, confessent-ils, de subir la loi de l'avidité régnante. Ils cèdent volontiers à la contrainte. Le monde du théâtre s'étant transformé en un centre d'affaires, ils l'acceptent comme tel, ils y trafiquent, opèrent, spéculent, négocient au comptant. Il existe une cote spéciale des valeurs dans les agences dramatiques, répondant à tout un mouvement de marché où la littérature ne figure que pour la moindre part. Ainsi que le remarquait un jour Al[)honsc Daudet, il est bon d'avoir approché cette catégorie d'auteurs pour savoir à quel point la plupart d'entre eux sont étrangers aux vraies préoccupations intellectuelles. Sont-ils réunis, par hasard, à une même table, dans un même cercle, ne su{>posez pas qu'il vont poursuivre
une belle causerie d'art ou des entretiens roulant sur la philosophie du métier; ils ne parlent que recettes, centièmes, droits d'auteur, droits de billets, lecture de rapports, séances, commissions. « Combien fait le Vaudeville? — Trois mille cinq. — Et le Gymnase? — Quatre mille sept. » Pareillement les boursiers conversent entre eux des surprises de la dernière clôture.
Tel qu'il est, le théâtre contemporain, avec ses fausses hardiesses et sa profusion stérile, avec ses abdications successives au profit de la machine, de la féerie, du décor, des exhibitions sensuelles, si pauvre qu'il soit devenu d'idées, de sentiment, d'esprit, d'originalité, ce théâtre continue d'envahir de ses influences la société parisienne. Autant que jamais, il en absorbe les éléments actifs de curiosité, de richesse, de prospérité. La place qu'il occupe déborde sur tous les points. Énorme est son budget, immense son importance commerciale et son prestige
populaire : « Comme toutes les royautés en activité de service, il a sa cour, son cortège, ses chambellans, ses chroniqueurs, son innombrable clientèle, qui commence dans les foyers et les coulisses, aux clartés du gaz et de la rampe, et se prolonge jusque dans ces ombres interlopes où il recrute ses applaudisseurs à gages, alimente une foule d'industrie subalternes, et échange son argot avec les beaux esprits d'estaminet et de trottoir*. » Non seulement il entretient un monde à part, une population distincte dont l'existence est directement entée sur la sienne, il imprègne aussi de sa vie propre les usages d'une société entière et les tient assujettis aux modifications de son perpétuel contact.
Il impose les caprices de son vocabulaire à la langue parlée. Il donne le ton à la modo.
Il règne sur nos plaisirs, s'il n'a pas l'honneur comme jadis d'éclairer ou de régenter