‹ Nos Gens de LettresChapitre 20 sur 23 · A. de Pontmartin · texte numérisé non relu

A. de Pontmartin

les intelligences. Comment donc être surpris que toutes ces séductions ramenées à des vues personnelles magnétisent tant d'imaginations, et que la troupe confuse des jeunes auteurs, sans spécialité d'aptitudes bien authentique, s'accorde à tourner vers la scène des regards animés d'une telle Apreté de désirs?

Si le théâtre est le moyen le plus prompt, le plus retentissant de la fortune littéraire, quand la place est conquise et l'autorité reconnue, en revanche, aux heures de stage, c'est le plus douloureux, le plus désespérant des exercices de la pensée, à cause de la stérilité des résultats. A première vue, les conditions actuelles paraissent essentiellement favorables aux tendances dramatiques. Depuis une vingtaine d'années, grâce aux chemins de fer, au mouvement de l'in-

dustrie, grâce à l'essor inouï de l'aisance générale, la population a presque décuple'^ pour nos théâtres parisiens. En outre, la littérature scénique, comprise et pratiquée ainsi qu'elle l'est maintenant, n'aura jamais exigé moins de talent véritciblc, ni de labeur soutenu. Il n'y a pas longtemps, le public réclamait encore d'une pièce de théâtre qu'elle fournît ensemble : une action intéressante, une intrigue fertile en péripéties singulières et en heureuses surprises. A présent, il se dit assez satisfait, le plus ordinairement, si la mise en scène a servi de prétexte à des sujets de décoration bien caractéristique. Qu'est-ce qui empêche donc de brusquer la fortune et de poser un pied hardi sur les planches? Rien, sinon qu'il existe une certaine règle de métier ainsi conçue : faire une pièce n'est que l'accessoire, la faire jouer est le principal.

Ce n'est pas d'hier qu'on a énuméré pour la première fois les dures épreuves du début

tSij NOS GENS DE LETTRES

dramatique, et les misères et les humiliations que ce mot sous-entend. Elles ont été terriblement accrues par la nouvelle organisation théâtrale. Reportons nous de trente ans en arrière : le simple vaudeville occupait quantité de jeunes talents. Il suffisait d'nvoir conduit ses études d'une manière convenable, de se sentir un fonds d'esprit naturel, de savoir tourner les vers et la phrase alerte du dialogue. On employait à noircir du papier un nombre de soirées quelconque, et il en sortait une agréable fantaisie, au-dessus de laquelle l'imagination n'élevait pas un pont d'or, mais qui, du moins, se faisait admettre, tenait sa place, durait son heure, et valait parfois à l'écrivain, quand la chance s'en mêlait, plus de monnaie sonnante qu'il n'en eût tiré de quatre années consciencieuses de journalisme. Les choses ont changé du tout au tout. Alors le journalisme payait mal ou ne donnait rien. Dorénavant, c'est une carrière

déterminée, c'est l'abri, c'est le refuge des intelligences déçues. Par contre, les portes du théâtre sont inexorablement fermées au débutant, si d'occurrence (ô rencontre peu commune I ) il n'a pas en sa bourse, lorsqu'il veut se produire quand même, les moyens de louer une salle vacante, d'y rassembler une troupe et de s'établir en pei*sonne l'imprésario de son œuvre*. Il ne faut pas chercher ailleurs que dans la question pécuniaire la clef de cette situation, depuis que des réussites exceptionnellement prolongées ont rendu la profession et les

1. C'est ainsi quo M. Hcni'i Becquo, il y a une douzaine d'années, n'ayant pu parvenir à faire agréer d'un directeur parisien son draine de Micliel Pauper, loua la salle (le la Porte-Saint-Martin et, selon l'expression de Sarce\, joua tout son avenir sur cette unique et liasardeuse carte. « H perdit la partie, et sa vie en l'ut longtemps niiséi-ablement grevée. » C'est ainsi encore que récenunent M. Pierre Barbier, fils d'un auteur dramatique si connu et à qui son nom aui'ait dû procurer auprès des directeurs ce que Virgile appelle et faciles additus, et mollia tcmpora fandi, fut obligé de louer le théâtre alors inoccupé des Menus-Plaisiis pour la représentation de son drame : Indigne. {\, Sarccy, Feuilleton du Temps^ 14 avril 1884.»

directeurs encore plus inabordables. La continuelle idée de recette absorbe à un tel point ces entrepreneurs de nos divertissements, qu'elle ne leur laisse plus ni la faculté ni le désir de discerner les mérites dans l'ombre, ni la moindre préoccupation de découvrir sous des tentatives juvéniles les fières promesses d'une vocation. Ils ont bien le temps, vraiment, d'approfondir les sujets soumis à leur examen, de suivre avec l'auteur les circuits d'une intrigue, de discuter ses caractères! 11 leur faut le succès à coup sûr, et garanti par une signature à grand parafe. S'ils montent un ouvrage nouveau, ils ne risquent la partie qu'avec un nom fait, abritant largement leur responsabilité. Mettre la main sur un auteur et sur une pièce qui puissent tenir l'affiche huit mois sans désemparer, ils n'aspirent et ne tendent qu'à cela. N'est-ce pas commun ? Les grandes scènes parisiennes jouent cent cinquante à deux cents fois une même

chose, et en voilà pour la saison, quand il n'y en a pas pour toute l'année, comme avec la Fédora^ de Sardou. Cependant, que de talents sont stérilisés, du fait de ces longues attentes, aussi funestes aux artistes qui n'ont pas eu leur part dans la distribution des rôles, qu'aux écrivains impatients de se produire, et qui ne voient jamais venir leur tour I Mais c'est en vain qu'on reproche 'aux directeurs de fermer aussi cruellement les voies aux mérites inconnus. Ils sont condamnés, disent-ils, à cet ostracisme. En efTet, les raisons ne leur manquent pas pour se justifier, et, par mal* heur, ces raisons sont fondées. Lorscju'ils supputent le nombre des théâtres, des cirques, des cafés-concerts, qui s'arrachent la foule et spéculent sur ses heures oisives, comment ne subiraient-ils pas aussi l'obsession financière? Du reste, ils posent des chiffres ; ils ne peuvent couvrir leurs dé* penses qu'au moyen de recettes énormes ;

les frais des exploitations théâtrales se sont prodigieusement augmentés ; ils ont dû hausser le prix des loges, changement très grave et dont les conséquences portent plus loin qu'on ne l'imagine. Le spectacle était le délassement favori de la petite bourgeoisie, quand elle pouvait s'y distraire à bon marché ; au prix que ce plaisir coûte aujourd'hui, elle ne le recherche plus que si sa curiosité est irritée par un succès immense. Et les directeurs ne retrouvent leur compte, avantagé d'un bénéfice, qu'en ayant des salles combles, garnies aux loges et aux avant-scènes aussi bien qu'à l'orchestre et au parterre. Les choses étant ainsi, ne nous étonnons point s'ils aiment mieux s'approvisionner d'une marchandise courante et de défaite aisée que de mettre à l'essai des chefs-d'œuvre douteux et rui« neux. Le plus clair de tout cela, c'est que, sauf des exceptions très rares, le seuil du théâtre est devenu infranchissable aux jeunes

{^ens. Rebutés, découragés, la plupart désertent une carrière où ils se sentaient appelés. Ils vont au journalisme, qui ne leur réclame en somme qu'une certaine ardeur d'esprit, qui leur garde des satisfactions plus réelles pour des besognes moins longues, et qui du moins les fera vivre. Sans doute, quelques vocations impérieuses maîtrisent les obstacles malgré tout. En général, ce n'est plus que vaine témérité de prétendre arriver aux honneurs dramatiques, avant de s'être dûment acquis par le livre ou dans la presse une première réputation (le talent ou plutôt de savoir-faire.

Les serviteurs de la presse forment une population étrangement mêlée. Depuis que la spéculation s'est emparée du journal comme d'une véritable puissance industrielle, nombrant ses résultats, les évaluant au

21>2 WOS GENS DE LETTHES

moyen de chiffres; depuis qu'elle en a fyit un des principaux théâtres de ses aventureuses opérations et que les maîtres de la fin9,nce agiotent sur les pensées comme sur les valeurs de Bourse, la littérature a subi une déchéance profonde, elle a été livrée en esclave à tous les bas instincts de la vénalité; mais forcément la presse s'est développée d'une manière extraordinaire, et c'est le plus large des débouchés ouverts maintenant aux esprits impatients d'atteindre, sous une forme ou sous une autre, à un salaire immédiat de leur labeur. Le journal attire à lui presque toutes les intelligences; il les absorbe, souvent il les dévore. Bien des plumes s'usent à recommencer perpétuellement le même article, qui étaient taillées pour édifier des œuvres durables. Par opposition, bien des gâte-papier tripotent là de religion, de gouvernement, de finances, et se mettent à dogmatiser, qui essayèrent de tous les métiers sans convenir à aucun.

Le champ n'est-il pas infiniment varié?

Il compte tant de menues subdivisions, tant de cases et de comj)artiments où se peuvent loger môme les ambitions les plus modestes !

Il a des places pour toutes les mesures et toutes les espèces de talent, et les moindres ont l'espoir de s'y couler. En haut, c'est la presse grave et consciencieuse où s'élaborent les destinées politiques, où se prépare la fortune des gouvernants et des diplomates.

A l'étage inférieur babille la presse à nouvelles, le journalisme du boulevard, conteur, anecdotique, qui remplace la précision dos détails par l'abondance des indiscrétions, et néanmoins garde l'honneur de réserver un coin à la littérature. Au ras du sol s'agite en mille et mille sens là presse dite à informations, qui vit de renseignements cueillis au vol, de reportage efTréné. Dans la foule, il se trouve des personnalités dont la destination véritable était cet emploi particulier (le l'intelligence c[ui consiste à juger pério-

diquement les actes de ceux qui gouvernent ou les pensées de ceux qui écrivent. Une telle manœuvre, se répétant sans fin, réclame bien aussi des qualités à part de souplesse et d'élasticité. Tel qui broche la matière de deux colonnes en un tour de main, ne greffera jamais un livre sur sa prose. Tel autre, au contraire, dont la marche est plus lente, la tenue plus compassée, n'arriverait pas à se maintenir dans les bornes d'un article :

il a besoin de s'espacer, de présenter les idées sous une forme générale, de les fortifier de preuves documentaires, de les déduire en règle, d'en épuiser la logique, et il ne s'arrêtera qu'après avoir fait complètement le tour des opinions sur la matière. Pour les élus de la presse, l'hésitation de la route à suivre n'a pas duré, s'ils l'ont un instant connue. Cette carrière agitée devait être la leur; ils eurent l'esprit marqué à son signe initial. Ils s'y portent d'un choix résolu, spontané. A peine ont-ils fourni leur

première course, qu'ils ressentent l'avantgoût des enivrements mêlés d'amertumes dont leur existence entière sera composée.

Déjà ils se reconnaissent en imagination investis d'une sorte d'empire. Ils disposeront à leur gré du blâme ou de l'éloge; ils auront leur part de dictature sur l'opinion.

L'ardeur de la polémique enflammera leur vie et leurs écrits de chaque jour. A l'avance, ils se voient flattés, adulés, démentis, combattus, et toujours en activité de pensée.

Être en information continuelle auprès des intérêts ou des sentiments les plus vivaces (lu pays ; établir une communication quotidienne entre sa raison et celle de tous ; s'inspirer couramment de l'opinion publique pour la résumer d'un trait ou pour lui imprimer une direction, l'éclairer, la fixer, et, sans préjudice de ces habituelles occupations, promener sa fantaisie dans tous les sens; faire des courses sur toute sorte d'études et de matières, dans la région du

fait comme dans celle de l'idée; pénétrer aujourd'hui dans la sphère des institutions, demain passer à la littérature, une autre fois s'aventurer dans le domaine des arts, ou prendre en main le problème économique; s'acquitter enfin de ces tâches mêlées avec une aisance toujours égale, sans crainte aucune de dériver : ce rôle n'est-il pas assez divers, assez riche d'impressions et de ressources pour captiver des natures promptes, alertes, enfiévrées de mouvement et de curiosité? Si le métier comporte de cruelles exigences, il a ses côtés enviables ; et, que de certaines intelligences l'adoptent par entraînement, qu'elles s'y livrent à toute verve, la chose d'elle même s'explique; et on la comprend tout à fait, lorsqu'on y ajoute cette considération importante: qu'elle promet des résultats pratiques et des moyens d'entrer dans la classe de ceux qui possèdent. Mais, s'il est des journalistes de race, la plupart des esclaves de la copie ^ qui en pren-

nenl le titre et en supportent les fonctions, ne vaquent à une telle. besogne qu'à défaut (le se connaître un emploi différent. C'est dans la presse que viennent, en eflTet, s'abriter les demi-talents et les vocations indécises. C'est le port sauveur où se réfugient, en masses confuses, les naufragés de la littérature d'imagination. Leurs premières avances à la Muse n'ont pas abouti, ou leur veine s'est amortie de bonne heure. Où, comment, par quel trafic de plume, se soustrairont-ils aux angoisses de la faim?

Ils ont enterré, la veille, leurs dernières illusions sur ce que représentent, traduiti^s en chiffres, les chaudes effervescences de leurs insomnies poétiques. Littérairement, on en discuterait les mérites ; spéculativement, la valeur n'en est que trop douteuse :

elle équivaut à zéro. Le roman les aurait séduits comme étant le genre à la mode, la pâture à liseurs la mieux achalandée; ils y mordaient. Seulement il importe d'avoir

l'esprit et la main singulièrement agiles pour affronter, à plusieurs reprises dans l'année, les hasards d'un tirage unique. Le théâtre, en sa partie, réclame des néophytes une incomparable dose de patience : or, les entrailles à jeun ne savent pas attendre. Il leur est donc prouvé que le seul journalisme leur Ménagerait en même temps l'aliment spirituel et l'autre indispensable nourriture. Leurs vœux sont comblés quand ils sont parvenus à s'y glisser, après bien des offres de service et des sollicitations humiliantes, après un long surnumérariat et de fastidieux essais.

La jeunesse littéraire se rue au journalisme, ainsi que la foule se porte aux marchés publics. 11 ne suffit pas cependant de manifester le désir et de trahir l'ambition ; un point qui a son importance aussi,

c'est d'avoir quelque chose à dire. Est-ce le goût passionné de la politique, la fièvre des reconstitutions sociales, dont l'entraînante impulsion excite votre courage? Soit. Mais alors des vues nouvelles vont être jetées dans la circulation ? On aura le brillant de la pensée, la soudaineté du trait, l'ardeur dans la discussion; la promptitude à juger, la lumineuse clarté ? Car ils ont leur utilité, ces mérites-là, au sein de la polémique, où il faut se tenir toujours prêt à exécuter non seulement ce qu'on a résolu de faire, à énoncer ce qu'on s'est promis de dire, mais tout ce que l'imprévu, l'incident, le fantasque hasard vous imposent d'exprimer sans préparation, avec exactitude et netteté. Une heure et une feuille de papier pour exposer le fond du litige, dérouler ses raisons et fournir son avis, le publiciste qui bataille au jour le jour n'a pas d'autre aide ni plus de délai ; et ses idées doivent être évidentes, palpables, et le lecteur doit être mis en me-

sure de les saisir à la minute afin d'en faire son profit aujourd'hui, quitte à oublier demain . Vous n'avez pas la chaleur du sang, le brio, le coup de fouet nécessaire pour dépêcher en une séance les deux au trois cents lignes commandées sur le premier sujet venu, et d'une manière très convaincue?

Vos préférences inclinent vers la rédaction littéraire? Rien de mieux. C'est annoncer d'abord qu'on a de l'acquis en suffisance, des théories ramassées de longue main, et, la critique exigeant maintenant autre chose qu'un goût naturellement sensible et délicat, les éléments d'une science large, étendue, qui a franchi les frontières et ne demeure indifférente à aucune des expressions de l'esprit humain ; ou c'est dire qu'on possède en germe (l'expérience complétera l'instinct) toutes les qualités propres du feuilletoniste dramatique, habile à débrouiller les complications les mieux enchevêtrées, à démêler l'envers d'un cavenas plein de nœuds et de

fils rompus, et dont la phrase régente en maîtresse le technique et le personnel des théâtres. Ce n'est pas encore cela. La pAle critique est trop malade en ce moment; l'affluence n'est pas grande au chevet où elle agonise. Les articles de fond n'ont plus cours; quant au feuilleton, un sousgenre privilégié, il ne rend qu'une fois à la semaine, et les places sont prises. Le fait- Paris, l'entrefdet et l'annonce exceptés, il ne nous reste que le genre chronique.

Prenez garde: c'est le moins aisé peut-être.

Il a du bon, l'affaire est certaine. Les salaires ont beaucoup monté, depuis le temps où le Corsaire {le Figaro de jadis) payait à l'auteur des Scènes de la vie de Bohème ses articles à raison de six centimes la ligne, de sorte qu'un feuilleton de 300 lignes représentait, sans fraction , la somme de 48 francs. Toutes les insignifiances contemporaines ayant réclamé leur droit à l'histoire, la fortune des chroniqueurs, poussée par la

curiosité générale et les vanités paticulières, a pris un essor merveilleux. Mais n'exerce pas qui veut le métier de ces travailleurs du vent et du vide. Entendez-les parler de leurs tribulations, et vous connaîtrez ce que sont au juste les asservissements d'une fonction regardée par les gens du dehors comme une amusette ou comme une sinécure. Avoir constamment l'oreille aux écoutes, l'œil aux aguets, le carnet à la main, ne rien laisser échapper de ce qui se dit, court, circule, s'envole, dans les salons, au théâtre, dans la rue, et sans pouvoir attendre ; car l'actualité demande à être écorchée vive; se faire la trompette de tout bruit, se montrer toujours prêt aux rencontres de matières les plus hétérogènes, passer du gravé au doux, du paradoxe énorme au fin badinage; et, quels que soient l'instant ou l'humeur, causer sur des riens, amuser sans motif, écrire et conter sans sujet . est-ce tellement simple et commode? Est-il parfaitement

agréable de gagner sa vie à ce compte, et quand les nerfs sont malades, l'imagination engourdie, la main lasse, d'être obligé, quand même, de couvrir ainsi de lignes noires d'éternelles pages blanches?

Depuis un certain nombre d'années, la presse a trop perdu de sa valeur et de sa dignité en substituant de plus en plus le commérage, Tanecdote boulevardière, les inutiles racontars, soit à la franche et sérieuse discussion des intérêts du pays, soit aux élégances de l'esprit, à l'étude délicate des œuvres, à l'analyse consciencieuse des idées. Et néanmoins, dans cet état de décadence, elle exige encore de ceux qui aspirent à travailler pour elle une dextérité peu commune et un réel savoir-faire. Il est, du reste, bien entendu que nous parlons ici seulement de la grande presse mondaine et parisienne. Il y a tant et tant de journaux qui se partagent utilement ou non, les hautes et les basses besognes dcî la pu-

blicité ! Organes politiques aussi variés de format que de couleur, journaux des arts, de ragriculture, pour les armées, pour les médecins, les pharmaciens, les notaires, pour les forestiers, pour les musiciens, pour . les industriels, pour les hydropathes, homéopathes, allopathes; journaux dramatiques, judiciaires, militaires, maritimes ; journaux de francs-maçons, des enfants, des demoiselles, des dames, des modes; journaux des tailleurs, des haras, des vétérinaires, des couturières, etc. : la pullulation est effrayante. S'il est permis d'user une fois de plus d'une vieille comparaison poétique, aussi nombreuses sont les feuilles imprimées qui se dispersent à tous les bouts de la société, que les feuilles jaunes de l'automne qu'un vent impétueux emporte en rapides tourbillons.

LA LCTTE 30o

Résumons-nous. Le vrai journalisme, incessamment stimulé par la fureur de politique dont les plus étroits cerveaux, les plus vulgaires intelligences, se sentent aujourd'hui travaillés, et par les ardeurs de contrôle, de discussion, d'information, qui sont la vie d'un pays où fonctionne le régime libéral ; merveilleusement servi par les progrès qu'on a vus s'opérer dans les industries dont il a fait ses auxiliaires matériels; accéléré encore par les manœuvres et procédés d'une concurrence turbulente : annonces, promesses d'abonnements à primes, affiches sur les murs ou réclames ambulantes, et par les mille facilités de la vente au numéro, qui mettent la moindre page à la portée de toutes les mains,- comme la modicité de son prix la met à la portée de toutes les bourses; le journalisme s'est

r306 NOS GENS DE LETTRES

étendu prodigieusement. Il offre l'hospitalité, un supplément de recette, un surcroît de revenu, quelquefois le complet nécessaire et au delà, à quantité de personnages qui se sont cru, à une certaine heure, des aptitudes ou des aspirations. Il nourrit beaucoup de gens dont les arts mécaniques et l'agriculture eussent tiré d'excellents services. Pourtant, bien que le nombre des journaux se totalise par centaines, bien que la besogne y soit morcelée autant qu'il est imaginable, les places y sont surabondamment occupées et envahies. Trop multipliés pour les besoins du public, ils ne suffisent pas à la satisfaction des convoitises particulières qui s'éveillent de tous côtés, la scribomanie étant devenue le mal universel.

Tenet insanibile multos

ScribenUi cacocthes, et aegro in corde sonescif.

Ceux que repoussent successivement la scène, le théâtre et le livre. — Leur lamentable sort. — Sont-ils les seuls qui souffrent et se plaignent? — Le tourment général de la pensée, dans toutes les applications. — Les désillusions du poète. — Désenchantements de la vocation dramatique. — Les côtés ingrats de la profession du critique. — Sentiment attristé du journaliste sur le vide de ses travaux ou de son autorité. — Tous les désabusements que n»)us i*éserve la presse. — Lassitude morale des écrivains les plus comblés en apparence. — Les ébranlements physiologiques de l'inspiration. — Influences morbides de la surexcitation permanente de l'intelligence. — Altération de l'organisme. — . Les rudes efforts que réclame aujourd'hui la fonction d'homme de lettres, résolument abordée. — Évaluation comparative des chances et des peines que comporte enfin cette difficile carrière. — Conclusion.

A quel sort sont voués ceux que repoussent tour à tour le livre et le journal, et qui prétendaient n'exister que par la littérature?

Heureux, malgré tout, ceux-là, .s'ils n'ont

subi qu'une crise, s'ils n'ont eu qu'un accès ])lusou moins prolongé, si leur démangeaison d'écrire n'est pas incurable! Ils trouveront l'apaisement dans des occupations bourgeoises qui, du moins, leur garantiront à durée le pain et le gîte. Très misérables s'ils s'obstinent à piétiner dans cette voie sans issue, ils ne s'y soutiendront qu'à force d'expédients et de hasards péniblement cherchés. Voyez comme ils vivent et où ils travaillent. Toute application leur est bonne qui ressemble à une fonction littéraire.

Quoique prodigués de nos jours avec une abondance sans égale dans les fastes encyclopédiques, on n'en publie pas, à la quinzaine, de ces dictionnaires de biographie et de sciences naturelles où les plumes en instance d'emploi (d'un emploi quelconque), pressées d'être utilisées, en conséquence fort coulantes sur le prix du temps et toujours prêtes à rassembler des mots, des l)hrases, des pages, à deux liards les cent

lettres, rencontrent providentiellement des sujets aussi faciles que continus et n'enchaînant guère la pensée. A défaut de cette ressource, ils mendient où ils peuvent la notice biographique. Us glanent tant bien que mal quelques faits-Paris aux journaux.

Après d'incroyables dépenses de pas et démarches, de lettres restées sans réponse, de manuscrits envoyés et non revenus, ils arrivent à écouler, ici ou là, et de loin en loin, des articles consciencieux et mal payés. Par intervalle, ils quêtent des tables de matières pour les grands ouvrages et des prospectus de librairie. Certains encore font, d'aventure, pour les compositeurs de la rue, des paroles de romances gaies ou mélancoliques, sentimentales ou grivoises. Enfin, 1g plus souvent, répétiteurs dans des établissements scolaires du dernier ordre, professeurs de n'importe quoi, sorte d'hommes de lettres commis, fort empêchés de joindre les deux bouts, ils confectionnent des bro-

liiO NOS GENS DE LETTRES

chures humanitaires, des pr(?cîs, des manuels, des copies de théâtre destinées à des maisons spéciales, des sermons pour les curés de banlieue, et que sais-je encore?

Tâches ingrates et de ridicule salaire. Quelle pauvre façon d'user les jours que d'en faire reposer tout l'espoir sur de vains amas de papier noirci ! Quelle triste marchandise que cette perpétuelle copie, douloureusement offerte à qui la dédaigne, et que les journaux, même en ne la gardant point, ne se croient pas obligés de rendre! Il en est encore trop de ces réfractaires inguérissables, à qui ni l'impuissance de leurs désirs, ni la constatation journalière de leurs velléités stériles, ni les déceptions amères dont ils payent à chaque pas l'erreur d'une imagination séduite, n'ont pu servir d'avertissement. Derniers survivants de la bohème, ils en ont repris la chaîne de misères et d'humiliations. Lamentable est l'existence qu'ils mènent. Rien de plus triste

que leur destin et rien de plus précaire

Mais ceux-là sont-ils lés seuls souffrant et gémissant dans la tribu agitée des lettres?

Non certes. Et nous voici justement arrivés au point sur lequel nous tenons à conclure.

Après avoir énuméré d'abord tous les périlleux hasards auxquels s'exposent les vocations incertaines; après avoir ensuite montré (contraste nécessairement appelé) à quels degrés divers de réussite et de fortune sont en possibilité d'atteindre les persévérants, les élus; — sous peine d'être incomplet, nous devons dire en finissant ce que cette terrible carrière garde, môme à ceux qu'elle paraît le mieux favoriser, d'absorbants soucis et de désenchantements. Exceptez de la masse des écrivains une élite de penseurs qui trouvent dans l'exercice sobre et mesuré de la plume le délassement de leurs jours, l'affranchisse»

ment des basses misères de Timplacable expérience, ou qui, d'intervalle en intervalle, s'échappent dans le songe, le songe réparateur, pour se soustraire, ne fût-ce qu'un instant, au contact des communes médiocrités; exceptez-en, s'il vous convient aussi, quelques natures foncièrement heureuses, âmes faciles et riantes, chaudes et communicatives qui, sans fin, récréent leur propre cerveau des fantaisies dont ils amusent les autres; faites abstraction de ce petit nombre; puis, au dehors, interrogez qui vous voudrez, gens arrivés ou sur le chemin qui mène à la réputation, travailleurs de la presse sûrs du lendemain autant que de l'occasion courante, auteurs à primes, dramaturges à recettes ou en passe de le devenir, poètes, romanciers, critiques, journalistes de différents étages; et vous serez fort surpris si chacun n'a pas son effusion mélancolique sur les fatigues et les servitudes de la profession. Pas un qui se sente com*

l)lé au niveau de ses ambitions ou salarié à la mesure de ses peines. Écoutez-les. Leurs doléances sont instructives. Elles crient assez sur tous les tons qu'il y a plus d'épines à recueillir que de roses dans ce champ des lettres, d'apparence si flatteuse à l'horizon. Que de talents jetés hors de leur voie par la main brutale de la nécessité! Que d'intelligences ont à se plaindre du déplacement de leurs vraies destinées ! Tous ont dû subir plus ou moins le vent de disj)ersion qui circule, et rompre, sous prétexte de vivre, avec l'unité particulière de leurs lois de développement, et tous s'en lamentent.

Celui-là était né poète. Ses instincts ne l'égarent. Le soleil luit, il chante une hymne à la lumière; la fleur naît, il la salue; la femme devant ses yeux passe souriante et jeune, il lui livre en même temps

([ue les premiers battements de son cœur les prémices de son imagination.

Marcher à deux sur les fleurs et la mousse, Au fond des bois rêver, s'asseoir, courir;

ou promener languissamment ses solitaires pensées, de colline en colline, le long des buissons qui chantent, se jouer sur les ailes de la pensée, capricieux et libre comme l'oiseau à travers l'espace, oublier dans ces abandons complets de l'être jusqu'à la notion du temps qui s'écoule, et s'enivrer de toutes les mélodies de l'âme et de la nature afin d'en redire ensuite les échos harmonieux, c'était là son existence songée.

Charme et illusion, son intelligence n'aurait connu d'autre aliment que cette vaporeuse nourriture. Hélas ! des hauteurs où se bercent les vagues rêveries il a fallu déchoir dans le milieu où se meuvent les réalités.

Les fumées de l'idéal, ces émanations gri* santés pour le cerveau bouillonnant des

fièvres de l'inspiration, sont viande creuse pour des entrailles criant famine. A quiconque naît sans patrimoine, notre âge de prose demande une industrie, et la poésie n'en est pas une. Trop naïf le rimeur lorsqu'il s'imaginait qu'il pourrait à son aise versifier et chanter aux frais de la société. Lui aussi tournera la meule des tâches sans répit. Quoi qu'il en ait, il maintiendra son humeur vagabonde, assoiffée d'indépendance et de continuel loisir, dans les applications journalières s'imposant à heure fixe. En effet, il a brisé sa plume d'or, étouffé ses désirs, maîtrisé ses ardeurs, mis à la chaîne ses nobles passions; et il ne cesse de gémir, le poète, sur le retour fasditieux, inexorable, des cone>eptions vulgaires auxquelles l'a condamné l'inclémence des temps.

Celui-ci se croyait marqué d'origine [)Our les ovations de la scène. Il avait foi dans le génie spécial qui le poussait vers le théâtre. Hélas! l'insouciance des directeurs, leur

inœmpétence peut-être, l'arbitraire de leurs j>réoccupations marchandes et TopiniAtreté d'une chance adverse lui ont fermé sans retour ces perspectives dorées. Il reçut de la nature un trésor de gaieté, de verve, d'imagination, dont il avait bien droit, en somme, d'espérer un long usage et d'abondants profits. Il ne demandait qu'à se former la main, qu'à se mettre à l'école des plus précieux secrets de l'art dramatique ; il se fût créé un genre, une manière, une autorité. Ses efforts cependant se sont épuisés en pure perte. Il a composé nombre de pièces en chambre, qui dormiront d'un éternel sommeil au fond de ses tiroirs. Il a lutté, travaillé, cherché, sollicité, courant de direction en direction et recevant partout la même ironique réponse sur l'obscurité d'un nom à qui n'était pas entre-bâillée la moindre ouverture pour se produire à la lumière. Enfin, de guerre lasse, il a quitté les rangs à l'îlge où il se sentait le plus de

force, de sève, et de tant d'allées et venues, de gardes montées dans les antichambres, d'humiliations dévorées, il ne lui est resté qu'un inguérissable écœurement. Il s'est arrangé, dit-on, un sort honnête dans un coin de journal. Parmi le monde, on lui a décerné le renom d'un chroniqueur spirituel. Ni ceci, ni cela le console quand, le soir d'une première représentation , il assiste, morne et triste, subissant le supplice de Tantale, à des triomphes auxquels il se sentait prédestiné entre tous, et dont il n'a embrassé que la menteuse image.

Cet autre exerce le ministère ingrat de la critique. En premier lieu, il a souffert durement dans son âme de l'infériorité de ce rôle qui, pour la plupart de ceux qui s\y livrent, n'est qu'une fin ou un pis aller.

Jeune, il avait rêvé la gloire sous une

forme bien différemment idéale et brillante.

Les joies de l'art et de la poésie ne lui étaient pas réservées. Il n'en a guère connu que les mécomptes et les défaillances. Les fantaisies de l'écrivain créateur s'en vont à l'aventure; sous sa main, le mot, la phrase, l'épithète, s'égrènent rapides et ininterrompus comme les perles d'un collier dont le fil s'est brisé. Lui, de quoi vit-il? D'imitation et de reflets. Exclu des fêtes splendides de l'imagination, que de fois, dans les réveils de sa mémoire, n'a-t-il pas tressailli douloureusement sous l'atteinte des traits aigus que- les auteurs de tous les temps ont lancés contre l'infécondité malheureuse du critique I Enfin, pourtant, avec cette disposition de l'amour-propre qui, tôt ou tard, en arrive à tourner en avantages ou les défauts de la personne ou les lacunes de l'intelligence, peu à peu, d'étude en étude, d'analyse en analyse, il s'est pris d'un goût sincère et grandissant pour sa fonction dédaignée; il

LA LLTTE 319

s'est accoutumé doucement à lui découvrir des ressources et des compensations très désirables. Lorsque, par un don restreint de sa nature, l'esprit est plus avide de comparer que d'imaginer, il demeure impuissant à convertir les idées en images, à enfanter des situations, à dresser des caractères. Mais, s'il recherche de préférence le contact de la passion dans les œuvres, s'il ambitionne de ressentir au moins par contrecoup les fortes impressions de la vervi^ créatrice, il garde cette consolation que les idées précises, et les détails frappants, mis en leur place, de la manière la plus nette et la plus apparente, suffisent pour composer des tableaux aussi vrais qu'animés. Réduit aux seules émotions de la curiosité, il peut au moins leur faire subir comme un renouvellement continu. Il interroge, recueille, assemble, concentre ; il fait aussi de la peinture et de la narration. Toutes les idées lui appartiennent, pourvu qu'il sache les revu-

tir de force et de couleur. Tel est le raisonnement à l'aide duquel notre critique endort ses regrets, allège et adoucit ses amertumes. A force de s'entretenir de ces belles théories, il en est venu réellement à trouver en ses simples attributions des contentements de la faculté pensante et des mérites qui ne sont nulle part ailleurs. Dans le roman et la fiction, l'esprit en quelque sorte s'immobilise à peindre les scènes toujours semblables

de la passion jeune ; dans la haute critique il se transforme à l'infini, parce qu'il s'assimile toutes les conceptions. On s'exalte facilement sur un pareil thème. Le critique est maître et roi, dans le domaine de la pensée. Car c'est une manière de gouverner les hommes que de leur servir d'arbitre. Il ressemble à l'homme spirituel de saint Paul, qui juge tout et n'est jugé par personne.

Voilà des raisons capables, en effet, de donner le change et l'illusion. Mais qu'est-ce de les avoir imaginées si l'on est seul à les

comprendre, si l'on n'a personne autour de soi à qui les rendre sensibles? Il était bon encore de se dire ces choses lorsque la critique, âme de tous les ouvrages et se mêlant à tous les genres, était presque regardée comme la faculté générale et dominante du siècle. Vaines chimères, à présent que sa décadence paraît complète, irrémédiable. On croyait jadis à la position de critique influent. Tenait-on le sceptre de la censure dramatique, quel empire et quels justiciables! Faire tomber une bonne pièce ou faire courir toute la ville à une mauvaise, ce n'était qu'un jeu, et cela ne durait que l'instant d'un caprice. On disposait tyranniquement de la fortune des œuvres comme de celle (les artistes. Maître au théâtre et dans les coulisses, accablé d'invitations séduisanft^s par le personnel féminin, assuré d'avoir toujours de ce côté des rentes de plaisir, courtisé par les amants, com[)limenté par les auteurs, on trancliait à sa guise du bon

prince ou du sultan blasé. Décidait-on du sort des livres, le talent avait des humilités incroyables en face du moindre Aristarque.

Maintes fois un seul article se payait plus cher à tel ou tel rédacteur des Débais que le volume à l'écrivain. On faisait à l'heureux journaliste des ovations qui le grandissaient à ses propres yeux et lui donnaient une haute idée de sa puissance. Hélas ! où sont les neiges d'antan? Aujourd'hui, la critique en est à son dernier souffle. Dans les jour- * naux, dans les revues, dans le livre, on la déclare morte; déjà l'on mène son deuil (»t on chante son De profundis. L'art reste sans impulsion venue de haut, sans direction. Les grandes influences intellectuelles s'affaissent. Jamais le public ne témoigna plus d'indifférence à l'égard de la valeur esthétique et de la dignité des œuvres. Les écrits se vendent sur l'étiquette. L'affiche, l'annonce et la réclame suffisent à la fortune du livre. Le temps est envolé

OÙ MM. de Sacy, Laboulaye, Taîne, Rigault, Prévost-Paradol, Ernest Renan, donnaient un charme, un piquant, une animation

> toujours ravivée à l'article Variétés et transportaient à la troisième page du journal

, l'intérêt que ne pouvait plus avoir « le rabâchage politique » de la première. Bien-

; tôt, selon l'expression de Bourget, il n'y aura plus ni admiration, ni éloge, ni blâme, et le même dédain enveloppera toutes les productions de l'esprit, tous les styles et toutes les pensées. Pauvre critique ! fatigué de prose, de drame, de romans et

j de vers, il laisse couler avec une égale indif-

l férence le flot grossissant, Il énumère, il annonce. Son sacerdoce se réduit à cela. II.

ne crée ni ne juge; il n'a plus seulement conscience d'être ce qu'on appelle une utilité.

Mais nul, entre les gens de lettres, n'a un sentiment plus positif du vide de son autorité que le journaliste de profession. On n'a pas deux fois cette ineffable joie des yeux qu'apportent au débutant les premières lignes imprimées ; on se bronze vite sur ce genre d'émotion, quand la correction de l'épreuve menace de revenir interminablement. Et puis, bon pour le livre, où l'on a jeté son àme à travers ses pensées. Que vaut, en comparaison , l'article d'actualité écrit à la galope sur un coin de table? Que vaut-il au delà de la somme qu'il rapporte?

Parmi tant d'individus condamnés à saisir au vol les fuyants caprices de l!heure qui passe, ou voués à restreindre les suj.ets durables à l'éphémère de la publicité quotidienne, combien s'étaient crus hommes d'imagination et de conception 1 Le journa-

lisme (vieille comparaison encore) est le lit de Procuste qui réduit à une taille mesquine les plus hauts talents. Au bout d'un temps qui n'est jamais bien long, sauf une capacité de résistance extraordinaire, les écrivains tenus d'alimenter sans fin ni trêve les dévorantes presses mécaniques perdent infailliblement leur cachet propre et, brisant avec l'unité de leur nature , endossent d'obligation la livrée commune. Dès lors, ils ont cessé d'être des hommes de réflexion pour devenir des improvisateurs commandés. Les minutes se font pressantes, l'imprimeur attend, le lecteur a déjà l'impatience de savoir leur avis sur l'événement dont le bruit circule à peine dans l'air; que leur main se hâte, qu'ils brassent à la grosse et les on-dit et les opinions du moment. Tâcherons infortunés, galériens de la copie, inutilement, lorsque revient la saison printanière, caressent^ils la folle envie de s'échapper au fond des bois, d'aller goûter à

leur tour le bon engourdissement des paresses salubres. Il faut tourner la meule à perpétuité. Maintes fois cependant leur remontent à la mémoire des aspirations d'antan. C'est avec un immense soulagement qu'ils fuiraient ce Paris si tumultueux qui les absorbe, et se ménageraient, pour une halte prolongée, quelque asile de travail et de silence. Ils se réfugieraient aux champs, dans une retraite ombreuse et fraîche l'été, ensoleillée l'hiver, et, là, comme dans une sphère inaccessible aux agitations de la ville, librement, à loisir, ils pareraient des fictions aimées ou donneraient un corps à des rêves d'historien, de littérateur, d'érudit. A quoi songent-ils, en vérité? Ils sont engrenés dans la fatale machine et leur existence entière y passera. Le journalisme a ses enivrements et sôs triomphes. En retour, il impose des fatigues infinies et réserve au terme de pénibles désabusements. Ainsi, de quelle impression chagrine ne se sené-il pasétrein^

dre, le courriériste à la veine prodigue, lorsque, se retournant vers son passé, jetant un regard sur le chemin parcouru, il mesure à ses longues effusions les maigres résultats acquis 1 II a vu progresser et s'affermir à côté de lui la fortune littéraire de ceux qu'il connut à leurs débuts et qu'il soutint dans leurê commencements. Peuvent-ils entrer en ligne ses gains passagers avec les profits si durables d'un Dumas ou d'un Emile Augier ? Toute sa vie intellectuelle se sera donc émiettée en jours sans lendemain.

11 sentait quelque chose remuer dans sa tête, frémir dans son cœur, et tout s'est éparpillé, talent, verve, passion même, en articles qu'un instant a vus naître et mourir. Que de forces vives ont été ensevelies dans les catacombes du journalisme I Si des politiciens ou des chroniqueurs, parvenus aux situations les plus en vue de la publicité, subissent de tels accablements, qu'en doit-il être de la foule anonyme, de la lit-

térature boulevardière, qui s'agite fiévreuse et crispée dans les limbes de la basse presse, et au-dessus de laquelle tout succès passe sans la voir I

Quiconque paye avec l'or fin de sa cervelle, avec la moelle et la substance de son intellect, les moindres choses de la vie, doit s'attendre à des lassitudes morales qui sont inconnues aux autres hommes. Personne dans la famille n'en est exempt. Voyez cet illustre romancier. Il vient d'atteindre au summum de la vogue. C'est le héraut acclamé de son temps, le maître et le dieu des forts tirages. Il a des titres dans son portefeuille et des chevaux à l'écurie. Son architecte lui bâtit des châteaux ailleurs qu'en Espagne. Lui aussi, selon les alternatives de saisons, il effectue les déplacements permis aux gens qui possèdent maison à

Paris, manoir aux champs, et cottage au bord de la mer. Heureux soit-il I Tout lui vient à souhait. Erreur, il souffre dans son âme et dans ses nerfs du trop plein de ses pensées, et il crie de son mal. Il souffre dans son âme; car, sous l'influence desséchante des habitudes d'analyse, il a perdu le sens et les joies des instinctivités tendres, des épanchements sans réserve, de ces abandonnements entiers de l'être, dont s'enivrent les natures simples et jeunes; il a trop profondément creusé la passion humaine pour n'avoir pas rapporté de ce gouffre un incurable scepticisme; les fraternités ordinaires ne vont plus à son expérience ; ses amours, il les a sacrifiées aux profits de la gloire; ses bonheurs, ses tristesses, il s'en dépouille pour les livrer à tous ; ses impressions les plus pures, il les immole en sacrifice à la tyrannie jalouse de l'art. « Le génie est une horrible maladie, a dit Balzac. Tout écrivain porte en son cœur un monstre

qui, semblable au léuia dans restoinac, y dévore les sentiments à mesure qu'ils y éclosent. » — Il souffre dans ses nerfs, car elle est trop aiguë en lui, parfois trop douloureuse, la sensation vitale. C'est une des lois de la physiologie : stimulez fortement un des points de l'économie, aussitôt les mouvements convergeront sur ce point et ce sera le résultat simple de la communauté d'affinités qui existe parmi les organes. De même, qu'un homme soit possédé, absorbé par une idée, à l'instant aussi les forces de l'entendement prendront cette direction; et la vive sensibilité de l'âme, qui passionne toutes les pensées, se répétera en effets non moins intenses dans les nerfs, dans les veines, dans le sang, dans les fibres. De combien d'agitations et de secousses fiévreuses sont ordinairement précédés les enfantements de l'esprit 1 Et quand cette activité sans rémission ni patience, quand ce bouillonnement intérieur qui ébranle à la fois toutes les

puissances organiques ne vient à cesser que pour renaître ensuite avec plus d'empire; quand cette crise doit être continuelle, à peine interrompue c'est-à-dire soulagée, calmée, qu'elle se réveille aussi vite, poussée par une contrainte violente, fouettée par l'excitation de toujours produire, de toujours épancher des torrents de verve pour répondre à l'inexorable commande de l'âge actuel ; lorsque enfin à cet enragement de production s'ajoutent l'ardent souci de la langue, la passion du style compliqué, savant, plein de nuances et de recherches (In torture de Flaubert et des Concourt), s'imagine-t-on qu'il existe ailleurs de luttes pareillement épuisantes? A ce jeu longtemps soutenu (ce sont les mots et la pensée de Théophile Gautier) les fibres s'irritent, le cerveau s'enflamme, la sensibilité s'exacerbe ; et, comme la nature humaine ne peut aller au delà de certaines bornes sans que l'organisation s'altère, la névrose arrive avec ses

inquiétudes bizarres, ses soufl'rancec indéfiiiiasables, ses dépravations fantasques et sew caprices morbides.

Dès l'hetire oii, d'un courage résolu, l'homme de letti'es accepte les charges de son état, du même coup il dit îtdieu aux espérances d'une condition reposée. Aux xvn'^ et xvni" siècles, les beaux esprits avaient à se plaindre de leur sujétion ; ils se sentaient des mouvements de révolte contre cette société aristocratique dont ils étaient trop souvent les flatteurs à gages. Avouons au moins que, s'ils manquaient d'indépendance, par compensation (nous parlons du plus grand nombre) ils jouissaient de longs loisirs et pouvaient savourer très à leur aise le charme des paresses poétiques et les douceui-s du nonchaloir. Un conte badin qui circulait de salon en salon ; une épif^ramnie lentement aiguisée dans le silence du cabinet et qu'on lançait brusquement, un soir, en pleine compagnie, comme une façon d'im-

promptu ; un bouquet à Chloris, quelques stances raadrigalesques à Sylvie, un sonnet, moins que rien, c'était assez en bien des cas, pour instituer une ombre de réputation chez ce public de femmes aimables et d'élégants oisifs. On avait de là son renom d'homme spirituel ; à ce titre, on se voyait prié à tous les soupers et fêtes; et le moment paraissait prochain où l'heureux auteur serait couché sur la liste des pensionnaires de la royauté. Que nous sommes loin de ces jours faciles ! Que de talents ingénieux demeurent confondus dans la masse qui, en des temps moins encombrés, eussent eu qualité de prodiges I Même porté au faîte de sa double ambition, même riche et célèbre, l'écrivain du xix® siècle n'a rempli encore que la moitié de son rôle, s'il n'a point de trop d'années dépassé la maturité de l'âge. Autant de rudes efforts lui seront commandés pour la conservation de ce crédit, qu'il en aura d'abord dépensé

83i NOS GENS DE LETTRES

afin de l'établir. S'il s'arrête, producteur harassé, l'oubli gagne vite autour de lui ; déjà l'éclat de son nom pâlit et commence à s'environner d'jmbre; le sillon qu'il a si péniblement creusé va se confondre avec la route commune, et de nouveaux travailleurs en effaceront bientôt les derniers vestiges.

Le consommateur est pressé ; il tient à être satisfait sur-le-champ. Nous lisons , nous ne relisons point. Le succès d'hier doit être rajeuni par un autre succès. Aujourd'hui est pourvu, demain réclame sa part de butin tin et de bruit. Veut-on se faire entendre de ce public immense et agité, dont les caprices à peine connus sont rassasiés surabondamment, tant il y a de serviteurs qui luttent de promptitude à le satisfaire, besoin est de battre Tenclume et fort et souvent. Et ce n'est pas tout que de forger sans trêve ; il faut trouver du temps pour stimuler la critique, réchauffer les amitiés languissantes, pousser l'annonce et la réclame, pour

LA LUTTE 33o

ouvrir soi-même les voies à son œuvre.

L'ardente énergie ne suffit plus à la tâche du véritable hommes de lettres, n'écrivant point par boutade ou par occasion, mais par métier et d'une action sans arrêt. Cette tâche que la société lui impose à courte échéance, est énorme s'il la proportionne à de hautes ambitions. Elle exige une robustesse physique ne le cédant en rien à la capacité de résistance intellectuelle. Les auteurs du temps passé (exceptez-en Bossuet, Buffon, Voltaire) n'engageaient dans la lutte que la pure essence do leur être moral. Les modernes écrivent avec leur sang et leurs muscles. Voyez Balzac, lo maître souverain du roman. Il mourut à cinquante ans, enflammé par les orgies (hi travail nocturne et par les abus du cnfé auxquels le condamnaient ses veilles forcées. Pour publier en vingt années quatre-vingtdix-sept ouvrages, si obstinément remaniés qu'il raturait chaque fois dix à douze épreuves, il n'eut pas trop de toutes les

forces de son orçanisation herculéenne. Aurait-m pu tenir seulement jusqu'à ce terme la prodigieuse gageure, sans son tempérament d'athlète aussi puissant que son génie.

Nous sommes sur les hauteurs : voyez aussi Lamartine et Victor Hugo, que n'auront arrêtés ni les longs voyages, ni les injures de la fortune, ni les hasards contraires des événements, ni l'effusion constante de leur âme prodigue; voyez, aux divers sommets de la littérature contemporaine, quelle niasse écrasante de pages et d'idées représentent les noms d'Alexandre Dumas, de Jules Janin, de Guizot, de Michelet, de Renan, d'Emile Augier, de Sainte-Beuve ! Aux degrés inforieurs, l'obligation du labeur incessant reste la même, d'autant plus impérieuse peulèlre que les mérites sontmoindres'. Étonnez-

1. Un poëlc amalciir, à qui le vague de l'âme tenait lien lie la pensée n-éée, demandait, certain jour, à BaudelaiiT, avec une sorte d'insistance, et comme s'il eilt Ué dans ses inojens d'en faire son profit personnel, ce que )e mallre

VOUS donc que les forts aient des moments de suprême lassitude, que les faibles se découragent ou succombent I

Oui, pour se faire homme de lettres et continuer avec persévérance à soutenir les devoirs, les épreuves, les charges de cet état, il faut se sentir une dure vocation.

Qu'ils s'en détournent, les cœurs paisibles et les natures modestes qui souhaitent avant tout de trouver dans la société une position humainement heureuse. La vie de l'artiste, telle qu'on la rêverait dans ce coin de terre étrange appelé le monde parisien, où se créent et s'évanouissent les modes brillantes, où régnent les patriciennes de l'amour, où s'ouvrent les cabarets célèbres, où tout est décor, féerie, volupté, la vie de l'artiste ainsi comprise n'est qu'un leurre. Pensez plutôt à Flaubert s'enfermant huit mois

écrivain entendait par Tlnspiration. a Llnspiration, répondit sèchement Baudelaire, c'est de travailler tous les jours. »

dans sa chambre, tombant foudroyé sur la dernière page de son livre, Flaubert qui avait un tempérament de géant ; à Taine, exténué de philosophie, d'art, de critique, et obligé de passer la moitié de ses années en Suisse; à Concourt, « se calfeutrant dans sa villa d'Auteuit, avec son Japon et ses gravures » ; à Zola aussi, qu'on ne voit nulle part, dit-on, toujours courbé, toujours devant sa table ; à Daudet, dont nous tenons ces quelques témoignages, et dont on connaît si bien l'intimité vaillante; pensez à ce travail implacable de jour et de nuit, qui vieillit et qui blanchit les tempes avant l'âge, assomme, épuise, et vous aurez jaugé cette existence, sa complète réalité. L'homme de lettres du xix^ siècle a fait, du côté de l'indépendance et de la fortune, de larges conquêtes. Malgré tout, quand on a vu, placés dans une opposition constante, ses chances et ses fatigues, ses réussites et ses lourdes peines, ses gains et ses désillusions, il est difficile de ne pas

reconnaître définitivement que, sous des apparences très séduisantes, la mauvaise part l'emporte de beaucoup sur la part de succès et de prospérité. Celui qui ne traverse la littérature que pour trouver les moyens d'en sortir ; celui qui ne se sert des premiers avantages obtenus dans la carrière que pour s'en *irer adroitement et s'abriter ailleurs, en se réservant de cultiver ensuite la pensée comme un art de luxe ; celui-là nous paraît, sinon le plus courageux, le plus sage et le plus habile. Voilà du moins notre conviction dernière et bien sincère.

Page 1